[28] et nous tenons à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger

que les phrases bancales signifient aussi


 

... « moitié tristesse réelle, moitié énervement de cette vie, moitié simulation chaque jour plus audacieuse », comment reprocher à cet ami de tiquer sur cette phrase ? Je ne crois pas qu’aucun correcteur de maison d’édition ne la laisserait passer sans la signaler à l’auteur, et probablement même, si l’auteur souhaite la maintenir, lui faire amicalement mais fermement sentir (je n’ai pas cette qualité qu’ils ont de prendre un manuscrit par sa voie grammaticale, et combien de nuances ou de façon d’aiguiser la phrase je leur dois) que maintenir l’aberration locale de la langue ou de la logique se ferait contre leur volonté exprimée ? On le sait bien, que « moitié tristesse réelle, moitié énervement de cette vie, moitié simulation chaque jour plus audacieuse » ça fait quand même une moitié de trop. Mais suggérer de transposer la phrase avec l’expression pour un tiers n’est évidemment pas la réponse. En ce cas, on dénombre et on impose clôture. C’est une phrase du Temps retrouvé, qui de toute façon est le texte des grandes aberrations. Peut-être que l’instance supérieure de la réponse ne serait pas de justifier les aberrations du Temps retrouvé par le fait que Proust est mort alors qu’il en était encore à corriger La prisonnière, et que le Temps retrouvé n’est qu’un grand chantier à l’ébauche, mais affirmer que, au nom même de la circularité qu’il s’agit de construire, et du jeu fantastique des renversements qu’il inaugure, l’aberration narrative est un des outils même de cette perception fantastique du monde, une fois que le narrateur s’est pris le pied dans les pavés de la cour du quai Malaquais (celle de l’école des Beaux-Arts aujourd’hui, et j’ai fait trente fois l’expérience de me replacer à cet endroit précis du trébuchement – sans résultat concluant bien sûr). Proust installe que le narrateur a trébuché. Non seulement Gilberte s’est mariée avec Saint-Loup, mais – dans ce passage – Saint-Loup atteint par la maigreur l’équivalent de ce qu’est l’obésité pour Charlus (désolé, c’est Proust, pas moi) et du rôle transitoire constitué par le mariage Gilberte Swann-Robert de Saint-Loup, reconstruit avec une fluidité de kaléidoscope (« ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité », cet outil d’illusion optique compte dix occurrences dans la Recherche, dont la dernière pour ce passage même), que Saint-Loup s’en va dans la case Charlus, tandis que lui le narrateur se retrouve dans la case initiale du livre, promenade à Tansonville avec Gilberte – autre bizarrerie, il est devenu pour quelques pages le provisoire mari par procuration qu’était Charlus avec Odette. Donc on tourne, et les silhouettes démesurément agrandies sont des fantômes qu’il s’agit de rendre impalpables et fluides : les noms qui seront déjà ceux du livre que le narrateur, en toute fin du livre, va cette fois commencer d’écrire, et la preuve que ce n’est pas du roman ou une invention malsaine d’un narrateur qu’on sait malade et rêveur et menteur, mais un fragment arraché à la peau même du monde, c’est que ce livre on vient, nous lecteur, d’en achever la lecture. Il n’est donc pas du tout sûr que Proust, s’il avait assez vécu pour suivre lui-même l’achèvement et la mise au point du Temps retrouvé, aurait corrigé l’évidence fautive de la phrase aux trois moitiés. Ainsi, cette notion de glissement, et comme elle structure sa pensée : le référent réel que désigne la phrase, chez Proust, s’articule sur le point de la phrase que nous lisons, et donc se déplace avec lui. C’est un saut en avant qui sépare la Recherche de Jean Santeuil, et se prépare dans les chapitres les plus avancés du projet Contre Sainte-Beuve, notamment celui sur Nerval. Il ne surgit pas au hasard, mais dans un contexte de pensée précis : à un siècle de distance, nous faisons d’Einstein la rupture théorique qu’il est bien légitimement (à condition, pour la période suisse qui voit naître le premier théorème, de la partager précisément avec sa moitié trop oubliée), mais où Einstein lui-même participe d’une pensée collective – celle de Poincaré et celle de Bergson ne sont pas étrangères à Proust, et participent du même territoire (entre mille exemples, lors de la première sortie en voiture louée, à la Raspelière : « les distances ne sont que le rapport de l’espace au temps et varient avec lui »). Dans la phrase aux trois moitiés, un de ces exemples du glissement qui rend à lui seul la Recherche fluide et lui autorise sa continuité circulaire, à condition du grand effondrement remplacement qu’est le Temps retrouvé : l’énoncé de la deuxième moitié oublie la première et autorise la troisième, et ce sfumato n’est que le cheminement mental sur quoi travaille la Recherche, il est son instance objective, qui ne correspond pas à l’objectivité du monde mais à celle du mental, qui recompose sans cesse. Comment ne pas penser la Recherche même dans ce principe d’expansion, qui laisse nécessairement sa marque dans la syntaxe même, projetant de façon fractale sur le local ce qui se passe à échelle du livre ? Du côté de chez Swann paraît en 1913, c’est la première des trois parties rédigées et quasiment prêtes à la publication de l’oeuvre circulaire en trois tomes. La guerre casse l’idée d’une publication de la suite immédiate : À l’ombre des jeunes filles en fleurs ne paraîtra qu’en 1919. Dans ces six ans, les deux tomes suivant Swann sont devenus huit, et s’est amorcé – par les belles et émouvantes paperoles, mais aussi par l’intervention de la dactylographie (et réécriture sur les feuillets dactylographiés) –, un principe d’expansion continue du livre. Proust, dans sa dernière maladie, refuse les médications prescrites par son frère. On y voit, et c’est dur, un homme à bout de souffrance et d’épuisement, et qui préfère fermer définitivement les yeux à l’idée de supporter une nuit de toux en plus. Mais la conscience esthétique qu’a à l’évidence Marcel Proust de son ouvrage est certainement aussi grande et aussi sauvage : plus personne pour ne pas remettre en cause cette mort acceptée comme assentiment donné à l’inachèvement définitif du livre, et donc qu’en sa fin, lisant le Temps retrouvé, on marche dans ce qu’un Hubert Robert plus génial qu’Hubert Robert aurait définitivement construit comme ruines – ce par quoi seul s’inaugure l’élan circulaire. La phrase aux trois moitiés non pas comme indice du non-retravail, mais comme ce principe même d’expansion marquant son inachèvement, au nom du livre.

à R.M. (et merci)

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1ère mise en ligne 3 décembre 2012 et dernière modification le 15 février 2013
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