marronniers d’été : quand le Monde parle du livre numérique

une suite invraisemblable de clichés éculés, les journalistes du Monde apparemment ne savent même pas que leur journal se lit sur tablette


L’été n’est pas propice aux journaux, on remplit les colonnes avec un marronniers habituels, on les distribue aux journalistes selon la petite heure qu’ils peuvent y consacrer entre 2 coups de fils familiaux, et tant pis s’ils n’y connaissent rien au sujet. Seulement, ce n’est pas neutre quand il s’agit du premier journal du pays, que son supplément littéraire n’a jamais consacré un regard même compatissant ni même équipé d’un téléscope pour savoir ce qui se faisait dans le domaine de la littérature numérique. Ce n’est pas neutre dans un contexte global d’hostilité de l’édition traditionnelle.

On comprend le désarroi intellectuel des journalistes salariés dans leur grand vaisseau aux mains de la banque Lazard, qui s’en moque que ça perde de l’argent, puisque ça lui permet de défiscaliser une partie des profits faits ailleurs : l’érosion est continue, et le réflexe dans ce cas, au lieu d’aller explorer de façon inventive les nouveaux supports, comme le New York Times et bien d’autres en donnent l’exemple, on renchérit sur les valeurs traditionnelles, le livre papier ayant en ce cas au Monde le même rôle que les articles proliférant sur la religion catholique, peut-être une fonction parallèle.

Donc rien qui mérite qu’on s’y attarde, juste que la balance sera un peu plus raide au moment où il s’agira de renouveler son abonnement à lemonde.fr, parce qu’en tant que client (depuis 10 ans, en tout cas des premiers) on a quand même une exigence minimum en terme de service et d’intelligence contenue dans ce qu’on rémunère, et que chaque fois ça frôle un peu plus.

Un ami (qui vit à Londres, remarque) a réagi lui aussi : « un article de 1993 recyclé par erreur », demande-t-il ?

Pas de quoi fouetter un chat, sans doute. Mais quand on vient de consacrer 5 ans de sa vie à l’édition numérique (et même si là je bifurque vers d’autres routes), ce genre de déni est douloureux : si on transposait à l’analyse politique ce genre d’enfilage de clichés basés sur le soi-disant bon sens et de la peur de se salir les doigts à toucher ce dont on parle, le résultat serait terrifiant.

Alors pas de raison de laisser passer, trop marre de cette bêtise ambiante appliquée au livre numérique – comme si on pouvait parler intelligemment de tout, mais dès que !a frôle le livre ça s’effondre –, déni de tout raisonnement un peu conséquent, et qui conforte ces gens de pouvoir, avec leur salaire jusqu’à ce que retraite s’ensuive dans le grand journal qui vieillit sur pieds, mais ne changera rien de rien aux gens qui l’écrivent et le déconsidèrent.

Je le reprends ici, parce qu’au moins, dans les 4 ou 5 masters édition qui en France consacrent au moins 4 ou 5 heures de leur année de formation à un peu de numérique (là, on est dans le sérieux, mais c’est là aussi que de tels articles font du mal), ce billet et l’article qui le prétexte feront un magnifique devoir pour partiel, je vous jure c’est incroyable comme il sert à ça, mon site, même dans les concours de bibliothèques maintenant !

Regardez-le un peu, cet article. D’abord, qu’il soit en rubrique ÉCONOMIE. Ah bon. On aurait pu l’imaginer en rubrique Techno : lisez leurs articles sur Microsoft, sur Google, sur la NSA et leurs archives, est de remarquable tenue – plus l’hébergement fournie à La Feuille, où là ça pense. Mais justement, ça ne collait pas. Dans Le Monde des Livres ? Parler de ce qui pour eux n’existe pas, bouh... Jamais au grand jamais !

