Bartleby, commis aux écritures | partie 1

... une histoire de Wall Street... l’inépuisable fable d’Herman Melville, nouvelle traduction




Bartleby le copiste, d’Herman Melville, nouvelle traduction.

- introduction, traduire Bartleby ;

- Bartleby – partie 1 (ci-dessous) ;

- Bartleby — partie 2 ;

 

J’AI VIEILLI MAINTENANT. Ces trente dernières années, mes occupations professionnelles m’ont mis en rapport singulier avec ce qu’on pourrait considérer comme une catégorie peu ordinaire et même plutôt particulière de l’humanité, à propos de laquelle pourtant, à ma connaissance, rien ne fut jamais déposé par écrit  : je veux dire les copistes juridiques, dits commis aux écritures. J’en ai connu un bon échantillon, à titre privé autant que professionnel, et si cela vous inspire, je pourrais raconter diverses histoires auxquelles un gentleman de bonne nature trouverait de quoi sourire, et pleurer quelque âme sentimentale. Mais je ne compte pour rien les biographies de tous les copistes pris ensemble, pour quelques fragments de la vie de Bartleby, qui fut un commis de la plus étrange sorte que j’aie jamais vu, ou dont j’aie même entendu parler. Alors que de n’importe quel autre copiste je pourrais dresser la vie entière, pour Bartleby il ne saurait en être question, et je ne crois pas qu’on puisse trouver de sources et documents qui autoriseraient une biographie complète et satisfaisante de ce personnage. Bartleby était un de ces êtres pour lequel rien n’est vérifiable, hors les sources originales, et dans son cas elles sont bien minces. Ce que mes yeux stupéfiés ont vu de Bartleby, voilà tout ce que je sais de lui, à part, bien sûr, ces vagues commérages, dont il sera fait mention par la suite.

Avant de présenter le copiste, tel qu’il m’apparut tout d’abord, il convient de faire quelque peu étalage de moi-même, mes commis, mon affaire, mes bureaux et mon environnement en général ; une telle description est indispensable pour une compréhension adéquate de celui qui va principalement nous occuper.

À noter tout d’abord  : je suis quelqu’un à qui, depuis sa prime jeunesse, on a inculqué que le mode de vie le plus simple était aussi le meilleur. Et pour cela, bien que j’appartienne à une profession notablement énergique et nerveuse, jusqu’à la turbulence parfois, je n’ai jamais supporté que rien de cela ne vienne troubler ma paix. Je suis un de ces juristes sans ambition, qui ne s’est jamais frotté à un jury, et à aucun moment n’a recherché les applaudissements publics  ; mais dans la douce tranquillité d’une retraite douillette, a mené un travail douillet pour gérer les investissements de gens plus fortunés, leurs emprunts et hypothèques, leurs portefeuilles boursiers. Tous ceux qui me connaissent me considèrent comme une personne éminemment sûre. Le regretté John Jacob Astor, peu connu pour être porté à l’enthousiasme poétique, n’a jamais hésité à dire que ma première qualité était certainement la prudence  ; ensuite, la méthode...

Qu’on ne croie pas que je parle par vanité, je ne fais que témoigner de ce fait : le regretté John Jacob Astor ne me laissait pas sans occupation  ; c’est un nom que, je l’admets, j’ai plaisir à redire, pour cette sonorité ronde et tournoyante qui est la sienne, et qui résonne comme un lingot. J’ajouterais, très librement, que je n’étais pas insensible à la bonne opinion du regretté John Jacob Astor.

Quelque temps avant que commence cette brève histoire, mes activités avaient considérablement augmenté. On m’avait accordé ce bon vieux titre, maintenant abandonné dans l’État de New York, de maître des requêtes. Ce n’était pas un travail véritablement ardu, mais la rémunération qui s’y attachait était rien moins que déplaisante. Il est rare que je perde le contrôle de moi-même, et encore plus rare que je cède à l’indignation devant les fautes et les outrages  ; mais qu’on me permette ici de hausser imprudemment la voix, et de déclarer que je considère l’abrogation soudaine et arbitraire du poste de maître des requêtes, dans la nouvelle constitution, comme un acte prématuré  ; attendu que j’en avais escompté des profits à vie, quand cela n’a duré que quelques courtes années. Mais il en est ainsi, c’est un fait.

Mes bureaux étaient en étage, au n°... de Wall Street. D’un côté ils donnaient sur le mur blanc qui faisait office d’un spacieux puits de lumière, pénétrant l’immeuble de bas en haut. La vue pouvait certes être qualifiée d’insipide plus qu’autre chose, manquant résolument de ce que les peintres de paysage nomment « vie ». Mais s’il en était ainsi, la vue depuis l’autre extrémité des bureaux permettait le contraste, si rien d’autre. De ce côté, mes fenêtres offraient une vue sans limite sur un haut mur de briques rouges, noirci par l’âge et une ombre éternelle. Et ce mur n’exigeait pas de longue-vue pour en scruter les vagues beautés, puisqu’il avait poussé à moins de trois mètres de mes volets. Considérant la hauteur gigantesque des immeubles environnants, et que mes bureaux étaient au premier étage, l’intervalle entre ce mur et le mien ne ressemblait rien moins qu’à une grande citerne carrée.

