Conversations avec Keith Richards | 5, des folies renfermées

Sur une terrasse au crépuscule (find ’après-midi à Fourchette).



Conversations avec Keith Richards
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MUSIC IS A LANGUAGE THAT DOESN’T SPEAK IN PARTICULAR WORDS. IT SPEAKS IN EMOTIONS, AND IF IT’S IN THE BONES, IT’S IN THE BONES. KR.

 

« J’ai connu la folie, me disait Keith Richards, elle m’était venue par les deux doigts, comme ça. » (Il avait fait le geste.)

« La folie est une maladie douce, me disait Keith Richards, tu dors, tu t’ennuies, tu oublies tâches et visages — puis soudain elle mord. »

« Je n’ai pas craint la folie, me disait Keith Richards, si ce que tu nommes tel ne t’apparaît ainsi qu’après — tu me suis, là ? »

« La folie, disait souvent Keith Richards, c’est lorsque tu t’assois par terre au coin d’un mur, que ceux qui te secouent te parlent une langue étrangère, et tu restes des jours. »

« La folie, disait Keith Richards, n’est pas dans le désordre des paroles : elle est dans l’absence de parole — paroles trou, couteau, mur. »

« La folie, me disait Keith Richards, c’est quand chaque parole qu’à toi-même tu dis devient nouvelle torture, et tu ne dis rien d’autre. »

« La folie, disait Keith Richards, c’est pas paroles au vent, tête en l’air : c’est le poing noué dans tes tripes, qui te pousse au devant. »

« Tu recopies, là ?, me demandait Keith Richards. Parce que je n’aime pas parler de ce trou intermittent qu’on dit folie. »

« Note avec précision, me disait Keith Richards : la nuit de la folie se distingue seulement de l’autre par les couloirs. »

« Ne crois personne, me disait Keith Richards, qui dirait m’avoir connu fou : la folie est un coin, on s’enferme, on se tait, on se cache. »

« Il y a la folie positive, me disait Keith Richards, on crie sous les lumières, on rit — l’autre folie est dedans, on n’y chante pas. »

« Écris avec précision, me disait Keith Richards : ce que je nomme folie c’est ce qui précède tout surgissement raisonnable devant l’autre. »

« Écris avec précision, me disait Keith Richards : ce que je nomme folie s’entend à ce qui reste de rauque dans une voix, chez eux tous. »

« La folie d’un artiste, disait Keith Richards, est seulement pire parce qu’il saurait se donner à lui-même spectacle. »

« L’alcool n’est pas une folie, disait souvent Keith Richards, mais une ruine : seulement parfois on préfère encore la ruine. »

« La folie, disait Keith Richards, cherche-la toujours dans l’autre : là il saura te faire cadeau du meilleur, hors de la loi raisonnable. »

« La parole qui s’écarte, me disait Keith Richards, n’est pas folie — la parole qui se troue et s’émiette jusqu’au noir, oui. »

« La folie, je recopie les paroles de Keith Richards, c’est quand l’injonction intérieure du refus et tu lèves pourtant la main. »

« Écris avec précision, me disait Keith Richards : ce que je nomme folie pour moi est encore trop sage pour qui évite les murs, le risque. »

« Écris avec précision, me disait Keith Richards : l’incohérence n’est pas la folie, elle est le brouillage que tu établis pour la tromper. »

« Jouer l’incohérence, disait parfois Keith Richards, est une protection nécessaire : ils ne supporteraient pas de savoir en toi ces puits. »

« Là tu recopies exactement, me disait Keith Richards : la folie n’est pas le trou où on tombe, elle est conflit des puits qui te trouent. »

« Sache, me disait Keith Richards, multiplier les puits que chacun peut ouvrir en des lieux différents de soi : par eux tu respires. »

« Sache, me disait Keith Richards, que les puits que tu ouvres au-dedans de toi rejoignent la nuit et non pas le brouillard du monde. »

« Sache, me disait Keith Richards, qu’en tout puits ouvert au-dedans de toi tu peux t’enfoncer et sortir — la folie c’est ne pas revenir. »

« J’aime la folie de Johnny Hallyday, me disait Keith Richards, c’est dommage qu’on n’en ait jamais vraiment parlé (je suis trop cher pour lui). »

« Note-le avec précision, me disait Keith Richards : le premier danger est de perdre le goût du chemin inverse, le chemin du retour à soi. »

« Note-le avec précision, me disait Keith Richards : qui a ouvert plusieurs puits aura parfois à se fragmenter pour le retour à soi. »

« C’était étrange, me disait Keith Richards : je me voyais du dehors, tous puits ouverts, paroles incohérentes, et ne voulais pas revenir. »

« C’était étrange, disait Keith Richards : l’être fragmenté dont tu es sorti continue ta vie, ils le prennent pour fou, toi tu sais que non. »

