du prix des Classiques sur publie.net

improvisation sur des questions d’Hervé Hugueny (Livres Hebdo)


Après une journée d’écriture avec le master création littéraire du Havre, dans la soirée à l’hôtel des Capucines, près de l’école d’art, je reçois un mail d’Hervé Hugueny, de Livres Hebdo, qui prépare un dossier sur ce thème.

Les questions sont pertinentes, voire dérangeantes. L’occasion de faire le point, dans ce paysage mouvant et encore trop impalpable.

Point d’autant bienvenu que depuis 5 mois nous sommes tous sur le pont pour notre collec publie.papier, 51 titres papier+epub au compteur, et que j’ai une bonne vingtaine de classiques à degrés divers de mittonnage en réserve dans le disque dur, sans avoir le temps d’ouvrir sérieusement le dossier.

Comme Livres Hebdo est un journal d’accès strictement professionnel (si vous avez la chance d’être abonné – moi c’est au-dessus de mes moyens...), et que je suppose qu’Hervé Hugueny en retiendra (très légitimement) juste quelques briques pour son enquête, je me permets cette mise en ligne.

Et ça tombe bien : nouvelle présentation pour nos deux Sade, avec la patte Chapal&Panoz, disponibles dès ce 11 décembre...

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À noter que je participerai ce mercredi 12 décembre, au CNL, 53 rue de Verneuil, à la journée d’études sur le livre numérique proposé par le site nonfiction.fr – tous renseignements ici.

 

du prix des Classiques sur publie.net


Depuis Rabelais, début de l’aventure, combien de classiques avez-vous publié ?
Je ne sais pas exactement, probablement entre 200 et 250 (4 ans qu’on a commencé, quand même). J’en ai beaucoup plus sur mon propre ordinateur, à des étapes différentes de révision et préparation. Si Rabelais a été le « début de l’aventure », c’est que je l’avais recopié à la main sur mon Atari 1040, d’après les fac simile des éditions originales de la BNF, dans une période où toutes les éditions imprimées présentaient une ponctuation refaite. Nous l’avions publié chez POL en 1992/1994, puis POL a abandonné cette série intitulée « La Collection », après un extraordinaire travail. En 1996, quand je me suis connecté pour la première fois à Internet, j’ai proposé ces textes (j’ai envoyé les disquettes par la poste) à Athena, site précurseur d’un minéralogiste de l’université de Genève, où je venais de télécharger les Fleurs du Mal. Il y avait 2 réseaux contributifs bénévoles à l’époque, Athena et ABU, pas de site BNF ni de WikiSource, j’ai recopié ainsi plusieurs textes à la main, les Poëmes en prose de Baudelaire, puis Saison en Enfer et Les Illuminations. C’est ainsi que j’ai commencé à me constituer ma bibliothèque numérique personnelle. Je me souviens aussi que vers 2000 il y avait eu coup sur coup les fameuses éditions Garnier Jaune qui avaient mis l’intégralité de leurs numérisations sur la BNF, retirées ensuite à la création de Gallica, et qu’un précurseur, Acamedia, avait fait faillite, et nous avions tous téléchargé en masse leur catalogue avant disparition, dès ce moment le patrimoine français avait son noyau numérisé, vague océan balloté en commun dans tous nos disques durs.

 

Est-ce que vous ressaisissez encore ces textes « à la main », ou la source d’approvisionnement s’est-elle automatisée et industrialisée depuis ?
J’ai un scanner PlusTek à 220€ et le logiciel de reconnaissance des caractères ABBYY qui en coûte 90, plus Antidote, et une bonne nuit de code par parquet de 100 pages, à condition donc que le texte nous rémunère en joie équivalente. Un texte qui ennuie, quelle horreur à coder. Aucune volonté d’industrialiser. L’offre est maintenant massive, y compris dans les textes gratuits, parfois d’ailleurs plus élaborés et soignés que certaines éditions commerciales à bas prix (voir les « intégrales » Proust ou Balzac disponibles pour moins de 2 euros, souvent d’ailleurs à partir des mêmes fichiers non retravaillés...). Nous cherchons donc à avoir une vraie politique de rareté, concernant des oeuvres inaccessibles et que nous sommes les premiers à numériser, mais en sachant pourquoi. Je pourrais citer comme exemple Le boucher de Meudon, de Jules Mary, ou Victor Méric, ou Le gardien du feu, d’Anatole Le Braz, ou La mer de Michelet. Il y a dans le domaine public des dizaines et dizaines d’auteurs qui peuvent se révéler fascinants, et simplement relégués parce qu’ils n’appartenaient pas à l’intelligentsia dominante. Par exemple nous travaillons avec un collectionneur de science-fiction ancienne, Philippe Ethuin, qui écume les bouquinistes du nord et de Belgique depuis des années, et les reproposer annotés, préfacés, avec une typo originale, des illustrations provenant de documents d’époque – c’est notre collection ArcheoSF (voir les écrits sur la science de Michel Verne, le fils de...). Il me semble qu’on est à un virage : profusion du facilement accessible, mais possibilité, pour les vrais amateurs de lecture numérique, de commercialiser des oeuvres fiables, avec un vrai travail de révision, d’annotation, de graphisme.