Alors rubrique ÉCONOMIE, et la première chose qui apparaît graphiquement, c’est – sur toute la largeur de la page – un bandeau avec les cours de la Bourse. On vit tous accrochés à ça, c’est entendu. On ne peut penser livre numérique qu’à condition des cours de la Bourse affichés dans notre tête, c’est entendu. Vrai quoi, la littérature n’a d’intérêt qu’aux profits qu’elle rapporte, personne n’écrit et ne publie pour autre chose, sinon il n’y aurait pas 5 éditeurs dans les 500 personnes les plus riches de France, au premier rang desquelles l’ancien du Minitel Rose, M. Niel de Free, propriétaire du Monde. Sauf que Niel ou Bergé ils doivent quand même savoir qu’on peut lire sur iPad, contrairement à leurs exécutants de base.

Avant de lire, continuons à regarder : la photo d’illustration. Personne n’a d’iPad à la rédaction du Monde ou de lemonde.fr ? Il faut croire que non. Il n’y a personne qui ait été vu (ou qu’ils aient vu dans le métro) lire sur Kindle, Kobo, Sony, Bookeen, PocketBook ? Il faut croire que non. On veut une photo qui montre que le livre numérique est un objet bizarre qu’on regarde à distance. On photographie quelqu’un en train de regarder un iPad sur un présentoir à la foire de Leipzig, en Allemagne (c’est précisé dans la légende qui apparaît en superposition : Leipzig (Allemagne), que vous sachiez bien que ça nous reste encore très, très étranger – un peu comme Bach en musique, quoi, ces machins qui répètent toujours la même chose..). La photo est déjà en elle-même un retournement comique : l’aveu que personne au Monde ne toucherait un livre numérique sur un objet personnel, et autrement que le nez froncé, du bout des doigts.

Pour l’article, je vous laisse avec ma série de tweets. La référence à Umberto Eco, vieil universitaire rentier rigide qui, lui, est quand même plus excusable de n’y avoir rien compris, surtout que c’est son fonds de commerce, ça fait partie du marronnier. Non mais, ce n’est pas au Monde qu’on va aller lire Schiffrin, Darnton, Chartier et les autres on a son Eco, ça suffit pour les 30 ans à venir. Sauf que dans 30 il n’y aura plus le Monde, et qu’il y aura encore le web. Donc Eco pour les contre, et pour les pour, un petit tour dans 3 blogs, si possibles de ceux qui ne savent pas accorder un participe passé, ça clarifiera mieux le problème.

Le grand comique de ces articles marronnier, c’est la façon dont ils mettent à mal la propre communication de leur journal : cliché vacances, dans la valise on prend un maillot de bain, un ciré, mais surtout pas une tablette pour lire le Monde en vacances. On ne fera pas de photos (on a celles de Leipzig), puisqu’il faudrait une pellicule, et qu’un appareil photo numérique ça craint le sable et l’eau, et que ça a besoin d’une prise de courant pour qu’on le recharge de temps en temps.

Ah oui, la batterie ! La journaliste du Monde n’emporte pas de téléphone en vacances avec elle, il lui faudrait un chargeur. Elle n’emporte pas de musique à écouter sur un casque, rien qu’un gramophone à manivelle. Mais comme elle n’a jamais touché une liseuse, elle ne sait pas qu’un Kindle ou une Kobo, la wifi déconnectée, peut fournir une heure de lecture quotidienne tous temps pendant un bon mois sans recharge.

Laissons le reste. L’argument massue : avec une bible de Gutenberg (il en existe 180, dont 60 sur peau, elles pèsent 140 kilos et sont enchaînées à leur église), Robinson Crusoé aurait eu de la lecture. Oui, et de la prière, surtout, ça l’aurait guéri de la fréquentation des sauvages, un peu de religion. Au bateau qui lui aurait apporté sa Bible de 140 kilos, je pense plutôt qu’il aurait demandé de l’embarquer pour rapatriement, c’est la gloire de ce genre de raisonnement.