Dans cette période qui a tout juste précédé l’irruption de Bartleby, j’employais dans mon cabinet deux personnes comme copistes, et un grouillot prometteur servait de garçon de courses. Le premier, Turkey, comme dindon  ; le deuxième, Nippers, ou trombone  ; le troisième, Gingembre, comme le biscuit de gingembre. Cela ressemble à des noms, mais pas de ceux qu’on trouve habituellement dans l’annuaire. À vrai dire, les surnoms que chacun de mes trois clercs s’étaient mutuellement conféré étaient l’expression profonde de leurs personnalités et caractères respectifs. Turkey était un Anglais courtaud, asthmatique, de mon âge environ, donc pas loin de la soixantaine. Il faut reconnaître que, le matin, son visage était d’une jolie teinte rubiconde, mais après son déjeuner de midi, à la méridienne, flamboyant comme les charbons de l’âtre de Noël  ; et continuant ainsi de flamboyer, mais en s’évanouissant progressivement, jusqu’à six heures du soir ou à peu près, après quoi je ne voyais plus le propriétaire du visage, lequel atteignait son apogée quand culminait le soleil, à la méridienne, semblait grandir avec lui, s’épanouir, et diminuer suivant le jour, avec la même régularité et une gloire sans égale. J’ai connu beaucoup de coïncidences singulières au cours de ma vie, et ce n’était pas la moindre parmi elles que ce fait très exact  : Turkey, dispensant tous ses pleins feux depuis sa figure rouge rayonnante, commençait alors aussi, à ce moment critique, le moment où je considérais ses capacités professionnelles comme sérieusement affectées pour le reste de la journée. Non qu’il devienne alors vraiment paresseux, ou marque une aversion pour le travail. Le problème, c’est qu’en même temps il lui prenait trop d’énergie. C’était de sa part un activisme étrange, enflammé, agité, et frivolement sans repos. Tous ses pâtés sur mes pièces lui échappaient ainsi, l’après-midi, à la méridienne. Non seulement il devenait insouciant et acquérait une triste propension l’après-midi à faire taches et pâtés, mais certains jours il allait jusqu’à un vrai vacarme. Par moments, son visage s’enflammait d’un incendie supplémentaire, comme d’avoir rajouté du bois sec sur son anthracite. C’étaient de déplaisants raclements de chaise  ; sa boîte de sable renversée  ; ou, voulant raccommoder ses porte-plumes, les brisant en morceaux avec impatience, et les jetant par terre dans une passion soudaine  ; se levant et se penchant par-dessus sa table, boxant ses papiers de la façon la plus inconvenante, et il était bien triste de constater cela chez un homme mûr comme il l’était. À part cela, en de nombreuses façons un homme de la plus grande valeur pour moi, du moins jusqu’à midi, à la méridienne  ; alors la créature la plus rapide, la mieux appliquée pour accomplir d’énormes masses de travail dans un style qu’on aurait eu de la peine à égaler. J’aurais bien souhaité passer outre à ses excentricités, même si bien sûr, à l’occasion, je lui en faisais remontrance. Je le faisais avec précaution et douceur, cependant, parce que tout en étant l’homme le plus civil, et même, le plus fade et le plus révérencieux le matin, l’après-midi il devenait sujet à la provocation, à la langue la plus irréfléchie, on pourrait même dire insolente. Estimant à la fois sa tâche du matin à sa juste valeur, et bien résolu à ne pas le perdre, mais en même temps de moins en moins à l’aise avec ses manières enflammées de l’après-midi, étant homme de paix et ne souhaitant pas, par mes admonitions, provoquer de sa part des répliques inconvenantes, je pris sur moi, un samedi après-midi (il devenait encore pire le samedi), de lui insinuer, très amicalement, que peut-être, maintenant qu’il prenait de l’âge, serait-il bon d’écourter son travail  ; en gros, qu’il se passe de venir dans mes bureaux une fois midi sonné, et qu’après son déjeuner il ferait mieux de revenir en ses appartements et de se reposer jusqu’à l’heure du thé. Mais non  ; il insista sur son dévouement vespéral. Il prit une expression de ferveur intolérable, tandis qu’il m’expliquait avec solennité, gesticulant avec une longue règle depuis l’autre extrémité de la pièce, que si ses services du matin étaient si utiles, sinon indispensables, que ne l’étaient-ils l’après-midi ?

«  Avec votre permission, monsieur  », rajouta Turkey cette fois-ci, « je me considère comme votre bras droit. Le matin, je ne fais qu’organiser et déployer mes colonnes  ; mais l’après-midi, je me mets à leur tête, et on vous charge galamment l’ennemi, comme ça ! » — et il fit un grand moulinet de sa règle...

«  Mais les pâtés, Turkey », je protestai...

«  Vrai, mais avec votre permission, monsieur : voyez comme je grisonne  : c’est l’âge. Certainement, monsieur, qu’un pâté ou deux, par une après-midi surchauffée, on ne doit pas en juger trop sévèrement, eu égard à ces cheveux gris. Un âge respectable, même s’il entraîne quelques pâtés sur une page, voilà qui est honorable  : avec votre permission, ­monsieur, c’est nous deux qui nous faisons vieux. »

À cet appel à ma compassion de vieux camarade, comment résister. En bonne conscience, je compris qu’il ne s’en irait pas. Alors je m’étais fait à l’idée de le garder, bien résolu en contrepartie d’y veiller, et que durant l’après-midi il ne traiterait que des papiers de moindre importance.

Nippers, le second de ma liste, était un jeune homme d’à peu près vingt-cinq ans, doté d’une moustache et d’un teint cireux, mais avant tout d’un air de pirate. J’ai toujours jugé qu’il était la victime de deux pouvoirs démoniaques  : l’ambition, et l’indigestion.

L’ambition se manifestait par une impatience certaine à effectuer le travail d’un simple copiste, et une injustifiable usurpation quant à certaines règles strictement professionnelles, comme le respect des formes originelles d’un document légal.

L’indigestion semblait transparaître dans certaine irritabilité nerveuse occasionnelle et les tics grimaçants qui le faisaient grincer des dents de façon parfaitement audible lorsqu’il faisait une faute en copiant  ; et des imprécations inutiles, chuintant, plutôt que dites, dans le feu du travail, surtout en perpétuel mécontentement de la hauteur du pupitre sur lequel il opérait. Même d’un tempérament merveilleusement ingénieux en mécanique, Nippers n’arrivait jamais à ce que ce pupitre lui convienne. Il installait des cales sous ses pieds, improvisées avec des morceaux de carton, jusqu’à trouver l’ajustement le plus précis par quelques feuilles de brouillon repliées. Mais aucune invention ne convenait. Si par égard pour les aises de ses vertèbres, il choisissait de donner au-dessus de son pupitre un angle aigu par rapport à son menton, et d’écrire là-dessus comme un homme qui prendrait le toit d’une maison hollandaise pour bureau, alors il s’exclamait que cela lui coupait la circulation du sang dans les avant-bras. Si maintenant il baissait la table à la hauteur de ses poignets, et se voûtait dessus pour écrire, c’est une crampe qui lui tordait le dos. En bref, pour le dire crûment, Nippers ne savait pas ce qu’il voulait. Ou bien, s’il voulait une chose précise, c’était d’être à jamais délivré d’un pupitre de copiste. Parmi les manifestations de son ambition maladive, il y avait sa fierté à recevoir les visites de certains compagnons à l’allure ambiguë, dans des manteaux miteux, qu’il nommait ses clients. J’étais bien sûr au courant qu’il n’était pas seulement, dès ce moment, un considérable apprenti politicien, mais qu’il faisait à l’occasion quelques affaires pour son propre compte dans les chambres de justice, et n’était pas un inconnu sur les chemins qui mènent à Tombs. J’avais cependant de bonnes raisons de croire qu’un de ces individus qui venaient le demander jusque dans mes bureaux, et à propos de qui il insistait, avec de grands airs, que c’était un de ses clients, était probablement plutôt un créancier, et les titres de propriété supposés, rien que ses impayés. Mais avec tous ses défauts, et les contrariétés qu’il me causait, Nippers, comme son collègue Turkey, m’était d’une considérable utilité. Il écrivait d’une main nette, rapide  ; et, quand il le voulait, ne manquait pas d’une certaine tenue de gentleman. À preuve qu’il était toujours habillé de façon très gentleman  ; et cela, par conséquent, augmentait la considération qu’on avait pour mes bureaux. Alors que, malgré mon respect pour Turkey, j’avais quelque effort à faire pour le garder hors de reproche : ses vêtements avaient une capacité innée à sembler graisseux et sentir la gargote. Il portait ses pantalons sans ceinture et en été comme un sac. Ses manteaux, exécrables, et personne n’aurait voulu de son chapeau. Mais tandis que le chapeau m’était une chose indifférente, attendu que sa civilité et déférence naturelles, comme un bon citoyen britannique, le lui faisaient ôter dès qu’il entrait dans les lieux, avec son manteau c’était une autre paire de manches. De son manteau, j’essayais de raisonner avec lui  : mais sans effet. La vérité, je suppose, était qu’un employé au si maigre revenu ne pouvait pas financer à la fois une si fière figure et un manteau brillant tout à la fois. Comme Nippers le fit une fois remarquer, l’argent de Turkey partait principalement en liquide. Un jour d’hiver, j’offris à Turkey un mien manteau d’allure très respectable, largement chaud et confortable, et qui se boutonnait des genoux jusqu’au col. Je pensais que Turkey aurait apprécié le geste, et apaisé ses éruptions et intempérances de l’après-midi. Mais non. Je crois absolument que s’emboutonner dans un manteau aussi duveteux qu’une couverture eut sur lui un effet pernicieux, selon le même principe que trop d’avoine nuit à un cheval. En fait, précisément de la façon dont on dit qu’un cheval rageur et rétif se sent à l’avoine, ainsi fit Turkey du manteau. Il devint insolent. C’était un homme à qui la prospérité nuisait.

