qui va regarder Crouzet (et Marylin) ?

quand publie.net s’affiche station Étoile


La fierté, passant dans le métro, de voir ces panneaux éclairés à la gloire de l’iPad, quand on y reconnaît, en très grand, l’image de ce qu’on a si souvent vu sur son propre écran en petit, une couverture de publie.net...

Et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de ce défi que s’était donné Thierry Crouzet, dans l’élan des I remember de Joe Brainard, d’accumuler plus de 295 idées titillant, chatouillant, cognant gentiment, renversant nos habitudes quant aux usages numériques, ou s’en prenant directement aux industries et aux financiers du numérique pour remettre tout ça en perspective sur ce que nous cherchons.

Thierry Crouzet est un électron libre, nous qui l’aimons on est bien forcé de l’aimer, il nous reparle de ses discussions sur le vélo avec son vieux père ouvrier, là-bas, sur le bord de l’étang de Balaruc, de son voyage récent dans les Yosemites, et il n’est pas de semaine sans qu’il brasse une nouvelle folie sur son blog (voir en ce moment sa proposition aux éditeurs à propos de L’homme qui lave les mains) avec tous les défauts des grands osseux comme lui : il n’arrive pas à propulser une nouvelle idée sans s’en prendre à tous ceux qui n’ont pas fait comme lui en même temps que lui, sans savoir qu’il le faisait. Cesse-t-il Twitter pour quelques semaines : il vient nous dire sur Twitter que nous nous y complaisons dans l’inutile. Éditons-nous des livres numériques ou papier, dont les siens, que c’est la mauvaise piste. La semaine dernière il avait carrément cessé d’écrire (au moins trois jours) du coup nous étions tous coupables de continuer.

Je le dis en exagérant (bien pigé, Thierry, j’espère ?!), mais je ne sais pas s’il n’y a pas un principe Crouzet qui le pousse à aller sans cesse dans ces positions où une boule de billard éclate tout dispositif stable, et c’est pour ça qu’on revient à son site : bien forcé d’appréhender la nouvelle combinaison dans ce qu’elle a à la fois de fragile et d’indispensable. Et c’est pour ça qu’il nous est, lui, nécessaire, dans ces avant-postes où tout bouge.

Tout cela résonnait dans ce livre, l’an dernier, qui était bien plus une réflexion sur la vie quotidienne, dans toute l’ampleur du concept, que les seuls usages numériques qu’on en a : J’ai débranché.

Alors, et vous, les avez-vous lues, ou les avez-vous offertes les J’ai eu l’idée version papier de Crouzet ? On peut commander le livre, distribution Hachette Livre chez tous les libraires. Il inclut le code d’accès pour la version epub incluse. D’ailleurs, vous avez lu ça dans tous les journaux, qu’on était les premiers à le faire. Mais bien sûr, si vous avez iPad ou iPhone, il suffit d’un clic sur iTunes pour faire apparaître la version numérique.

Ce matin, à Étoile, pour faire une photo du panneau j’ai dû attendre, le temps de caler le viseur, que cesse le flux de gens incessant, alors du coup j’ai photographié aussi le flux de gens. Qui regarde Crouzet et Marylin ? Pourtant, fort à parier que nombre ont un iPad dans le sac, ça se propage bien plus vite que les Kindle, Kobo et autres liseuses sans web (ce qui n’empêche pas que sur l’iPad on puisse l’acheter via l’app Kindle, à en juger l’évolution de nos ventes).

Est-ce que l’édition numérique, ces cinq ans, ça aura été ça : mettre sur le bord du passage des merveilles que personne n’aura regardées, ou si peu ?

Peut-être que c’est même un enjeu qu’il faut pousser plus loin, qui vaut en tout cas pour nos étudiants et tout dispositif pédagogique : plusieurs de ceux qui passent devant Crouzet sans regarder ont l’oeil rivé sur leur téléphone, mais un usage web qui génère en permanence ses frontières, qu’il nous appartient de traverser ?

Cela fait des mois que ça me hante, par fatigues et cassures. Et pourtant, ce matin, voyant le panneau publicitaire (merci François Gerber), la satisfaction des choses bien faites et faites parce qu’il était nécessaire de les faire.

Est-ce qu’on est venu trop tôt ? Est-ce que l’iPad, dans le sac de tous ces gens qu’on connaît, sert à lire plein et plein mais pas de livres et pas ceux qui dérangent ?

Pour ma part, après 5 ans, temps de passer le relais. Peut-être que ce n’est pas si grave, si l’offre librairie numérique globale ressemble de plus en plus à celle d’un kiosque de gare et non pas à celle de tous ces lieux l’un après l’autre disparus – et pas de la faute de l’Internet – la librairie Action Poétique, la librairie des PUF, tant d’autres. Après tout, le changement de paradigme est plus profond : notre relation au monde passe toujours par le lire, mais les médiations et temporalités de cette relation se sont toujours basées, de tous temps, sur les usages privés d’une part, les modes techniques de reproduction et circulation d’autre part. Ce qui veut dire que notre place est dans le web, et nos combats, et que l’étage du livre numérique n’aura peut-être été qu’une transposition provisoire – ce qui marche c’est la romance et tout ça, c’est pas pour moi. Et sur l’iPad, comme sur le Kindle Fire, la petite icône LECTEUR permet de lire le web avec la même ergonomie que le livre numérique, comme dans votre navigateur le petit bouton SEND TO KINDLE, si vous l’avez installé, vous permettra de lire le même article en version mini-livre numérique.