Marronnier les phrases recopiées : la preuve que le livre numérique c’est nul, c’est qu’il s’agit d’une économie « frêle », la preuve de Blanchot et de René Char, c’est qu’ils ont engendré une économie forte ? « Un fil de discussion se penche sur le très frêle marché du livre numérique », ça, au Monde on se penche de très haut pour nous apercevoir, depuis leur haut piédestal d’intellectualité, nous les prolos de la publication web.

Ajoutez un petit brin de lyrisme pour montrer qu’on est entre gens de bonne compagnie, qui ne craignons pas l’invasion des barbares : « et de naufrage optera pour le livre papier », le mot naufrage aura passé, tout va bien, madame Duretz pourra partir en congés payés tranquille, c’est d’ailleurs là-dessus, la durée de ses congés payés, qu’elle finit son article.

Que voulez-vous, moi je suis résolument du camp des barbares, même en musique d’ailleurs, avec un trio de Strasbourg que j’ai découvert il y a 10 jours, composé d’un Bulgare, d’un Mongol et d’un Français, qui s’appelle justement Les violons barbares. Mais YouTube aussi ça craint, doit penser la journaliste du Monde, si ça fait connaître des musiques dont on n’a pas entendu parler dans le Monde, et en plus... ah si, là justement, ça génère de l’économie, ces nouveaux usages d’écoute via partage.

Voici cet article marronnier. Un lecteur via Twitter me répond qu’il est « insignifiant ». Sans doute. Le « détail » de machin Le Pen, en son temps, était insignifiant aussi. Seulement l’insignifiance ne l’est jamais, lorsqu’il s’agit d’un lieu de pouvoir, qu’il agit dans un contexte politique très chargé (vous avez vu quelque déclaration que ce soit d’Aurélie Filipetti, qui pourtant abat sa part de boulot, et répond à coups de centaines de milliers d’euros au lobbying de l’édition tradi, sur éventuel soutien ou simple reconnaissance de ceux qui créent aujourd’hui cette économie et ces contenus d’une édition numérique nouvelle, et de langue française ?). Je suis d’autant plus libre d’en parler que le magnifique outil publie-net.com est progressivement aux mains de ses futurs propriétaires, et que moi assez supporté de cette misère-là, je retrouve mon jardin perso.

 

Comment tu lis cet été ?

LE MONDE | 11.07.2013 à 11h37 • Mis à jour le 11.07.2013 à 16h39 |
Par Marlène Duretz

© LeMonde.fr – source.

Les Français lisent en moyenne onze livres par an, dont trois pendant leurs congés estivaux (enquête IFOP pour le site Feedbooks.com, 2012). Près d’un Français sur deux a recours à Internet pour acheter des livres (47 %) et ils sont 9 % à acquérir des livres numériques (bit.ly/14ItRz7).

Que glisser dans nos valises cet été ? Maillot de bain ou ciré ? Livres de papier ou de pixels ? "L’e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre", estime un vorace lecteur Umberto Eco (bit.ly/11BHmT6). Pour le sémiologue, "le livre de papier est autonome" tandis que "l’e-book est un outil dépendant, ne serait-ce que de l’électricité", soulignant que "Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avec une bible de Gutenberg". L’amateur d’aire naturelle de camping – sans prise électrique – et de naufrage optera pour le livre papier.

Et les autres ? "Une liseuse ? Mais pourquoi, en fait ?", s’interroge Lionel Davoust sur son blog, listant les avantages du "ibouque". Ultraléger et petit, si petit qu’il "se fourre partout, ce qui permet de le ressortir dans un moment de creux pour croquer une ou deux pages", détaille-t-il. C’est aussi pour lui "une bibliothèque dans la poche", un confort de lecture, de la place de gagnée – un argument de poids au moment de boucler les valises – et enfin une "monstrueuse offre gratuite". Mais "ce n’est pas magique non plus", estime M. Davoust, et, outre que "ça ne se consulte pas pareil", il rejoint M. Eco sur le chapitre de la dépendance électrique : "Pas de batterie, pas de gloire !"