Bien que concernant l’auto-indulgence de Turkey quant à ses habitudes je conservais mes propres ­hypothèses, en ce qui concernait Nippers j’étais persuadé que, quels qu’aient pu être ses défauts dans le respect de l’autre, il était en fin de compte un jeune homme de tempérance. Mais bien sûr la nature elle-même semblait avoir été sa mauvaise fée, et l’avoir chargé si rudement à sa naissance d’une disposition irritable et instable comme l’eau et le brandy que tout correctif ultérieur était inutile. Quand je considérais comment, dans le calme de nos bureaux, Nippers se levait parfois brutalement de sa chaise, plongeait par-dessus sa table, envoyant ses bras de chaque côté, empoignant le pupitre tout entier et le poussant, le brassant, avec un sinistre et grinçant raclement sur le sol, comme si la table était un objet délibérément pervers, décidé à le contrarier et le vexer, je percevais clairement que modérer Nippers était aussi facile que doser l’eau dans le brandy.

J’avais l’insigne chance, considérée sa cause particulière, l’indigestion, que l’irritabilité et sa conséquence nerveuse étaient pour Nippers principalement observables le matin, tandis que l’après-midi il était comparativement radouci. De telle façon que, le paroxysme de Turkey ne survenant pas avant midi environ, je n’avais jamais affaire à leurs excentricités simultanément. Quand Nippers était lancé, Turkey ne l’était pas, et vice-versa. Ce qui était un arrangement convenable et naturel en de telles circonstances.
Gingembre, le troisième de ma liste, était un compère de douze ans. Son père était cocher, et avait pour ambition de voir son fils installé sur un banc plutôt que sur une charrette avant de mourir. Il l’avait donc envoyé à mon bureau comme apprenti juriste et coursier, nourri et logé plus un dollar par semaine. Il avait un petit pupitre pour lui seul, mais on ne peut pas dire qu’il s’en servait beaucoup. Soumis à l’inspection, son tiroir révélait une grande variété de coquilles de diverses sortes de fruits secs. Bien sûr que pour l’esprit rapide de la jeunesse, toute la noble science du droit était contenue dans une coquille de noix. Et ce n’était pas une moindre tâche, et non plus celle qu’il effectuait avec la plus grande célérité, que de fournir Turkey et Nippers en pommes et biscuits. Recopier des actes de justice assèche terriblement — c’est proverbial —, un travail de costaud, mes deux copistes étaient prompts à s’humecter la bouche d’une ou deux Spitzenberg dans les innombrables buvettes qui vont de la Chambre jusqu’au bureau de Poste. Et ils envoyaient Gingembre bien souvent leur procurer ce biscuit singulier — petit, plat, rond et très épicé — qui leur avait servi à le baptiser. Certains matins d’hiver, où le travail se révélait particulièrement morose, Turkey pouvait les gober vingt par vingt comme de simples gaufrettes, alors qu’ils se vendaient bien un penny pour six ou huit — les raclements de sa plume s’accordant avec le croustillant et le craquant de sa double mâchoire. Dans tous ses après-midis explosifs, aux salves et rafales de ses bévues s’ajoutaient les morceaux humides de biscuit au gingembre qui lui remontaient aux lèvres, et qu’il éternuait sur les hypothèques comme un sceau définitif. J’avais alors le meilleur prétexte pour le rabrouer. Mais il me corrompait en me faisant une révérence à la chinoise, et disant  : «  Avec votre permission, monsieur, c’est plutôt généreux de ma part de vous fournir ainsi en articles de papèterie. »

Maintenant, mon travail original, celui d’un gestionnaire de portefeuilles et prestataire d’actes abscons de toute sorte, s’était considérablement acrru en devenant maître des requêtes. Il y avait maintenant vraiment du travail pour des copistes. Non seulement j’avais de quoi fournir aux clercs qui m’accompagnaient, mais je devais leur procurer une aide supplémentaire. Suite à ma petite annonce, j’aperçus un matin un jeune homme immobile sur le pas de la porte, qu’on avait laissée ouverte parce que c’était l’été.

Aujourd’hui encore, je me remémore facilement cette silhouette ­ — blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire  : c’était Bartleby !

Après un bref entretien sur ses qualifications, je l’engageai, heureux de disposer dans ma brigade de commis d’un homme aussi singulièrement pondéré d’aspect, dont je pensais qu’il serait d’une influence bénéfique sur le tempérament inconstant de Turkey, et celui agité de Nippers.

J’aurais dû préciser auparavant qu’une porte vitrée divisait mes locaux en deux parties, l’une d’entre elles occupée par mes deux copistes, l’autre par moi-même. Selon l’humeur du jour, je laissais cette porte ouverte ou la refermais. Je décidai d’attribuer à Bartleby le coin auprès de la porte vitrée, mais de mon propre côté, et avoir ce garçon tranquille à portée d’appel pour toutes les petites choses insignifiantes qu’on aurait à faire. Je lui installai son pupitre le long d’une petite fenêtre de côté, une fenêtre qui au départ procurait une vue latérale sur une cour de briques crasseuse, mais qui désormais, en raison des constructions successives, ne procurait plus de vue du tout, mais quand même un peu de lumière. À moins d’un mètre des vitres il y avait un mur aveugle, et la lumière arrivait de loin au-dessus, entre deux immeubles très hauts, comme une toute petite ouverture dans un dôme. Pour un arrangement satisfaisant, j’achetai un haut paravent en accordéon vert, qui isolerait complètement Bartleby de ma vue, mais le garderait à portée de voix. Et de cette façon espace privé et relation sociale s’ajoutaient.
Au début, Bartleby remplit une quantité extraordinaire d’écriture. Comme affamé depuis longtemps de quelque chose à copier, il semblait se gaver lui-même de mes documents. Il n’y avait pas de pause pour la digestion. Il continuait presque jour et nuit, copiant à la lumière du jour puis à la chandelle. J’aurais dû me sentir réjoui de cette application, si j’y avais senti une industrie joyeuse. Mais il écrivait en silence, avec indifférence, mécaniquement.

