#LedZep 3, scène : Earl’s Court, 24 mai 1975

un portrait de Led Zeppelin


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Ancrer la dynamique du livre, reprise du concert Earl’s Court, mais tenter cercle plus large.

Dans Rolling Stones, une biographie, j’avais tenu à conserver en anglais les témoignages et paroles d’origine – question très vaste : en Hollande ou en Suède, on ne traduit plus de l’anglais, on lit directement dans l’autre langue. Mais s’il s’agit de mettre notre propre langue en travail, organiser la confrontation. Tenir dans le flux linéaire un jeu bilingue ? Il faut au moins l’expérimenter.

Et première occasion de focaliser sur Jimmy Page, non pas lui-même, on reviendra bientôt sur les années de formation, mais en tant que guitariste, et s’approprier progressivement les titres, noms de guitare, techniques.

 

3 – Scène : Earl’s Court, 24 mai 1975


Triple roulement, grondement de salle sous la voûte, tremblement du sol : l’impression qu’il vous soulève. Le ciment, dans les décibels : élastique.

Ils avaient prévu trois concerts pour leur retour en Angleterre : plutôt qu’une tournée de ville, s’installer pour un spectacle fixe, aux gens de se déplacer (encore un renversement dans les habitudes des producteurs). Il y aurait lumière laser et écran géant : on est les premiers pour tant de choses, on sera les premiers pour cela aussi. Mais Earl’s Court est aussi un au revoir : pour bénéficier d’un meilleur statut fiscal, les musiciens de Led Zeppelin et leur producteur vont quitter le pays pour un an complet. Les Rolling Stones l’ont fait avant eux, mais ils le vivent avec amertume : les Led Zeppelin sont attachés à leurs maisons, à leurs fermes. La demande pour les billets est telle qu’aux trois concerts de cette semaine, on en a rajouté deux, le week-end précédent.

Earl’s Court, ce samedi 24 mai, où je suis avec mes copains d’Angers, c’est l’avant-dernier. Chaque soir, ils ont demandé à un animateur radio de les introduire sur la scène : la radio, pour découvrir ces musiques, c’est notre tunnel secret, notre échappée au monde réel. Des émissions de nuit, des rendez-vous secrets. Le 17 mai, c’est l’animateur de Radio 1, Bob Harris, qui dit : « We’d all like to welcome back to Britain… Led Zeppelin. » Le 18 mai, c’est un autre animateur de la même radio, Johnnie Walker (oui oui, un pseudonyme) : « You’ve waited for a long time… » Mais quelqu’un dans la foule l’interrompt bien fort : « Too fucking right… » et ça lui coupe le sifflet, Led Zep enchaîne. Le 23 mai, un nommé David Kid’s Jensen à la syntaxe sage : « Good evening… Welcome to the show. After an absence of something two years, please welcome to Earl’s Court : Led Zeppelin… » Le 25 mai, Alan Freeman dit Fluff, plus audacieux : « What I wanna know is : – Are your ready ? » Et puis cette brève introduction prononcée ce samedi 24 mai par ce Nicky Horne, dont je ne sais rien : « Ce qui va se passer dans les trois prochaines heures, votre maman n’aimerait pas… », Your mother wouldn’t like it est la seule passée aux annales – mais je ne le découvrirai qu’après. Dans le grand bruit de ce voyage et la fureur du soir, ne nous intéressaient que les silhouettes et le son.

Earl’s Court, 24 mai 1975, suite. Page de face, éclairé cheveux dans les yeux, on voit juste un éclat du visage dans la masse noire bouclée des cheveux : Led Zeppelin, dans les excès du rock, c’était aussi des tignasses bien plus longue set épaisses que celles de leurs concurrents ou prédécesseurs, mais là, en 1975 un petit double menton qui s’affirme, brille parce que Page transpire et qu’il a la peau si blanche.
Ils jouent Over the hills and far away, au solo un brusque geste de main droite comme on tape sur une table, un accord rauque et puis ces syncopes sans filet : cette capacité de lancer dans les sages accords du rock une polyphonie ou une disharmonie qui décale l’ensemble du morceau. Il dit, Jimmy Page : « We’ve always structured things so there’s an element in which we can suddenly shoot off on something entirely different and see what’s happening… On a toujours structuré les choses de façon à ce qu’un élément permette de gicler sur un truc complètement différent et voir ce qui se passe. » Et chaque fois que je visionne ce solo de Sick again, leur deuxième morceau du concert Earl’s Court, à sa concentration, au risque qu’il prend que tout rate s’il se trompe, à l’invention à quoi il est contraint, c’est à cette phrase que je pense. Il est à ras de l’estrade sur laquelle est planté Bonham qui, lui, ne le regarde pas. Plant danse sur la droite, oh pas une danse compliquée à la Mick Jagger, qui a pris ses leçons de Tina Turner ou de James Brown, lui danse comme danse un ado quand la musique est bonne, Plant exprime que la musique de Page lui convient, à main gauche il a deux bagues épaisses et trois à la main droite, quand Bonham achève le morceau Page continue, d’un coup je reconnais les accords du vieux White Summer que déjà il jouait avec les Yardbirds, guitare à blanc, sans basse ni orgue ni batterie, les notes toutes nues de la guitare en accord ouvert comme un écho ou un mirage d’autres mondes, une nappe de son blanc et soudain c’est tout le public qui se tait.

