digression | ce que serait le site d’une seule histoire

le livre, la presse, le web : une théorie des trois continents, et ce qui s’ensuit pour l’écriture


La révision des modèles du livre suppose une révision des modèles du web lui-même.
Bernard Stiegler, Berkeley, 23/10/2013.

 

Texte rédigé et mis en ligne à Chicago, le 28 octobre 2013, suite à colloque Berkeley les 23/24 octobre, reading & writing in digital age.

On reprend la discussion avec Nicolas Nova lors de l’invitation qu’il me fait de venir à la HEAD de Genève le 15 mai 2014.

 

Dans cette dense matinée de colloque à Berkeley, ce mercredi 23 octobre 2013, je précède Nicolas Nova (@nicolasnova), venu de Genève, et James Bridle (@jamesbridle), venu de Londres.

Nicolas enseigne à l’école de design de Genève, et le titre de son intervention c’est Adventures in algorithmic cultures, ou plus précisément, puisqu’il s’agit de lecture/écriture : « algorithmic culture, and its consequences for textual production », voir ses slides, et c’est en profonde résonance avec le travail mené à l’EnsaPC (école d’arts Paris-Cergy, dont j’ai rejoint l’équipe en septembre), par Jeff Guess et Éric Maillet. Pour James Bridle, intervention très dense et riche, mais le coeur du propos, sa démarche par rapport au texte, on le retrouvera dans cet article de son blog : Hacking the word, et notamment cette phrase : « If we struggle with online literatures, it is because we struggle to understand the network itself », ce qui résonne en profondeur avec une phrase prononcée l’après-midi par Bernard Stiegler, au détour d’une approche des « Mooc », et qui me semble d’une implication essentielle : « la révision des modèles du livre suppose une révision des modèles du web lui-même ».

Les expériences d’interactivité web & textes présentées par Nicolas Nova je les connais à peu près toutes – je suis aussi le blog de Frédéric Kaplan (@frederickaplan) – mais elles sont condensées là dans leur application directe à l’invention textuelle. Les expérience présentées par James Bridle en sont très proches, mais issues du monde anglophone, mais c’est sa façon de les resituer dans une perspective littéraire qui fait la force de son exposé.

Je m’en suis assez expliqué ici, je suis en ce moment dans une traversée un peu funambule : après 5 ans à mettre le paquet, avec un noyau d’amis, sur l’idée d’un outil mutualisé d’édition numérique, susceptible de faire exister dans les flux de masse que sont iTunes ou le KindleStore, ou les ressources numériques proposées par les libraires indépendants s’ils avaient voulu s’y intéresser, des ressources de littérature contemporaine d’exigence. Nous n’avons pas atteint le niveau critique suffisant pour rémunérer l’intervention à la fois spécialisée et créative qu’exige le niveau technique du livre électronique, et notre tentative pionnière (même les éditeurs maison du groupe Hachette n’utilisent pas les fabuleuses ressources techniques d’impression numérique à l’unité de Maurepas pour autre chose que du reprint…) d’un catalogue papier dont chaque titre (80 en un an) inclut le code d’accès à l’epub a été boycotté par l’ensemble de la presse littéraire, et considéré avec suspicion par la profession. Assez de dégâts intérieurs, j’ai désormais une tâche d’enseignement artistique rémunérée 1650 € net par mois, je suis toujours dans la galère mais un peu moins, j’ai néanmoins décidé de quitter ce monde de l’édition numérique totalement ostracisé, et de continuer à centrer de plus en plus mon travail d’auteur, là où on n’obéit qu’à sa propre nécessité, sur le développement de ce site, lancé il y a 15 ans.

Les expériences utilisées comme illustration par Nicolas et James sont toutes magnifiques et excitantes : livre dont le contexte se déplace selon le lieu où vous le lisez, arborescence des contenus qui se modifie selon vos déplacements dans les différentes cartes graphiques qui les décrivent, ou se sédimentent selon votre propre chemin de lecture. C’est aussi l’insertion de contenus arbitraires ou aléatoires selon des générateurs de textes configurables (y compris depuis votre propre corpus de mots ou textes), des combinaisons de lecture narrative ou linéaire depuis une interactivité réseau, bien d’autres choses.