C’est bien sûr une part indispensable du travail de copiste que vérifier l’exactitude de sa copie, collationnée mot à mot. Quand il y a deux copistes ou plus dans un bureau, ils s’épaulent l’un l’autre pour cette vérification, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une affaire morne, fastidieuse, léthargique. Je peux vraiment imaginer qu’elle paraisse intolérable à certains tempéraments sanguins. Par exemple, je ne peux accorder foi à l’idée qu’un poète fougueux comme Byron aurait été heureux de s’asseoir à côté de Bartleby pour la vérification d’un acte juridique de — disons cinq cents pages, écrites serrées par une main précise.

De temps en temps, dans l’urgence des affaires, j’avais pris l’habitude de collationner certains brefs documents moi-même, convoquant Turkey ou Nippers pour m’aider. Mon but, en plaçant ainsi Bartleby à ma portée derrière son paravent, était de profiter de ses services en de telles occasions courantes. C’était le troisième jour, je crois, après son arrivée, avant que la nécessité se soit présentée de collationner une de ses propres copies, qu’ayant à me presser de boucler une affaire de routine, j’appelai soudain Bartleby. J’étais assis la tête penchée, l’original posé devant moi sur ma table, tendant la main droite de côté, agitant avec un peu de nervosité la copie, de telle façon qu’émergeant à l’instant de sa retraite, Bartleby puisse s’en saisir et qu’on procède à notre vérification sans le moindre délai.

C’est en tout cas dans cette attitude que je me tenais quand je l’appelai, lui résumant rapidement ce que je voulais qu’il fasse — en l’occurrence, relire un court texte avec moi. Imaginez ma surprise, non  : ma consternation, quand sans même bouger de son repaire, une voix singulièrement douce, mais ferme, me répondit :

«  Je préférerais ne pas. »

Je me rassis un moment, dans le plus parfait silence, rassemblant mes facultés secouées. D’abord je pensai que mon ouïe m’avait trompé, ou que Bartleby s’était complètement mépris sur ma demande. Je la répétai avec le plus de clarté que je pouvais y mettre. Mais à l’instant revint, et aussi clairement, la même précédente réponse  :

«  Je préférerais ne pas.
— Préférerais pas quoi  », je repris en écho, me levant en pleine fièvre, et traversant la pièce d’une enjambée  : «  Vous voulez dire quoi ? Vous tombez de la lune ? Si vous voulez m’aider à collationner cette feuille-là, vous la prenez », et je la lui lançai.

«  Je préférerais ne pas », dit-il.

Je le fixai avec résolution. Son visage maigre impassible, ses yeux gris vagues et calmes. Pas un soupçon d’agitation qui se soit emparé de lui. Aurait-il été le moindre du monde mal à l’aise, coléreux, insolent ou impertinent dans ses façons, en d’autres mots, y aurait-il eu quoi que ce soit d’humainement ordinaire dans son propos, sans aucun doute je l’aurais immédiatement renvoyé de mes locaux. Mais tel que c’était, j’aurais pu aussi bien mettre à la porte mon buste pâlichon de Cicéron en plâtre de Paris. Je restais à le fixer pendant un moment, tandis qu’il continuait sa propre recopie, puis me rassit à mon bureau. Voilà qui est étrange, je pensai. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de mieux  ? Mais le travail pressait. J’en conclus qu’il valait mieux oublier ça pour l’instant, et y revenir un peu plus tard. Et donc, appelant Nippers dans l’autre pièce, le document fut vite expédié.

Quelques jours plus tard, Bartleby vint à bout de quatre longs documents, la copie en quatre exemplaires d’une semaine de dépositions faites devant moi à la Haute Cour de la Chancellerie. Il fallait désormais les vérifier. Préparant l’ensemble, j’appelai Turkey, Nippers et Gingembre dans l’autre pièce, me préparant à remettre à chacun de mes quatre clercs une des quatre copies, tandis que je lirais l’original. En fonction de quoi, Turkey, Nippers et Gingembre avaient apporté leurs chaises en rang, chacun sa copie à la main, et j’appelai Bartleby à rejoindre ce groupe passionnant.

«  Bartleby, vite, on vous attend. »

J’entendis un lent raclement de pieds de chaise sur le plancher nu, et il finit par apparaître à l’entrée de son ermitage.

«  De quoi s’agit-il  ? demanda-t-il doucement.
— Les copies, les copies, dis-je avec impatience. Nous allons les collationner. Prenez celle-ci  », et je lui tendis le quatrième exemplaire.

«  Je préférerais ne pas  », dit-il, et il s’évanouit tranquillement derrière le paravent.
Pendant un instant, c’était comme d’être transformé en statue de sel, là comme ça à la tête de ma colonne de clercs assis. Retrouvant mes esprits, j’allai jusqu’au paravent, et m’enquis de la raison d’un comportement aussi extraordinaire.

«  Pourquoi refuseriez-vous ?
— Je préférerais ne pas. »

Avec quelqu’un d’autre je serais sorti de mes gonds, serais monté à une passion redoutable, au mépris de tout autre argument, et l’aurait ignominieusement expulsé hors de ma présence. Mais il y avait quelque chose dans Bartleby qui étrangement me désarmait, et d’une sorte de manière merveilleuse me touchait et me déconcertait. Je commençais à m’expliquer avec lui.

«  Ce sont vos propres copies que nous allons nous mettre à collationner, c’est du travail que nous vous épargnons, parce qu’une seule relecture suffira pour les quatre exemplaires. Tout le monde fait ça. Chaque copiste est censé aider à examiner la copie. Ce n’est pas comme ça  ? Vous ne répondez rien  ? Répondez !
—  Je préfère ne pas  », répliqua-t-il d’une voix presque flûtée. J’eus l’impression qu’il avait un par un révoqué soigneusement, pendant que je parlais, chacun de mes arguments ; parfaitement compris leur sens  ; impossible de contredire leur irrésistible conclusion ; mais qu’en même temps une considération suprême le poussait à répondre comme il le faisait.

«  Vous êtes donc décidé à ne pas satisfaire ma requête — une requête faite selon l’usage commun et le bon sens ? »

Il me laissa brièvement à entendre que sur ce point mon jugement était exact. Oui : sa décision était irréversible.

Ce n’est pas si rare, dans le cas où un homme se laisse intimider d’une façon nouvelle et violemment déraisonnable, qu’il commence par mettre en doute sa propre et pleine certitude. Il commence vaguement à conjecturer, comme si c’était le cas, que toute la raison et la justice sont de l’autre côté. Par conséquent, si quelques personnes non concernées sont présentes, il se tourne vers elles pour tenter de réconforter son esprit chancelant.