 

Quelle est leur part dans les ventes de publie.net ?... en distinguant téléchargements et chiffre d’affaires, en raison de leur prix, la première donnée est sans doute plus importante que la seconde ?
Nous avons été les premiers, avec notre distributeur L’Immatériel-fr, à être présents sur iTunes, puis sur Amazon, ces textes du domaine public ont certainement eu pour nous un effet d’entraînement, nous permettant un premier socle de ressources, alors que notre diffusion de textes de création était homéopathique. Aujourd’hui, la profusion aidant, notre place n’est pas là : effectivement, nous diffusons nos domaines publics à des prix extrêmement modiques, ce qui n’empêche pas de les réviser et les mettre à jour en permanence, mais avec la commission de 40% des revendeurs cela représente un chiffre plus que modeste. Désormais, notre vecteur commercial principal c’est notre coeur de catalogue, le contemporain. Il me semble par contre qu’il y a un énorme enjeu éditorial dans la traduction : nouvelles traductions de textes jusqu’ici bloqués par le droit – par exemple nous proposons des textes ultra-brefs de Kafka, et là une nouvelle traduction de Une pièce à soi de Virginia Woolf. Nous allons proposer aussi une nouvelle traduction d’Horace, et une équipe de 4 écrivaines, autour de Marie Cosnay, s’est lancée dans une retraduction de l’Énéïde. Dans ce cas, nous rémunérons le traducteur comme nos auteurs de création, avec le même contrat.

 

La proportion individuelle / vente aux collectivités ? Est-ce une partie du catalogue facile à vendre en bibliothèques, car il n’y a pas de calcul de droits à répartir ?
Fausse question, parce que nous proposons, aux bibliothèques comme aux particuliers, un abonnement avec accès intégral et non divisible au catalogue. L’enjeu, pour nous, c’est de faire lire le contemporain, pas de créer une boutique de prêt-à-porter sur zone industrielle web. Et si on a pu avoir un rôle transitoire positif, à quoi bon lutter avec les merveilles de Gallica, et le progrès de ses applications de lecture (ou les 16 000 titres que Gallica propose en POD). Je constate cependant, dans les accès streaming émanant des bibliothèques, que les oeuvres domaine public sont très consultées, dans les proportions équivalentes au contemporain.

 

Avez-vous démarché l’Education nationale, le CNDP, des CRPD, ou directement des établissements ?
Je ne suis pas un démarcheur (je dis ça profondément : littéralement incapable de marketing ou autre, mais ce qui me passionne c’est comment on peut travailler les métadonnées pour qu’une requête floue puisse passer à travers les peignes barbares du commerce pour permettre au curieux la proposition d’un texte singulier, dont il n’avait pas conscience de l’existence). Je suppose que lorsque l’Éducation Nationale se réveillera (combien de salles de profs avec ordis bridés, Internet Explorer obligatoire et Facebook interdit), il faudra encore un autre timing pour que nos ressources littérature contemporaine les intéressent. Quel rêve, ce serait pourtant, là où ils distribuent des tablettes à tour de bras, que les élèves y trouvent un Guillaume Vissac ou un Joachim Séné, ou qu’un CDI de lycée propose du Emaz ou Questions d’importance de Claude Ponti, là il y a de l’invention et les manches de chemise à retrousser... Cela n’empêche pas des initiatives ponctuelles vraiment belles avec tel ou tel de nos auteurs et un ou des établissements (avec l’académie de Versailles, par exemple), mais ce n’est pas une affaire d’épicerie. C’est différent avec l’université, surtout avec notre formule, que nous allons généraliser à l’ensemble de nos titres, de mises en ligne simultanées numérique et papier (distribution Hachette Livre), le livre imprimé incluant code d’accès à la version numérique. Les presses universitaires mettent en général un ou deux ans à sortir des actes de colloque, distribués on ne sait comment, on a bien l’intention d’être présent sur ce créneau, avec un délai de deux mois pour la réalisation et commercialisation, et une co-édition avec le labo ou la fac demandeurs, qui assure la validation scientifique.

 

Les profs/les élèves sont-ils réceptifs, ou ce marché n’est-il pas ouvert tant que le problème du matériel de lecture pour les élèves n’est pas résolu ?
Notre domaine c’est la création contemporaine, et non pas le pédagogique ou le didactique. Disons que cela pose une question plus importante : là où ça se joue, c’est dans nos sites et nos blogs, d’accès libre et ouverts. Les étudiants ou lycéens, on les croise là. Le livre numérique est en ce cas une sorte de prolongement « premium » pour que nous puissions assurer un minimum économique au développement de notre présence web. C’est dans les blogs et sites que nous allons aussi chercher nos auteurs, pas via les manuscrits reçus par mail. Un exemple : à Sciences Po Paris, la bibliothèque permet l’accès à 30 000 ressources numériques. Dans cette masse, seules 17 concernent la littérature, et une seule en français (les Études Balzaciennes). Or nous sommes au moins 4 auteurs publie.net à donner des ateliers à Sciences Po : on n’a pas encore réussi à faire accepter que la littérature soit, comme le droit, la médecine ou l’astronomie, une ressource numérique essentielle. C’est heureusement différent dans un gros noyau de bibliothèques territoriales ou universitaires, bien sûr la BNF et la BPI mais les universités de Nice, Montpellier, Strasbourg, Nantes, Angers, les villes de Rennes, Clermont-Ferrand, Nîmes, Limoges ou le réseau des 43 bibliothèques publiques de Montréal, extrordinaire labo. Nous sommes plus mobilisés sur les questions d’accès à distance, de médiation de nos ressources, d’intégration des métadonnées dans les catalogues et moteurs de recherche des bibliothèques.