Et pourtant… et pourtant je m’en sens éloigné. On bute sur la même notion de clôture : créer un objet numérique dont on configurera soi-même les limites, ou disposer d’un accès (et les fonctions qui s’associent à votre identification pour cet accès) à une ressource numérique dont la clôture est définie par l’émetteur (territoire qui inclut le livre numérique éditorialisé), et comment installer là où nous avons nos usages web (laptop, tablette, liseuse), la possibilité de lecture dense qui nous est un rapport essentiel à nous-mêmes, éduqué par le livre imprimé bénéficiant de siècles d’une ergonomie pourtant toujours restée évolutive.

Longtemps que ces problématiques nous sont familières : réflexion sur les transitions de l’écrit (pour moi, via l’essai Après le livre), l’apprentissage rétrospectif de la lecture-livre en ce qu’elle aussi a toujours ouverte et sociale, et apprentissage de la contrainte symétrique : depuis ma première « liseuse » en juillet 2008 (une Sony PRS-350), l’ergonomie proposée par les supports de lecture numérique n’a jamais cessé d’évoluer, la plus grande rupture en ce domaine ayant été l’arrivée de l’iPad en avril 2010, et la dernière micro-évolution l’intégration aux navigateurs de l’iPad ou du Kindle Fire d’une fonction paramétrable d’interprétation des pages web qui permet de lire le web avec la même densité et ergonomie que le livre numérique, nous dispensant donc du passage étouffoir par les librairies numériques (à commencer par celles de ces 2 fabricants, qui représentent à eux deux 85% de la diffusion eBook), pour permettre un accès texte beaucoup plus large, depuis l’usage web lui-même de nos visiteurs.

Symétriquement, c’est aussi la littérature que nous relisons : les oeuvres en retravail permanent, comme Montaigne. Les formes spécifiques de récit, entre roman et non-fiction, dans les étapes successives que représentent les trois noms inventés de M. Honoré Balssa (Lord O’Rhoone, Horace de Saint-Aubin, Honoré de Balzac). Ou comment l’écriture au quotidien des « nouvelles » de Maupassant (dont les univers du livre n’ont conservé que la partie fictionnelle), d’un journal comme celui de Kafka, d’une démarche épistolaire liée en permanence au commentaire de l’écriture en train de se faire, comme chez Flaubert, les micro-écritures non-fiction tenues au quotidien dans la presse berlinoise de 1920 par Robert Walser – parmi d’autres expériences tout aussi significatives – nous aident à penser notre pratique d’écriture liée au web, via les concepts de publication immédiate, de recomposition permanente, de fragmentation temporelle, n’est pas une rupture avec la continuité du travail littéraire, mais probablement plutôt la constitution d’une « image » ou projection de ce travail sur le support de lecture lui-même qui, définitivement, est moins réductrice que ce à quoi nous contraignait le livre imprimé, dans sa circulation d’objet manufacturé fixe.

Nous avons ainsi appris à nous accommoder de l’idée que vivre et écrire en tant de telle transition était une chance, quand bien même le côté embryonnaire des outils, l’hostilité déployée à la réception (on ne peut pas en vouloir à la presse, par exemple, soumise à une onde de choc encore bien plus violente, et qui probablement la condamne à plus brève échéance), nous font littéralement enrager à chaque étape, avant chaque verrou un à un soulevé. Pourtant, chaque fois, l’idée d’un non-retour : difficile de réapprendre l’incommodité du livre papier quand on s’est habitué à lire même 800 pages d’un seul tenant sur son iPad Mini ou son Kindle Fire.

On enrage aussi aux outils proposés : le traitement de texte, un des plus anciens logiciels, et qui est resté le plus fixe depuis 20 ans, commence tout juste à se secouer (là je rédige sur UlyssesIII). En faisant que l’écriture sur mon ordinateur est elle-même une base de donnée, modulable à l’infini, n’induisant pas des fichiers spécifiques pour chaque texte ou projet, l’écriture devient spécifiquement celle d’un texte lorsque je l’exporte vers le site ou vers un logiciel de mise en page, ou à un standard d’échange comme rtf ou pdf. Le site est donc une base de données autonome, qui est en partie (en partie seulement, elles restent indépendantes) l’image de la base de données textuelle de l’ordinateur (lorsque je dis « textuelle » c’est parce que le texte y a fonction principale, mais l’écriture est évidemment conçue elle-même comme matériau composite, incluant banques photographiques, liens, documentation ou ressources, zones d’échange courriers, notes personnelles de gestion de projet ou carnets de notes etc).