«  Turkey, demandai-je, que pensez-vous de cela ? N’ai-je pas raison ?
— Avec votre permission, monsieur, dit Turkey, de son ton le plus falot, je crois que vous avez raison.
— Nippers, demandai-je, qu’est-ce que vous pensez de cela ?
— Je crois que vous devriez le fiche dehors. »

(Le lecteur attentif se sera aperçu que, s’agissant du matin, la réponse de Turkey est rapportée en termes polis et tranquilles, mais que la réponse de Nippers se situe dans sa pulsion maladive. Ou, pour reprendre une phrase rapportée ci-dessus, le sale caractère de Nippers était en service, et celui de Turkey non.)

«  Gingembre, demandai-je, souhaitant mettre de mon côté le plus mince des suffrages, que penses-tu de cela ?
— Je crois, monsieur, qu’il est un peu tapé, répondit Gingembre avec la grimace appropriée.
— Vous avez entendu ce qu’ils disent, repris-je, me tournant vers le paravent. Revenez par ici et faites votre travail. »

Mais nulle réponse pour nous être octroyée. Je méditais un instant, en douloureuse perplexité. Mais à nouveau le travail nous pressait. Je me résolus à nouveau à repousser à de futurs loisirs la résolution du dilemme. Avec quelque difficulté nous nous sortîmes de l’examen des papiers sans Bartleby, même si, chaque fin de page ou presque, Turkey émettait avec déférence l’avis que cette façon de procéder était hors du commun  ; tandis que Nippers, balançant sa chaise avec une nervosité presque épileptique, grinçait entre ses dents ses plus belles malédictions contre le malotru récalcitrant caché derrière son paravent. Et pour ce qui était de lui (Nippers), ce serait la première et dernière fois qu’il ferait le boulot d’un autre type sans en être payé.

Et malgré cela, Bartleby se tint assis dans son ermitage, oublieux de tout ce qui n’était pas sa propre activité.

Quelques jours encore passèrent, le commis aux écritures employé à un autre long travail. Sa récente et remarquable conduite m’avait amené à surveiller ses manières de près. Je remarquai qu’il ne s’en allait jamais déjeuner  ; ni même qu’il ne s’en allait jamais nulle part. Et même qu’à ma connaissance personnelle je ne l’avais jamais vu quitter le bureau. Il en était comme la perpétuelle sentinelle. Vers onze heures du matin, cependant, à la fin de la matinée, je remarquais que Gingembre s’avançait jusqu’à l’ouverture du paravent de Bartleby, comme appelé par un geste silencieux qui me restait invisible d’où j’étais assis. Le gamin quittait alors le bureau en faisant sonner quelques pences, et revenait avec une poignée de biscuits au gingembre qu’il livrait à l’ermitage, recevant deux des gâteaux pour son dérangement.

Il vivait donc de biscuits au gingembre, je pensais  ; ne prenait jamais un repas, à proprement parler. Il devait être végétarien, alors  ? Mais non, il ne mangeait même pas de légumes, il ne mangeait rien que des biscuits au gingembre. Je me laissai aller à des rêveries quant à l’effet probable sur la constitution humaine d’une vie entièrement basée sur les biscuits au gingembre. On les appelle ainsi, biscuits au gingembre, parce qu’ils contiennent du gingembre parmi leurs constituants principaux, et que c’est celui qui leur donne leur arôme principal. Mais qu’est-ce que le gingembre  ? Une chose forte, et épicée. Est-ce que Bartleby était fort et épicé  ? Pas du tout. Le gingembre n’avait aucun effet sur Bartleby. Il préférait même probablement qu’il en soit ainsi.

Rien de plus exaspérant pour une personne sérieuse, qu’une résistance passive. En tout cas si la personne ainsi mise à l’épreuve n’est pas dépourvue d’humanité, et si celle qui résiste est parfaitement inoffensive dans sa passivité. Alors, dans les meilleurs moments du premier, il permettra charitablement à son imagination d’interpréter ce qu’il lui est impossible de résoudre par le jugement. Même en ce cas, la plupart du temps, je surveillais Bartleby et ses façons. Pauvre type  ! pensai-je, il n’y voit pas malice, c’est évident qu’il n’y met pas d’insolence  ; son aspect prouve suffisamment que ses excentricités sont involontaires. Il m’est utile. Je peux me débrouiller de lui comme ça. Si je le renvoie, il y a bien des chances qu’il tombe chez un patron moins indulgent, où il sera vite maltraité, et finalement conduit à traîner la misère. Oui. Je pouvais de cette façon m’accorder à peu de prix une délicieuse auto-approbation. Venir en aide à Bartleby, se prêter à son étrange volonté ne me coûtait rien ou si peu, tandis que j’emmagasinais dans mon âme ce qui me resterait sinon en travers de la conscience. Mais cela ne me mettait pas cependant l’esprit au beau fixe. La passivité de Bartleby me poussait régulièrement à la colère. Je me sentais étrangement aiguillonné à le provoquer dans une nouvelle opposition, et susciter au moins une étincelle de réaction qui pourrait enfin revenir de lui à moi. Mais bien sûr j’aurais pu aussi bien essayer d’enflammer un savon de Marseille avec mes allumettes. Mais un après-midi, le démon en moi me reprit, et la petite scène ci-dessous s’ensuivit  :

«  Bartleby, dis-je, quand vous aurez fini de recopier ces papiers, nous les collationnerons vous et moi.
— Je préférerais ne pas.
— Comment  ? Vous n’allez quand même pas vous obstiner à un caprice aussi buté ? »

Pas de réponse.

J’ouvris en grand la porte de séparation, et me retournant vers Turkey et Nippers, je m’écriai de façon la plus énervée  :

«  Et voilà qu’une deuxième fois il prétend ne pas vérifier sa copie. Vous en pensez quoi, Turkey ?

C’était l’après-midi, souvenez-vous en. Turkey était assis rutilant comme une bouilloire de cuivre, de la vapeur autour de sa tête chauve, ses mains moulinant ses feuilles remplies de taches.

«  Ce que j’en pense  ? rugit Turkey : j’en pense que je vais juste m’en aller derrière ce paravent, et lui frotter un peu les oreilles. »

Et, comme il le disait, Turkey se redressa sur ses jambes et se mit les bras en position de boxeur. Il s’en allait tout droit accomplir ce qu’il avait promis quand je le retins, effrayé par l’effet de la combativité imprudemment éveillée de Turkey en plein après-midi.