« Un danger est là, disait Keith Richards : lentement l’éloignement se fait, l’être incohérent et troué tu n’en veux plus, tu l’abandonnes. »

« J’ai trop aimé le rêve, disait Keith Richards, on apprend les chemins pour s’y glisser, et on mélange les puits, du rêve et du réel. »

« Sors de toi-même par un des puits où tu respires, disait Keith Richards, et rentre par un autre : le dérangement alors devient source. »

« Ce qu’ils nomment suicide, disait Keith Richards, n’est que l’ultime séparation d’avec l’être troué que tu regardes du dehors. »

« Ce qu’ils nomment suicide, disait Keith Richards, est le contraire de l’alcool, qui te perd dans ta propre tripe — sache échapper par tes puits. »

« Ce qu’ils nomment suicide, disait Keith Richards, accomplis-le sur tous les moi partiels qui te séparent de toi-même. »

« Après le repas, sur la table, disait Keith Richards, prends les miettes et rassemble-les : ainsi tu repars après le repas de la vie. »

« Note avec précision, me disait Keith Richards : ce livre sera le récit de mes séparations d’avec ce qui m’empêchait d’accéder à moi-même. »

« Les dix ans qui nous séparent, me disait Keith Richards, ne sont rien à l’épreuve du temps qu’on sort radicalement de soi-même. »

« J’ai aimé les lumières, l’alcool et la scène, disait Keith Richards, parce qu’ils sont chaque fois le recommencement de la séparation. »

« Certaines villes sont des couloirs, disait Keith Richards : on aime les tournées qui vous y jettent, comme rêver sa folie même. »

« Méfie toi des couloirs de ton rêve, disait Keith Richards, apprends à te retourner vers l’arrière, remonte vers l’origine du rêve. »

« Je n’ai jamais connu de soleil ni de jardin dans les puits où je m’arpentais hors de moi-même », disait Keith Richards.

« Qui t’apporterait de l’aide dans le lieu de ta folie, disait Keith Richards : ils regardent hébétés celui que tu as quitté. »

« J’ai chanté parfois dans ces états hors de moi-même, disait Keith Richards : alors la voix est noire, et le chanteur ouvre à la nuit. »

« Accepter sa folie, disait Keith Richards, c’est retourner vers l’avant l’être troué que tu portes, au risque que le dehors s’y engouffre. »

« La folie la plus facile, disait Keith Richards, c’est d’être fou. Si ce n’était pas la plus douloureuse aussi... »

« Le désordre de la parole, disait Keith Richards, n’est que l’effondrement de ce qui t’encombre — évacue le déblai, sois l’autre du dire. »

« J’ai passé mon temps à acheter des maisons dans des villes de lumière, disait Keith Richards, je n’ai jamais trouvé d’échappatoire aux couloirs du dedans. »

« Les écrits de la folie des autres me laissent aussi froid, disait Keith Richards, que les écrits de leur sagesse, rêve plutôt. »

« Note avec précision, me disait Keith Richards : ici je n’écris pas, je constate et tu enregistres ce constat. »

« La folie n’est pas un inconnu, me disait Keith Richards : l’inconnu c’est celui que tu quittes, le toi qui t’a poussé à cela. »

« La folie n’est pas un inconfort, disait Keith Richards, elle est seulement une attente — puis tu te relèves, tu reviens à l’ordinaire. »

« Celui que je suis sur la scène, disait Keith Richards, appelle toujours à lui-même l’ensemble des moi fous qui un jour l’ont fui. »

« Le travail, disait Keith Richards, est aussi une folie : ensemble des échafaudages que tu montes pour la retenir à ce dont elle te sépare. »

« Vivre, disait Keith Richards, se résumerait pour l’essentiel à ces pauvres victoires en ce lieu, où chaque fois tu te crus détruit. »

« Vivre, disait Keith Richards, n’est pas moindre dans le rêve : c’est dans l’obéissance du travail que tu dois apprendre à te restreindre. »

« La folie s’éloigne, disait Keith Richards, parce que la force physique nécessaire à maintenir les puits ouverts s’éloigne — paix mais incomplète. »

« Témoignage de tes folies renfermées, disait Keith Richards, les scarifications dans ta parole : tu le mesures à la lenteur, aux manques. »

« Note avec précision, disait Keith Richards : moi, Keith Richards, garantis ces paroles que tu recopies, y compris dans leur hésitation, leur manque et lenteur. »

« Histoire de tes folies renfermées, disait Keith Richards, dans le corps abîmé, ralenti : mais c’est aussi une belle ruine, tu es d’accord ? »

« Histoire de tes folies renfermées, disait Keith Richards, dans le terrible manque où on est d’une parole qui t’exprime. »

« On a le compte, me disait alors Keith Richards, une fois par semaine suffit, va voir avec uncle Jagger s’il t’en dit autant. »

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 22 février 2013 et dernière modification le 22 février 2013
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