C’est cela aussi, l’objet qui se déplace à mesure que nous avançons. Nous échangeons le privilège d’assister à un nouveau mode d’écriture et de circulation du texte, contre la rançon d’avoir à traverser sa préhistoire. Nous avons appris à remodeler nos sites en fonction de l’évolution des outils proposés (le php 5, l’intégration Java, la fin de Flash etc), mais comment remodeler dans le site, à chaque fois, l’adéquation de textes écrits en fonction de tel état précis du site ?

Ainsi, la lecture longue : reprendre progressivement en version web, sans passage par le « livre numérique », mon travail passé – dans la mesure où, à l’exception d’un accord avec les éditions de Minuit, et d’une réserve inscrite d’un commun accord avec les éditions du Seuil – je garde les droits numériques de mes livres papier, et me refuse à signer d’accord pour une publication imprimée qui me déposséderait du droit d’intégrer ces publications (dont l’atelier est désormais toujours un travail sur le site même) dans cet objet en constitution progressive, dont l’arborescence rejoindra mon travail global ?

La fabrique de sommaires pour certains textes (Led Zeppelin, ou la reprise commentée et augmentée de Limite), des compositions en unités séparées pour la partie labo (fictions dans un paysage, tunnel des écritures étranges), mais la navigation volontaire dans le texte est requise, même si j’expérimente aussi l’insertion d’un texte de plus de 100 pages dans une seule URL (voir la tentative d’abécédaire marabout bout de ficelle). On est loin encore même de ce que permet la mise à disposition d’un epub, et pourtant le téléchargement de fichier associé est une étape pour moi obsolète, limitant considérablement la malléabilité globale du travail.

Alors, à Berkeley, écoutant Nicolas Nova puis James Bridle, c’est cela qui me venait avec force : je sais recourir, et j’ai pratiqué au moins sous forme embryonnaire, ou régulièrement sous des blogs pseudonymes, ces expériences de génération du texte. En atelier d’écriture, je pratique systématiquement ces expériences qui sont un saut en avant par rapport à la notion d’écrivain : intervention collective sur un texte commun, élaboration d’objets à plusieurs voix. Même dans mes travaux publiés sous forme imprimée, comme Autobiographie des objets, la constitution de chaque objet-chapitre a été élaborée avec l’apport collectif, même si cet apport s’est déplacé de la zone commentaires vers Facebook.

Pourtant, ce que j’attends d’un site c’est ce que j’attends d’un « livre » : un univers, une histoire. La façon neuve d’envisager le « raconter bien » de Koltès n’est pas d’abord dans l’écriture prise localement, ni l’arrangement qui la produit en tant que « page » (URL ?) unique. Elle est dans ce qui mêle le site à l’art du magazine, ou de ce que la presse essaye sans cesse d’inventer pour dépasser l’incrément quotidien (même si ce « périssable » du journal quotidien peut aussi générer un projet de « livre » en tant que tel, Marguerite Duras l’a montré – en direct – avec L’été 80).

Induire que la lecture continue, qui serait la base du partage avec le lecteur, le pacte qu’on tisse avec lui, même si ce pacte nous concerne d’abord nous seul, face à cet objet qui nous déborde comme nous débordait le livre, soit le geste de revenir au site comme on tourne la nouvelle page du livre.

Revenant sur le site, comme on entre dans une maison, ou un bâtiment public, avoir l’immédiate vision de ce qui change. Les rythmes ici sont divers. Nous apprenons à y trouver plaisir d’écriture qui n’a pas de hiérarchie, qu’on écrive une note de journal, qu’on répercute une lecture, ou qu’on installe une ressource bien plus « lente ». Nous savons que ce corpus (restreint) d’oeuvres comme le Journal de Kafka ont déjà été capables d’accueillir, dans l’orbe du livre, ces séquençages à vitesse différentes (les « séries » que propose Kafka, aussi bien sur Don Quichotte, les Indiens, que le thème de l’homme écrivant seul dans sa chambre, ou la sortie de village).