«  Asseyez-vous, Turkey, j’ordonnai, écoutons ce que Nippers va nous en dire. Que pensez-vous de cela, Nippers  ? Est-ce que je n’aurais pas raison de licencier immédiatement Bartleby  ?
— Mes regrets monsieur, c’est à vous d’en décider. Je trouve ce comportement hors du commun, et injuste bien sûr, vis-à-vis de Turkey et moi-même. Mais c’est peut-être juste une tocade provisoire.
— Ah, je m’exclamai, vous avez drôlement changé d’état d’esprit... vous parlez bien gentiment de lui maintenant...
— C’est la bière, cria Turkey, sa gentillesse c’est l’effet de la bière — Nippers et moi on a déjeuné ensemble ce midi, vous voyez comme je suis gentil, moi  ? Alors j’y vais et je lui frotte les oreilles ?
— Vous parlez de Bartleby, je suppose. Non, pas pour aujourd’hui, je répliquai. Je vous en prie, desserrez vos poings. »

Je refermai la double porte, et revins de nouveau vers Bartleby. Je me sentais des arguments supplémentaires à provoquer le destin. Je brûlais de l’affronter à nouveau. Je me souvins que Bartleby ne quittait plus jamais le bureau.

«  Bartleby, je lui dis, Gingembre est sorti. Vous allez faire un saut jusqu’à la Poste, d’accord  ? (c’était juste à trois minutes à pied), vous vérifierez si rien n’est arrivé pour nous.
— Je préférerais ne pas.
— Vous préféreriez quoi ?
— Je préfèrerais ne pas. »

Je me rassis à mon bureau, et m’enfermai dans un cas compliqué. Mon incurable aveuglement m’avait repris. Y avait-il une autre chose que je pouvais provoquer moi-même pour être ainsi repoussé par cet être malingre et sans le sou — mon propre clerc rémunéré ? Y avait-il encore d’autres choses, parfaitement sensées, qu’il refuserait d’effectuer ?

«  Bartleby  !  »

Pas de réponse.

«  Bartleby  », un ton plus fort.

Pas de réponse.

«  Bartleby  », je hurlai.

Et comme un véritable fantôme suscité par la vertu d’une incantation magique, à la troisième sommation il apparut à l’entrée de son ermitage.

«  Allez dans la pièce à côté, et dites à Nippers de venir me voir.
— Je préférerais ne pas  », dit-il lentement et respectueusement, s’effaçant doucement.

«  Très bien, Bartleby  », dis-je dans une sorte de sévérité sereinement contrôlée, supposant le projet inéluctable d’une terrible rétribution toute prête à être délivrée. À ce moment, je prévoyais à moitié quelque chose de la sorte. Mais par-dessus tout, c’était mon heure de déjeuner, je pensais que le mieux était de coiffer mon chapeau et de rentrer à la maison pour le reste de la journée, en proie à la plus grande perplexité et désarroi.

Dois-je le reconnaître  ? La conclusion de cette affaire fut qu’il devint bientôt définitivement convenu dans mes bureaux qu’un jeune et pâle commis aux écritures, du nom de Bartleby, avait ici son pupitre, copiait pour moi au tarif habituel de quatre cents la page (cent mots), mais était dispensé en permanence de collationner son propre travail, cette tâche étant transférée à Turkey et Nippers, par grâce spéciale de leur perspicace employeur. Bien plus, Bartleby n’était en aucun cas affecté à une de ces tâches triviales de toutes sortes, et si vraiment il nous prenait l’idée de le lui demander, on comprenait très vite qu’il préférait ne pas — en d’autres mots, qu’il nous le refusait et point barre.

Comme les jours passaient, je me réconciliais considérablement avec Bartleby. Sa régularité, sa résistance à toute distraction, son labeur incessant (excepté quand il choisissait de se réfugier debout dans ses rêves derrière le paravent), son comportement inaltérable et calme en toutes circonstances faisaient de lui une bonne recrue. Et, chose de première importance, il était là tout le temps  ; le premier arrivé le matin, ne bougeant pas de la journée, et le dernier à rester le soir. J’avais une singulière confiance dans son honnêteté. Je sentais que mes papiers les plus précieux étaient en sécurité dans ses mains. Il est sûr que parfois je ne pouvais pas éviter de tomber dans de soudaines et spasmodiques passions à son propos. Parce que c’était une difficulté excessive, de supporter à temps complet ces étranges singularités, privilèges, dispenses sans précédent, qui formaient la part souterraine de stipulations tacites pour que Bartleby reste à mon bureau. De temps en temps, dans l’ardeur à distribuer un travail pressant, j’en appelai à Bartleby par inadvertance, d’une phrase brève et rapide, comme de venir poser son doigt sur un nœud pour serrer les sangles rouges qui allaient enfermer un dossier. Et bien sûr, de derrière le paravent, la réponse habituelle  : «  Je préfère ne pas  », surgissait immanquablement. Et comment alors un être humain, doué des infirmités communes de notre nature, se dispenserait alors d’une plainte amère contre une telle perversité, une telle déraison. Pourtant, chaque rebuffade de cette sorte ne faisait que diminuer la probabilité que je retombe dans une telle inadvertance.

Il me faut aussi préciser que, selon l’habitude des très honnêtes personnes louant des bureaux dans ces immeubles à haute densité juridique, il y avait plusieurs clés pour ma porte. Une femme qui vivait dans les mansardes récurait nos locaux une fois par semaine et passait chaque jour balayer et nettoyer, gardait la première. Turkey en conservait une autre pour les avantages pratiques. La troisième restait dans ma propre poche. La quatrième je ne savais même pas qui l’avait.

Ce jour-ci, un dimanche matin, je voulais me rendre à Trinity Church pour écouter un pasteur dont on vantait les sermons, et me retrouvant plus tôt que prévu à la rue, je pensais que je pouvais faire le crochet par le bureau et y passer un moment. Par chance, j’avais ma clé avec moi. Mais quand je la glissai dans la serrure, je découvris qu’elle était bloquée au-dedans. Un peu surpris, j’appelai  ; alors, à ma consternation, on tourna la clé de l’intérieur, et poussant vers moi son maigre visage, tenant la porte entrebâillée, ce fut l’apparition de Bartleby, en manches de chemise, et pour le reste plutôt en loques que déshabillé, me disant tranquillement qu’il était désolé, mais que pour l’heure il était occupé — et préférait ne pas me laisser entrer pour l’instant. En un mot ou deux, il ajouta plus ou moins que je pourrais peut-être faire le tour du pâté d’immeubles deux ou trois fois, que ça lui aurait probablement laissé le temps de finir ses affaires.

Mais l’apparition totalement imprévue de Bartleby, occupant mes bureaux d’homme de loi un dimanche matin, nonobstant sa nonchalance de gentleman ­cadavérique, eut un étrange effet sur moi, qui fit qu’incontinent je m’éclipsai loin de ma propre porte, et fit comme il le désirait. Mais non sans divers tiraillements de rébellion impotente devant la doucereuse effronterie de ce singulier commis aux écritures. Bien sûr c’était principalement cette merveilleuse modération, qui non seulement me désarmait, mais m’émasculait, comme c’était le cas. Parce que je considère que quelqu’un qui permet tranquillement à son clerc rémunéré de tout lui édicter, et lui donner l’ordre de s’éloigner de son propre lieu, est un être émasculé. D’autre part, j’étais rempli de malaise à l’idée de ce que Bartleby pouvait faire dans mon bureau, en manches de chemise, dans ces loques déshabillées, un dimanche matin. Est-ce qu’il y avait quelque chose qui clochait en route  ? Non, c’était hors de question. Je n’avais pas pensé un instant que Bartleby était un être immoral. Mais qu’est-ce qu’il pouvait faire ici  : copier  ? Et quelques excentricités que soient les siennes, Bartleby était une personne éminemment convenable. Il serait la dernière personne à approcher de son pupitre dans un état proche de la nudité. En même temps, on était dimanche  ; et il y avait quelque chose dans la nature de Bartleby qui interdisait de supposer qu’il pourrait, par une occupation séculière, briser la ­sainteté de cette journée.