Reste qu’il y avait un champ, ici, dans l’espace matériel et politique que représentent ces librairies numériques des géants (les autres ont renoncé). Qu’il y avait du sens à y positionner des oeuvres atypiques, des oeuvres qui cherchent et inventent, avec et par la langue – et c’est le cas du J’ai eu l’idée de Crouzet. On n’a pas atteint le seuil critique de curiosité et confiance, malgré tous ces soutiens, tous ces lecteurs et leur générosité. On n’a pas été assez fort contre l’indifférence de l’ancien monde professionnel, ni disposé des soutiens qui, dans les pays voisins, abondent les explorateurs numériques et leur permettent d’avoir la tête hors de l’eau : on parle de plus en plus de ces 7 millions d’euros par an que les gros éditeurs se votent à eux-mêmes via la commission du CNL qu’ils phagocytent : tout pour eux rien pour les autres, l’État s’est trop laissé manipuler par le lobbying – assez de bruits qui confirment qu’en haut ça ne passe plus, mais les dégâts sont déjà irréversibles. Blocage sur les prix, veto sur la distribution en bibliothèque, on a payé nous les dommages collatéraux. Et cette énergie qui m’a porté dans ce projet, du temps des possibles, c’est ici dans ce site que désormais je la porte, avec la même sensation d’excitement, d’invention et plaisir, mais définitivement hors du livre numérique.

N’empêche, j’étais fier, ce matin, station Étoile, à passer devant le Crouzet !

Ci-dessous un extrait, si vous voulez plus c’est sur iTunes, KindleStore, ePagine ou tout simplement publie.net.

 

Thierry Crouzet | J’ai eu l’idée (extrait)

 

39


J’ai eu l’idée d’investir en bourse à la veille de l’explosion de la bulle Internet au printemps 2000. Je me suis alors demandé si je n’avais pas provoqué le crash à moi tout seul.

 

40


J’ai eu l’idée qu’il valait mieux avoir de l’argent qui dort plutôt que de l’argent qui travaille et empêche de dormir.

 

41


J’ai eu l’idée, quand j’étais enfant, de bloquer les passages à niveau automatiques sur une ligne de trains de marchandises. J’avais remarqué qu’ils fonctionnaient comme les aiguillages des trains miniatures. Les roues pressaient une pédale placée un kilomètre avant le passage à niveau et les barrières s’abaissaient. Il suffisait d’une pierre pour enrayer le mécanisme et provoquer des embouteillages monstres.

 

 

42


J’ai eu l’idée que la structure de la matière ne dépendait que de notre science et que les scientifiques trouveraient toujours des sous composants aux composants a priori les plus élémentaires.

 

43


J’ai eu l’idée de programmer un jeu vidéo où le but serait de programmer des jeux vidéo.

 

 

44


J’ai eu l’idée que Tony Blair lâcherait George Bush avant le début de la guerre contre Saddam Hussein. Il serait ainsi entré dans l’Histoire en mettant les États-Unis hors la loi. En jouant au béni-oui-oui, le Britannique a manqué la chance de sa vie.

 

45


J’ai eu l’idée d’interdire les embouteillages. Avant de s’immobiliser, les automobilistes auraient le devoir de faire demi-tour et de rentrer chez eux, bénéficiant d’une journée de vacances. La méthode, appliquée à l’échelle d’une ville, ferait gagner du temps de travail en moyenne.

 

 

46


J’ai eu l’idée d’instaurer un jour férié spontané dès qu’il fait soleil en Île-de-France durant l’hiver.

 

47


J’ai eu l’idée que The Party de Black Edward avec Peter Sellers était le film le plus drôle jamais tourné, en même temps que le symbole des années 1960. Dès que je pense à une des scènes, j’éclate de rire. Je ne connais pas de meilleur antidépresseur.

 

 

48


J’ai eu l’idée de me faire licencier dès que j’ai commencé à travailler. J’ai fini par y parvenir. Après trois ans de chômage, j’ai réussi à me sevrer du monde du travail. Depuis, je suis irrécupérable pour la société capitaliste.

 

 

49


J’ai eu l’idée de me faire embaucher dans l’Administration à seule fin d’écrire un livre sur les mœurs intimes des fonctionnaires.

 

50


J’ai eu l’idée d’accompagner Bill Gates pendant un mois et d’écrire le journal de ses faits et gestes. Je lui aurais servi de mémoire. Pour les hommes de son espèce, le temps n’a absolument plus de substance.

 

 

51


J’ai eu l’idée que mes idées n’aboutissaient jamais à cause d’une déficience de ma personne que je n’ai jamais réussi à identifier, mais qui existe à coup sûr. Peut-être, suis-je trop Français.

 

 

52


J’ai eu l’idée que j’étais gras même si pour les balances je ne pèse pas si lourd que ça.

 

53


J’ai eu l’idée que l’histoire du Rock s’était arrêtée avec The Clash au début des années 1980. À la mort de Joe Strummer, le 22 décembre 2002, je me suis senti dépossédé de ma jeunesse.

 

 

54


J’ai eu l’idée que l’Amérique avait eu un coup de chance au xxe siècle. Elle a fait sa fortune des deux guerres mondiales et doit maintenir un état de guerre au xxie siècle pour préserver sa suprématie. Une paix généralisée lui serait néfaste.

 

55


J’ai eu l’idée de ne jamais m’interroger sur les idées qui traversaient les autres. Je me tiens résolument éloigné de la psychologie.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 septembre 2013
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