Puis projecteur à nouveau sur Plant qui rajuste le micro sur son pied, premier instant qu’il parle, on est à Londres mais il salue en arabe, salam aleikum salam (ils fréquentent beaucoup le Maroc ces années-ci, mais l’adresse en arabe a aussi disparu du souvenir, c’est en revoyant la vidéo : cette nuit-là, ce que disait Plant en anglais au micro s’adressait aux Anglais qui nous entouraient, nous venus en break Opel Kadett par le ferry qu’en aurions-nous compris), Robert Plant dit que ce n’est pas évident, de leur côté, de maintenir un tel flux d’énergie, keep the energy flowing, qu’il leur faut quelques secondes de répit pour que Page change de guitare, et que cela fait six ans de leur vie qu’ils font comme ça tous les soirs tout autour du monde, six years is a bit too hard for anybody, mais nous c’est ce qu’on veut et rien d’autre, que ce soit hard pour tout le monde, hard de toute façon c’est le mot qui restera, deviendra après eux le hard rock : et Plant dit que le morceau qui vient sera un hommage au sud américain, deep South of America, le projecteur droit se rallume sur la vieille Danelectro noire à plaque blanche que Page réserve au bottleneck (à cause du manche plat et non bombé, elle convient bien au petit tube de métal qu’on enfonce sur le troisième doigt pour le racler sur les cordes).

In my time of dying : l’introduction durera le double du temps du disque, les accords aigres glissent une descente infinie et disharmonique le long des cordes (Page se vante sans cesse que ce qui distingue son jeu c’est d’être joué sur des cordes plus souples que n’importe quel autre guitariste), In my time of dyin’ qui serait un de mes trois morceaux préférés parmi les cent vingt morceaux de Led Zeppelin, In my time of dyin’ sculpte syllabe à syllabe Robert Plant fixe devant nous (« Que personne ne se plaigne, que personne ne pleure, je voudrais que ma mort ce soit facile, oui facile, juste que quelqu’un ramène mon corps à sa maison… » disent les paroles), main gauche fixe sur le pied micro et de la droite relançant les cheveux vers l’arrière – « Je n’ai jamais fait de mal à personne, j’étais jeune il y a si longtemps, si longtemps que je n’ai fait de tort à personne… », commentant ses paroles de la main droite sculptant le reflet orange du projecteur comme orange sa toison dans la sueur et la vieille architecture du gospel revisitée par la lave électrique sans cesse accélérée et le bottleneck se hérissant dans plus d’aigus, In my time of dyin’ « Je les vois dans les rues, je les vois criant sous mes pieds et je sais que tout ça c’est vrai : le temps de ma mort est venu... ».

Puis noir, coupure des projecteurs – on crie plus qu’on applaudit, on est debout serrés, eux s’essuyant le torse et le front avec une serviette éponge, Page reposant sa guitare pour en charger une autre et Plant qui parle à nouveau dans la douche de lumière, ce morceau ils ne l’ont encore jamais tenté en concert ou presque dit-il, we didn’t played it too many gigs, avec le petit grain de philosophie beatnik tellement d’époque : if you give it you get it back, « selon ce que tu donnes tu recevras »…
Quand la lumière se refait, et sans qu’on ait vu disparaître la silhouette de l’assistant qui la lui a portée, Page dans le halo rouge harnaché de sa fameuse Gibson double manche, douze cordes sur le manche supérieur, six sur le second et devenue comme son emblème, pour The Song remains the same c’est les douze cordes qu’il fouille comme si elle en avait vingt-quatre ou trente-deux ou quarante-huit, de cordes, quand il basculera sans transition sur les six cordes onze minutes plus tard (Rain song), la sueur sur le visage de Plant aura rejoint la crinière, ses mèches frisées commencent à fondre et de Page derrière ses cheveux ne reste qu’un bout du nez sans yeux, John Paul Jones à la mèche impassible aura laissé sa Fender Jazzman pour l’orgue mais continuera sur le pédalier d’imiter la guitare basse, mystère qu’on a mis longtemps à comprendre (le gros boîtier électronique à tube au-dessus du clavier synthétise le son de guitare basse depuis le pédalier) et Plant mime chaque mot, quand il dit like the wind il regarde langoureusement le ciel et quand il dit in her hair il se passe la main dans les siens, de cheveux, le morceau finit par juste ce cri très long montant lentement dans l’aigu et à nouveau il parle, raconte que ce qu’il aime quand Led Zeppelin enregistre c’est le battement combiné de deux rythmes qui s’opposent, il mime cela comme si des deux baffles qui l’entourent venaient deux temps qui se chevauchent, et qu’il aime cela aussi des voyages, de la confrontation à l’Asie et que le morceau suivant s’appelle Kashmir, de ce disque qu’ils ont intitulé Physical Graffiti, le graffiti du corps, corps sur les murs, corps sur la ville, soi-même devenu graffiti, sa trace en brut sur le monde, rien de léché, juste du rauque et du cri : Led Zeppelin… Derrière, Bonham reste invisible : la batterie transparente semble tour à tour verte ou bleue, on perçoit une silhouette épaisse mais peu importe. Le son, lui, est reconnaissable. Et pas un quart de seconde qui ressemble au précédent, dans l’élan ou dans la chute et tout cela vous résonne à la fois dans la tête, l’immense bruit du rock.


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 avril 2013
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