Néanmoins, je n’étais pas rassuré  ; et c’est empli d’une impétueuse curiosité que je revins vers ma porte. J’insérais la clé sans obstacle, l’ouvris et entrai. Pas de Bartleby. Je fis le tour anxieusement, et jetai un œil derrière son paravent. Mais c’était évident qu’il était sorti. Inspectant plus précisément les lieux, je conjecturai que depuis une période indéfinie Bartleby avait dû manger, s’habiller et dormir dans mon bureau et cela sans plat, ni miroir, ni matelas. La banquette rembourrée d’un sofa branlant dans un coin donnait la fausse impression d’une maigre forme étendue. Roulée sous son pupitre, je découvris une couverture  ; sous la cheminée vide, une boîte à cirage et une brosse  ; sur une chaise, une cuvette avec du savon et une mauvaise serviette ; dans un journal, quelques miettes de biscuits de gingembre et un morceau de fromage. Oui, pensai-je, de façon évidente Bartleby a fait sa maison ici, tenant lui-même son ménage de célibataire.

Et immédiatement d’autres pensées vinrent me traverser  : quelle misérable vie sans amis, quel isolement se révélaient ainsi  ! Sa pauvreté est grande, mais sa solitude, qu’elle est horrible  ! Pense à tout cela. Le dimanche, Wall Street aussi déserte que Petra  ; et chaque nuit qui suit chaque jour est ce vide. Cet immeuble aussi, qui aux heures du jour en semaine bourdonne de vie et d’industrie, la nuit résonne l’écho de ce qui est absolument vacant, et tout au long du dimanche l’abandon. Et c’est ici que Bartleby a fait sa maison  ; solitaire spectateur de la solitude de ce qu’il a vu si populeux — une sorte de nouvel et innocent Marius rêvant dans les ruines de Carthage !

Pour la première fois de ma vie, me saisit l’impression d’une mélancolie subjuguante, cinglante. Je n’avais jamais eu auparavant l’expérience que de certaine tristesse, même pas déplaisante. Ce lien à notre humanité commune maintenant me tirait irrésistiblement vers les ténèbres. Une mélancolie fraternelle ! Bartleby et moi-même étions tous deux fils d’Adam. Je me souvenais des soies légères et étincelantes que j’avais vues ce même jour, ces tenues de gala descendant avec des allures de cygne ce Mississippi qu’est Broadway  ; et je les superposais par contraste au copiste blafard, et pensais en moi-même  : Ah, le bonheur aspire à la lumière, et c’est pourquoi nous croyons le monde en joie  ; mais la misère se cache à l’écart, et nous croyons qu’il n’y a pas de misère.

Ces imaginations noires — des chimères, sans aucun doute, d’un cerveau fou et malade — menaient de l’une à l’autre à des pensées plus particulières, concernant le caractère excentrique de Bartleby. Le pressentiment d’étranges découvertes rôdait autour de moi. La pâle figure du commis m’apparaissait, errant au-dehors parmi des passants indifférents, comme une feuille frissonnant au vent.

Et soudainement je fus attiré par le pupitre fermé de Bartleby, sa clé laissée dans la serrure à pleine vue.

Je n’y voyais pas malice, ni la récompense d’une curiosité sans cœur, pensai-je  ; d’ailleurs, le pupitre m’appartient, et ce qu’il contient aussi, et rien que de normal à jeter un œil à l’intérieur. Tout y était rangé avec méthode, les papiers habilement classés. Il restait des interstices, et je fouillais à travers les piles. Tout d’un coup je sentis quelque chose et le tirai. C’était un vieux mouchoir, lourd et fermé d’un nœud. Je l’ouvris, et vis que c’étaient ses économies.

Je me souvenais aussi de tous ces mystères minuscules que j’avais remarqués à son propos. Je me souvenais qu’il ne disait jamais un mot, sinon pour répondre  ; et que, bien qu’il dispose d’un temps considérable pour lui-même, je ne l’avais jamais vu lire — non, pas même un journal  ; que pendant de longs moments il se tenait debout, regardant dehors, à cette insipide fenêtre derrière le paravent, face au mur de briques mortes ; j’étais quasiment sûr qu’il ne se rendait jamais dans aucune gargote ou restaurant ; tandis que sa pâleur indiquait qu’il ne buvait jamais de bière comme Turkey, ni même de thé ou de café comme les autres gens  ; que je n’avais jamais appris qu’il se soit rendu nulle part  ; jamais allé se promener, sauf bien sûr contraint et forcé comme à présent  ; qu’il ne nous avait jamais raconté qui il était, d’où il venait, ni s’il avait de la famille quelque part au monde ; et que pourtant, si maigre et si pâle, il ne s’était jamais plaint de maladie. Et, plus que tout, me revenait ce teint blafard ou bien, dois-je le dire, cette arrogance blafarde, un air inconscient plutôt comme imposant une distance autour de lui, qui m’avait positivement effrayé et poussé à cette complaisance insipide à l’égard de ses excentricités, quand je n’avais pas osé lui imposer d’effectuer les plus élémentaires tâches qu’il me devait, alors même que je savais, de sa longue et continue immobilité derrière le paravent, qu’il devait être debout dans une de ses rêveries devant le mur mort.

À rassembler tout cela, et l’associant à ma récente découverte qu’il avait fait de mon bureau sa permanente demeure et habitation, sans oublier ce caractère morbide, à mettre toutes ces choses ensemble, je commençais à ressentir le besoin d’une élémentaire prudence. Mes premières émotions avaient été celles d’une réelle mélancolie et d’une pitié sincère  : mais en même proportion que l’isolement de Bartleby croissait et croissait dans mon imagination, cette même mélancolie se convertissait en peur, et la pitié en répulsion. C’est si vrai, et si terrible aussi, que jusqu’à un certain point les pensées ou la vue de la misère éveillent nos meilleures affections  : dans certains cas, au-delà d’un certain point fini. Ils se trompent, ceux qui disent que tout cela est invariablement dû à l’égoïsme du cœur humain. Cela tient plutôt à l’absence certaine d’espoir pour trouver remède à une maladie excessive et organique. Pour un être sensible, la pitié est rarement une souffrance. Et quand on perçoit enfin qu’une telle pitié ne peut pas mener à un secours effectif, le sens commun ordonne à l’âme de s’en débarrasser. Ce que j’avais vu ce matin me persuadait que le copiste était la victime d’un désordre incurable et inné. Je pouvais donner l’aumône à son corps, mais son corps ne lui était pas une souffrance  : c’est son esprit qui souffrait, et je ne pouvais pas atteindre son esprit.