 

Comment fixez-vous vous la tarification, dans la fourchette 0,99/2,99 € ? Est-ce fonction de la pagination/temps de lecture, ou des droits pour les traductions ?
Dans l’économie numérique tous les curseurs se déplacent : pour les classiques, nous élaborons un « template » principal, qui ensuite peut s’appliquer à tous les titres de la collection. La charge financière c’est principalement le codeur et le relecteur (ce serait mieux au féminin, d’ailleurs, les deux). Comme nous progressons d’années en année de 160%, on ne fait pas des calculs d’apothicaires. Je suis bien conscient que les bibliothèques qui s’abonnent à publie.net défendent un service plus qu’elles rémunèrent des consultations. Dans la période actuelle, il y a deux chantiers essentiels : un, professionnaliser les ressources proposées, en un an c’est incroyable la complexité que permettent désormais les moteurs de rendus des principaux appareils, deux, mais ça va avec, que les gens prennent enfin confiance dans les tablettes et liseuses parce qu’elles sont un approfondissement de la lecture papier, via moteur de recherche, annotations, disponibilité de la bibliothèque. Les autres chantiers en découleront, notamment comment associer les libraires indépendants à la diffusion collectivité (souvent, le SAV leur fait peur, mais à nous de l’assurer). Notre collection imprimée avec code d’accès au numérique c’est aussi pour nous une façon d’associer les libraires à la diffusion numérique, et ils sont plus de 50 à nous diffuser, dès ce troisième mois. Que les gens comprennent qu’il est temps de s’équiper en liseuse, et que cela donne accès à des ressources de qualité, c’est ce qui m’incite à rester dans une fourchette de prix entre 2 et 5 euros.

 

La place des gratuits édités & vendus n’est-elle pas condamnée face à leur utilisation comme produits d’appel sur Amazon, Kobo/Fnac, Decitre, etc. ? – Et sur les sites qui font de leur diffusion un geste militant de service public ?
La profusion se chargera de régler les curseurs et le système se stabilisera, de même les canards boiteux s’élimineront d’eux-mêmes je pense. À nous de tirer l’ensemble vers le haut. Simplement, dans les discussions sur les « savoirs communs », moi je vois mes fins de mois en bon artisan boulanger : deux salaires et demi à payer (codeurs, relectrice) et une étudiante en alternance au Smic – pour ma part, pour l’instant, je ne me rémunère pas. Il s’agit vraiment de recherche et développement, et pour le bras de fer avec les géants, s’imposer sous les chenilles d’Amazon ou Apple, j’ai besoin de cette économie minimum. Faire un epub c’est simple, construire une ergonomie de lecture numérique c’est un artisanat complexe. Mais c’est susceptible encore d’évoluer, par exemple lorsque WikiSource proposera un téléchargement epub de ses ressources ergonomisé pour liseuses et tablettes, au lieu du simple html actuel, sur un fabuleux bassin de ressources... Certitude : on ne lésine pas à rémunérer un achat lorsqu’il vous garantit la qualité ou l’originalité d’une ressource.

 

Comment choisissez-vous ce que vous reprenez ? est-ce maintenant en fonction de ce qui n’est pas trop utilisé dans ces sites ? De la demande possible ?
Je suis issu de la vieille Vendée, où on dit : « ô faut pas s’occuper des affaires de les autres ». Le seul critère d’un texte, c’est la nécessité et plaisir où on est de sa lecture. Regardez la biographie de Blanqui par Gustave Geffroy : toutes les révolutions et émeutes et prisons du XIXe siècle traversées de l’intérieur. Ça s’appelle L’Enfermé, et ça enthousiasmait Walter Benjamin – le rééditer c’est un geste tout aussi bien politique. La plupart des titres que nous proposons viennent de nos propres bibliothèques, il m’arrive aussi désormais de me procurer des éditions papier rares sur le web pour les scanner.

 

Les calculs de date, parfois compliqué : vous publiez Apollinaire, n’est-ce pas avec quelques mois d’avance ? 
 
Apollinaire sous droits jusqu’en 2034, cela prouve seulement l’absurdité du système actuel. Et j’enrage surtout sur la non-disponibilité numérique de continents entiers d’oeuvres qui sont décisives pour l’écriture au présent, et aussi pour enseigner et transmettre...

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 décembre 2012
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