La page d’accueil du site est un défi à la fois graphique (l’énormité de provocation qu’est celle du prodigieux desordre.net par rapport à l’accès direct au blog désordre ou une série comme ses Contre avec ses pages au futur de notre propre temporalité) et informationnel : là encore, le meilleur de la presse en ligne (Rue89 par exemple, ou le défunt Owni) présentent chaque fois une oblique particulière pour compenser l’étroitesse du cadre par un repérage intuitionnel, sachant que ce repérage lui-même est mineur par rapport aux accès depuis lien réseau (Twitter ou Facebook).

Mais dans ce fait, précisément, ou la quantité d’accès ponctuels au site via recherche Google, une indication majeure pour la composition de l’histoire qu’est le site : chaque point d’entrée ponctuel doit autoriser le repérage synoptique global de la localisation partielle du point d’entrée (la rubrique, l’ensemble textuel) et de l’architecture globale du site.

L’histoire serait donc ce continuum intégrant la totalité de ses accès ponctuels et séparés, mais capable de se présenter comme nappe ou continuité variable, selon chacun de ces points.

Reconditionner les marges en fonction du lieu ponctuel de lecture, suggérer d’autres biais de passage – y compris aléatoires – qui soient fonction de ce point précis.

Et la page d’accueil elle-même, pour chaque billet neuf qu’on y installe, qu’il soit ressource contingente ou ressource lente, susceptible de se recomposer en fonction – peut-être que ça n’intéresse que moi-même, mais la politesse (j’espère) d’indiquer en bas de chaque page, avec le nombre de visites, la date de première mise en ligne.

Faire le pari alors que l’histoire lente, ou l’enfoncement, ne soit pas le passage linéaire d’une page à l’autre d’un ensemble déterminé, mais cette navigation elle-même fluctuante, ou l’ensemble des points du site recompose chaque jour une nouvelle configuration susceptible d’en appeler à la totalité des ressources du site.

Et cela ne vaudrait pas d’être tenté ? On a toujours trop souvent affaire à ce réflexe de projection : penser que ce qui vaut pour un doit valoir pour l’ensemble des autres sites. À chacun de trouver sa manière, juste penser – si possible en amont – à la pertinence des outils, au modelage des interfaces, à la prise en main de ce qui est nécessairement votre outil personnel. Ne pas dépendre des autres, ou le moins possible : du jour au lendemain, il y a quelques mois, Google change le script de son moteur personnalisé de recherche par site, et le remplace par une version payante. Je m’en acquitte et maintiens l’outil, mais combien de sites ont liquidé à ce moment-là leur propre fonction recherche ?

À mesure que les outils web progressent, je découvre combien un site est dépendant de sa configuration initiale. Combien d’auteurs nouvellement arrivés sur blog ou site se découragent faute de la masse critique suffisante, qu’on n’obtient – aurait dit Julien Gracq – qu’à l’ancienneté ? ou faute de disposer d’un minimum de savoir partagé sur la partie <head> de leurs pages, et ce qu’on doit y insérer pour un référencement transparent ?

Ce mardi, à Berkeley, écoutant Nicolas Nova et James Bridle, je prenais conscience de ma propre spécificité : site vintage parce que dépendant d’un certain rapport traditionnel de l’auteur à son travail, organisant l’arborescence en ligne de ce travail, et globalement étanche aux prouesses algorithmiques de l’invention textuelle. En même temps, la prise de conscience d’âtre déjà en un lieu d’invention ou production web largement en avant des expériences présentées, pour la pure sédimentation textuelle ici incluse : même pas forcément besoin d’un concept d’éditorialisation des contenus ici inclus : plutôt leur capacité d’évoluer eux-mêmes, lentement, en fonction de ces reprises et voisinages où leur rôle est constamment rappelé, comme on pouvait ressortir un livre imprimé, mais sans le modifier.

