digression | esthétique du web qui rouille

un site web de mille ans, et autres assertions surprenantes de Karl Dubost (encore)


Bien sûr ne jamais laisser passer un billet de Karl sur La Grange, souvent je n’y comprends rien parce que c’est l’armature technique du web profond, mais là un problème qui rejoint échanges précédents sur le destin de nos sites après nous.

En refaisant leur site, les webmasters du Festival des films du monde à Montréal ont écrasé leurs anciennes archives. En France on a une roue de secours : l’archivage de la BNF, ses collectes sélectives bimestrielles, et sa collecte globale annuelle (qui ne concerne pas les sites québécois), mais la BNF, si elle assure une sauvegarde consultable sur place, n’assure évidemment pas – ce n’est pas son rôle – une pérennité de la disponibilité.

Lien à faire avec (techniquement, comment nous on saurait ?) la réponse de Karl aux logiciels espions de la NSA américaine, introduisant dans son site un script pour leur imposer malgré eux, comme on fait aux canards qu’on gave, un peu de poésie (« Nos raisons d’exister ? La poésie ! »)

Glissement donc de Karl sur une atelier ou une conférence qu’il tient avec Olivier Thereaux à Paris Web, et la page qui leur sert de plaque d’échange pour cette préparation qui s’affiche avec ce titre étrange et dérangeant : esthétique et pratique du web qui rouille.

Ce qui m’a surpris c’est juste ça : encore une idée évidente qui s’est glissée côté Karl, tout prêt à l’accueillir, ça on est habitué. Mais a priori, Karl s’oppose à l’indexage de son site par les robots, semble ne s’être jamais préoccupé de l’éventuelle pérennité de ses propres archives. Et c’est une idée tout d’un coup glissante, presque une uchronie : un site qu’on entretient pas vieillit. Ses ressources ne sont pas pérennes, mais le statut même des informations qu’on y inclut change avec le temps référentiel, comme lorsqu’on lit ces éphémères journaux de la Révolution française, ou de la guerre 14-18.

La mémoire ou l’archive alors n’est pas un contenu fixe mais un contenu relatif, qui évolue à mesure de l’éloignement de son propre contexte. Probablement le savons-nous pour les livres que nous lisons, dans ce sentiment que Gracq et Simon ne sont pas si éloignés quand ils parlent de la débâcle de 40, ou que les préoccupations théologiques de Rabelais nous sont moins présentes pour le lire qu’elles ne l’étaient pour ses contemporains.

Je photographie souvent la rouille, qui est la vie de l’oxygène au contact du métal qu’elle mange, faisant émerger la couleur non comme liée à la vue mais à la matérialité des oxydes que nous ne savons pas voir.

Il semble que ce soit Olivier Théreaux qui ait d’abord fait glisser le dialogue : une première liste avec une analogie assez stupéfiante : « la qualité des matériaux choisis, bois, béton, métal » comme si cela concernait les données du site lui-même. Puis ce glissement sur la question de la durée : « valeur et pertinence de l’information au cours du temps », rapportée à cette énonciation très Seî Shônagon, « esthétique des choses qui s’embellisent ou s’améliorent avec le temps ». Et Karl répond comme par décalque à ces items par sa propre liste (la pensée du web ainsi par glissements et strates se répondant collectivement) – énonciation très parallèle, mais à laquelle il donne pour titre celui d’un de ses billets plus anciens : un site de mille ans ?

Le web a 40 ans, on n’a pas de sites de mille ans (mais il y a ça chez Baudelaire : j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, la mémoire du web, et l’encombrement de nos sites, est bien capable d’être immensément plus âgée qu’on croit). Alors le glissement s’installe. L’énoncé de leur conférence devient (ou était déjà ?) : accepter un Web qui rouille, c’est, inévitablement, en découvrir une nouvelle esthétique. Et là on entre sur un étrange terrain. Aucune de nos architectures, dans leur genèse et leurs novations même spectaculaires, n’est indépendante des états plus anciens de l’architecture, même par négation, et donc de la ruine elle-même.

Encore que : lorsque nous découvrons une ville souterraine c’est peut-être notre perception des sites que nous rejouons dans un passé que les archéologues précédents n’auraient pas interprété de même façon. Et peut-être les calendriers Dogon ou autres constructions abstraites sont à considérer de la même façon que nos sites n’ont pas d’importance en eux-mêmes, sinon en ce qu’ils stockent des signes interprétant le monde, et un petit bout du monde lui-même, puis nous en racontent l’histoire. Le site web n’étant que la forme au présent d’une tâche beaucoup plus ancienne (ce qui explique aussi en partie pourquoi tant d’écrivains préfèrent s’enrober eux-mêmes des bandelettes papier de momies futures, c’est la fonction littérature et la fonction écrivain elle-même qui sont prises de rouille, bien plus vite que nos constructions virtuelles ?). Et ce que nous savons de la matérialité des serveurs, silos, caches et nuages une logique de guerre parce que tel est le présent, et qu’à l’ésotérisme de la cathédrale gothique émergeant lentement de la ville via ses centaines ou milliers d’artistes anonymes nous répliquons par cet objet dont ne savons encore que si peu, tellement peu, qu’il n’y a rien de commun entre le site de Karl et le mien, son savoir et le mien (si, il y en a, des intersections, bien sûr, heureusement, ça s’appelle chez Montaigne l’humaine condition).

Monsu Desiderio, Hubert Robert sont des inventeurs de ruines. Nous pourrions construire des sites web qui seraient des sites en ruine : un site Baudelaire qui serait le site fossile de Baudelaire, à bientôt 200 ans de sa naissance. Quant au présent de nos sites, ce qu’en permanence nous en modifions, effaçons (destruction volontaire et involontaire du contenu, dit Karl), c’est le même travail du temps que la rouille sur un hangar. Nos sites déjà ne sont plus au présent, mais comme la ruine perpétuellement reprise et niée d’eux-mêmes.

Alors, quand nous écrivons, codons (la mise en page, les images, l’ergonomie de navigation), que rejouons-nous de notre savoir et notre admiration des ruines, ou – plus exactement – en quoi la logique et l’esthétique de la ruine (je pense soudain à W. G. Sebald) intervient dans la construction au présent de nos sites, et de leurs meilleures brillances éphémères ?

Le web comme boîte à biscuits en métal dans laquelle on garde les photographies de l’arrière grand-mère, sacré Karl, toujours devant nous... Ce qui ne lui rendra pas les archives de ce festival du film, mais m’a permis de découvrir le beau site d’Olivier Théreaux (avec ses fonctions albums et archives aléatoires, et les immersions-villes, photo ci-dessus en provient), là aussi 10 ans d’âge (ou de rouille) comme une bonne boutanche.



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écrit ou proposé par François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 août 2013
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