Je n’accomplis pas mon projet d’aller jusqu’à l’église de la Trinité ce matin-là. D’une certaine façon, les choses que j’avais vues me dispensaient pour l’instant d’aller à l’église. Je revins chez moi, pensant à ce que je devais faire avec Bartleby. Finalement, je me résolus à ceci  : je lui poserais calmement, le lendemain matin, quelques questions concernant son histoire, etc., et s’il se refusait à y répondre ouvertement et sans réserve (et je supposais qu’il préférerait ne pas), alors je lui donnerais une prime de vingt dollars en sus et au-delà de ce que je lui devais, et lui dirais que je n’avais pas besoin plus longtemps de ses services. Mais que si, d’une façon ou d’une autre, je pouvais lui rendre service, je serais heureux de m’en acquitter, notamment s’il souhaitait repartir vers sa ville natale, n’importe où qu’elle puisse être, j’étais prêt à en supporter la dépense. Encore mieux, si après être revenu chez lui, il se trouvait à n’importe quel moment en besoin d’aide, une lettre de lui ne resterait pas sans réponse.

Arrive le matin suivant.

«  Bartleby  », dis-je, l’appelant gentiment de derrière son paravent.

Pas de réponse.

«  Bartleby  », dis-je, dans un ton tout aussi gentil, «  venez par ici. Je ne veux pas vous demander quoi que ce soit que vous préféreriez ne pas, je voudrais juste vous parler. »
Sur ce, il glissa sans bruit dans l’espace de ma vue.

«  Voudriez-vous me dire, Bartleby, la ville où vous êtes né ?
— Je préférerais ne pas.
— Voudriez-vous me dire quoi que ce soit à propos de vous ?
— Je préférerais ne pas.
— Mais quelle objection raisonnable avez-vous quant au fait de me parler  ? Je ne sens rien que d’amical à votre égard... »

Il ne me regardait pas, tandis que je parlais, mais gardait son regard fixé sur mon buste de Cicéron, qui, tel que j’étais assis, était directement derrière moi, une quinzaine de centimètres au-dessus de ma tête.

«  Qu’avez-vous à répondre, Bartleby  ?  », dis-je, après avoir attendu un temps suffisamment considérable pour une réponse, temps pendant lequel il garda une inamovible contenance, sur laquelle ne paraissait que le plus faible tremblement concevable de la ligne plus pâle de sa bouche.

«  Pour l’instant, je préfère ne pas donner réponse  », dit-il, et il repartit dans son ermitage.
C’était encore plutôt faible en moi, je le confesse, mais ses manières à cette occasion m’agacèrent. Non seulement elles semblaient se réfugier dans un certain calme dédain, mais sa perversité me semblait ingrate, eu égard aux indéniables façons les plus correctes et l’indulgence qu’il avait reçues de moi.

Et une nouvelle fois je m’assis, ruminant ce que je devais en conclure. Mortifié comme je l’étais par son comportement, et résolu comme je l’étais à le renvoyer dès que j’entrerais dans le bureau, je ressentais néanmoins quelque chose de superstitieux grattant à mon cœur, m’interdisant d’aller au bout de ma décision, me dénonçant comme un scélérat si j’osais chuchoter le moindre mot amer contre ce désespéré de l’humanité. Enfin, tirant familièrement ma propre chaise derrière son paravent, je m’assis et dit : « Bartleby, ça m’est égal que vous me révéliez ou pas votre histoire ; mais je vous supplie, en ami, d’obtempérer autant qu’il doit l’être aux usages de votre emploi. Dites-moi que vous aiderez à collationner les copies demain ou les prochains jours  : dites-moi que dans un jour ou deux vous commencerez à être un peu raisonnable. Dites-le, Bartleby.
— Pour l’instant, je préférerais ne pas être un peu raisonnable », telle fut sa doucereuse réponse de cadavre.

Juste à cet instant, la porte de séparation s’ouvrit, et Nippers entra. Il semblait souffrir d’une insomnie inhabituelle, due à une indigestion plus sévère qu’à l’ordinaire. Il surprit les derniers mots de Bartleby.

«  Préfère ne pas, hein  ?  », grinça Nippers. « Je préférerais lui, si j’étais vous, monsieur (il s’adressait à moi)... Je le préférerais, je lui donnerais la préférence, fichue mule... De quoi s’agit-il, monsieur, qu’il préférerait ne pas faire là tout de suite ? »

Bartleby n’avait même pas levé un sourcil.

«  Monsieur Nippers, répondis-je, je préférerais que pour l’instant vous vous retireriez. »

C’est de cette façon que je me suis mis à involontairement utiliser le verbe préférer dans toutes sortes d’emplois pas exactement indiqués. Et je frémissais à penser que mes rapports avec mon commis m’avaient dès à présent et sérieusement affecté au mental. Quelle autre aberration encore plus profonde en découlerait  ? Cette appréhension n’avait pas été sans efficacité pour me pousser à des moyens supplémentaires.

Comme Nippers s’en allait, la mine aigre et boudeuse, Turkey s’approcha mollement et référencieusement.

«  Avec votre permission, monsieur, dit-il, hier je réfléchissais à propos de Bartleby ici présent, et je me disais que s’il acceptait de préférer venir prendre une pinte de bonne bière chaque midi, ça ferait beaucoup pour le renflouer, et lui permettrait de nous aider à collationner ses copies.
— Ah, vous auriez peut-être trouvé le mot exact, répondis-je, tout excité.
— Avec votre permission, monsieur, lequel, de mot  », demanda Turkey, se glissant respectueusement dans l’espace contraint derrière le paravent, me faisant bousculer le copiste. «  Lequel, de mot, monsieur  ?
— Je préférerais qu’on me laisse seul ici, dit Barleby, comme si cela l’offensait qu’on envahisse son intimité.
— C’est le mot, Turkey, je repris, c’est ça.
— Oh, préférer  ? oui, un mot bizarre. Jamais je ne l’emploie pour moi-même. Mais, monsieur, comme je le disais, s’il voulait bien préférer...
— Turkey, je l’interrompis, merci de vous retirer.
— Oh, bien sûr, monsieur, si vous préférez que je me retire... »

Quand il ouvrit la porte de séparation pour repartir, Nippers à son pupitre échangea un regard avec moi, et me demanda si je préférerais que tel acte soit copié sur papier bleu ou papier blanc. Il n’accentua même pas malicieusement le verbe préférer. C’était évident qu’il lui était sorti involontairement de la bouche. Je me mis à penser que certainement nous devions prendre nos distances face à un dément qui déjà, à un certain point, avait pris possession de la langue, si ce n’est de la tête, de mes clercs et de moi-même. Mais je jugeai prudent de ne pas prononcer son licenciement sur le champ.

 

partie 1 _ partie 2

 


traduction © François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 22 avril 2013 et dernière modification le 20 juillet 2013
merci aux 1267 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page