Être reparti de Berkeley (y compris après visite de quelques magasins de guitare dans San Francisco, et de la magnifique City Lights) avec une résolution mieux affirmée de m’ancrer encore plus ici dans ce travail : une ressource littéraire monolithe d’ampleur, qui n’a rien d’exceptionnel par rapport à l’accumulation des livres, notes perso ou chantiers des copains, mais dont la spécificité serait cette tentative de se redéployer en permanence en fonction de ce qui est aussi le pur plaisir web de l’écriture, la réactivité induite par la publication immédiate.

À nouveau je me retrouve ici dans une situation que j’ai si souvent demandée à mon site d’assumer : une expression qui se constitue parce que directement mise en ligne, réflexion à voix haute (le web comme oral ou voix) mais qui est réellement pour moi la possibilité même de la réflexion.

Dans l’avion qui repartait de San Francisco pour Chicago, j’avais cette expression d’une théorie des trois continents qui me semblait le prolongement naturel des interventions de Nova et Bridle : un continent presse (elle va mal, mais nous avons tous considérablement transformé notre quête quotidienne d’une évaluation du monde, aucun de nous ne rechigne à apporter sa contribution monétaire en échange des infos reçues, mais le modèle économique de cette puissance des journaux est définitivement mis à mal, et tant pis s’ils y contribuent eux-mêmes dans ces bizarres tentatives d’affaiblir leur contenu en allant dans le sens du poil, d’une société en dérive, ou parce qu’ils servent d’équilibreur fiscal au banquier qui les soutient), le continent livre (il ne va pas si mal, mais il se recompose en permanence de l’intérieur, toujours vers plus de normalisé et de consensuel, et le « livre numérique » juste une redistribution de supports dans une logique globale qui n’est historiquement plus adaptée à ce qui a fondé le « livre », cette intimité entre les usages privés de l’écrit et les besoins de représentation du monde), enfin le continent web : et qu’il n’y aurait pas une presse numérique comme il y a (mal) le livre numérique, mais que nous approchons l’aube d’une façon neutre d’être nous-même histoire, en faisant qu’on se promène entre les sites et blogs comme on se promène dans les histoires.

Et que l’outil que progressivement on invente, qui s’appelle continent web, n’a pas pour vocation d’être le relais ou le remodelage ni de la presse ni du livre, mais une stratification d’objet dense à l’intérieur même des nouveaux usages passant par le laptop ou la tablette, et qui tiennent aussi bien du privé que de l’évaluation (ou information), et de la procréation (ou création). Que pas le choix, parce que les usages se sont déjà, et massivement, déportés là, mais que ce non-choix est l’expression positive du propre chemin qu’ouvre à nos écritures le nouveau support. Et quand bien même embryonnaire, voire primitif, il est vie là où les deux autres continents s’érodent irréversiblement. Le web ne remplace pas le livre, il le relève.

Je crois que j’aime mon site comme j’aime les Gibson vintage de San Francisco : se détacher des recherches techniques conditionnant l’avancée textuelle comme je me suis détaché de l’étape livre numérique, mais savoir que mon propre chemin textuel suppose d’avancer en profondeur dans la façon dont le site, en lui-même, est une histoire qui se raconte, différente en chaque instant, et remodelant à l’infini de son présent, en chacun de ses points d’accès, le visage même de l’histoire qui sera navigation de celui qu’on accueille, auquel on abandonne son site comme on abandonnait à la circulation son livre.Que je n’en ferai qu’un seul, parce que déjà dans les livres je n’ai eu qu’un seul travail, et qu’il est déjà conditionné par sa propre histoire, même si chaque innovation web, à commencer par l’histoire de ses machines, renouvelle la mienne.

Je ne sais pas où cela m’emmène, sinon que c’est des kilotonnes de boulot dans l’intuition, et qu’il faudra assumer malgré la précarité, malgré l’ostracisme des deux anciens continents. Et que c’est cela aussi ou d’abord, aujourd’hui, notre première chance : il n’est jamais resté d’autre littérature que celle-même des transitions de l’écrit, dans les transitions du monde.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 octobre 2013 et dernière modification le 10 février 2014
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