"DÉVOREURS D’EBOOKS"

Qu’en pense le premier forum francophone consacré à la lecture numérique, e-Lire.fr, que vient tout juste d’acquérir le journal en ligne ActuaLitté ? Dans ce "coin des dévoreurs d’eBooks", un fil de discussion se penche sur le très frêle marché du livre numérique. Et un e-dévoreur de taper aussitôt du poing : "A cause de quoi ? Des grandes maisons d’édition qui mettent des battons – oups, battons et pas bâtons... lapsus belliqueux ? – dans les roues ; et des gens encore énormément fermés qui n’arrivent pas à se faire à l’idée que la lecture, ce n’est pas qu’une histoire de support !"

Ce débat outrepassera bien largement le temps imparti à nos congés. Et le livre, quel qu’il soit, sera du voyage.

Marlène Duretz
Journaliste au Monde

 

Et mes quelques tweets. Ça aussi, d’ailleurs, il y aurait un billet à faire sur comment c’est devenu la plaie des journalistes tradi, d’inclure en mode image, comme si c’était une vérité tombée du ciel, des tweets glanés ça et là... On dirait qu’ils ont renoncé à creuser plus profond leur tombe, se résignent par avance à ce qu’un tweet vaille mieux que tous leurs journaux... Ce qui me va parfaitement, d’ailleurs.

 

1


et encore une attaque rétrograde @lemondefr sur lecture numérique… mais les contenus, jamais

 

2


lecture numérique : mais comment soigner la connerie de la presse ? … peur de salir leur redingote

 

3


l’été, les journalistes du Monde n’emportent pas de téléphone : ça marche pas sans chargeur

 

4


l’été, les journalistes du Monde partent tous en vacances en diligence

 

5


l’été, les journalistes du Monde ne lisent jamais ni mails ni web, ça consomme

 

6


des centaines de milliers de personnes lisent sur liseuses et tablettes, le Monde vous prévient : c’est nul

 

7


comment vous lirez cet été ? le Monde vous prévient : méfiez-vous des ampoules électriques

 

8


l’été, écoutez de la musique, emportez un phonographe à manivelle c’est naturel, dit le Monde

 

9


petite annonce : journaliste du Monde cherche pellicule pour faire une photo cet été

 

10


alerte : quand vous lisez numérique ça change les mots d’un livre, prévient le Monde

 

11


une journaliste du Monde se bat pour la suppression du site web de son journal pendant l’été

 

12


au Monde, quand ils veulent une photo de liseuse, ils photographient un stand démo à la Fnac

 

13


les vacances, c’est une valise, un maillot de bain et un ciré, la vie telle qu’on la voit quand on bosse au Monde

 

14


" et de naufrage optera pour le livre papier" ça, la syntaxe des journalistes anti-web ça craint, vive le Monde

 

15


"un fil de discussion se penche sur le très frêle marché du livre numérique" le Monde ne se penche pas, il vomit

 

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"débat outrepassera bien largement le temps imparti à nos congés" quand t’as tes pantoufles au Monde, c’est sûr

 

17


RT @ALiCe__M : @fbon aha, cet article semble vous avoir bien énervé | la bêtise n’énerve pas, elle attriste – pauvre Monde

 

18


comment tu lis cet été ? un merveilleux article du Monde pour vanter http://publie-net.com  lire http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/07/11/comment-tu-lis-cet-ete_3446244_3234.html …

 

19


le 11/07/2013, une journaliste du Monde pressée de partir en vacances recycle un article de 1993

 

20


@dhasselmann1h

 @fbon : autrement dit, ne pas s’aviser de lire "Le Monde" en vacances sur tablette (bonjour leur pub auto-destructrice !!!).

 

21


qd le Monde attaque la lecture numérique, c’est sous une bannière avec tous les cours de la Bourse

 

22


une Bible de 140 kilos offerte à Robinson Crusoé, le Monde pour la propagation religieuse ds les îles

 

23


@Scheiro le Monde a le droit d’être "insignifiant", mais ds ce contexte la bêtise est une attaque, en tout cas un déni d’intelligence


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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juillet 2013
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