l’avenir du livre c’est qu’on pourra s’en passer

questions pour le colloque Berkeley


C’est une phrase que j’ai écrite comme ça, parce que je n’aime pas écrire synthétique et qu’il le fallait.

Ce n’est pas une phrase qui figure dans mon intervention, already beyond the e-book age actuellement en cours de traduction, pour mon intervention de mercredi à Berkeley.

C’est une phrase de fatigue et d’interrogation profonde. Je suis venu au jour à moi-même par le livre, dès l’enfance. Mais c’est un grand livre dont je sais qu’il contient toutes les formes antérieures et toutes les formes hors du livre. Je sais qu’il est aussi le grand livre de l’oralité, et des visages de mes grands-pères. Je sais qu’il est aussi un livre fait d’appareils-photos, de magnétophones, de caméras Super 8, et qu’il est aussi un livre fait de voitures retirées des fossés au bout des câbles de notre dépanneuse, des réparations des pelleteuses sur les digues qui nous protégeaient de la mer. Un livre fait de quand on marche à Butrint, en Albanie, et qu’on foule les vers de Racine qui y place Andromaque mais n’y est pas venu.

Ce grand livre des livres, il continue de vivre par le web. Il est embryonnaire, maladroit. Soumis aux marchands de pub, aux trafiquants de puissance, à l’hégémonie de nouveaux riches assoiffés. Il est malgré tout, même là, le clavier sous mes doigts, trace du rêve de ses inventeurs.

L’an dernier, chaque jeudi j’explorais un des labos du plateau de Saclay, Palaiseau, Orsay. Là où s’invente le plus beau de la science, biologie ou astrophyique, les salles prévues pour les bibliothèques de labo étaient transformées en entrepôt pour les vieux cartons d’imprimante. Le livre a disparu (sauf dans un des labos). Parfois, sur la table de l’astrophysicien ou du volcanologue, le livre qui a décidé de son parcours et de sa vocation, mais qu’il n’utilise plus.

Je suis né par les livres, ou le livre. Dans quelques minutes, ce billet une fois mis en ligne, je prendrai pour une heure la récente réédition des Dostoïevski traduits par André Markowicz, et prendrai L’Idiot où je l’ai laissé hier soir, et c’est mon lieu de nécessité, d’agrandissement, de creusement, de forge mémorielle. Mais je peste contre Actes Sud qui m’impose l’objet malcommode et lourd, que je ne pourrai même pas emporter avec moi dimanche en voyage, alors que j’emporte bien sûr l’iPad qui me servira à lire d’autres livres, à faire mes confs, et me connecter à l’hôtel pour l’utile et l’amitié.

Nous sommes d’une transition. Je l’ai explorée il y a 2 ans dans Après le livre, explorant alors avec confiance la façon dont le livre numérique pouvait accueillir et prolonger ce qui avait fait notre histoire. Aujourd’hui, il me semble que nous vivons une nouvelle étape du web : l’expérience même du monde, le monde avec les mains, y compris lisant, y compris écrivant. Ma dernière expérience dense d’écriture (Proust est une fiction) est devenue un livre, celle que je mène en ce moment côté science-fiction ne saurait l’être.

Il y a encore quelques mois, il m’arrivait de dire (pour se justifier, en quelque sorte, notamment auprès d’universitaires Lettres qui, sauf quelques exceptions, se recroquevillent dans une passivité irresponsable) que j’installais mon travail sur le web parce que pas le choix, parce que là que s’installaient les pratiques de réflexion et d’imaginaire des étudiants, et là qu’il fallait bien les emmener vers Lautréamont (ou Blanchot et Michaux, mais là c’est barré par le coffre-fort Gallimard, pas touche, « l’exception pédagogique » ça me paraît un problème bien plus grave que la question des supports). Exercer notre tâche de littérature sur le terrain empirique des usages. Je crois que sur ce primat du numérique dans les usages de représentation du monde, et de ce lieu où s’est toujours inventée la littérature, celui des usages privés de l’écriture (l’épistolaire, le journal, l’enquête ou le rapport), la bascule termine de s’accomplir. C’est une autre tâche qui s’ouvre : le web par choix.

J’ai écrit cette phrase en bout de réponse à ces trois questions synthétiques, en me disant que ce n’était pas si grave, dans le cadre d’une publication loin de la France, et pour un public d’universitaires, les french departments des facs US, qui ne sont fondamentalement pas plus avancés sur le web que chez nous, contrairement à ce qui se passe dans les domaines scientifiques ou les « grandes » écoles.

Mais finalement, là, au moment de partir, je l’assume complètement cette phrase. À nous de l’assumer dans son mouvement, son contexte, son histoire. À nous de l’assumer dans la responsabilité qu’elle nous confère, pour la création comme pour la mémoire, pour l’enseignement comme pour le cri. D’en faire une logique ouverte, qui nous permette d’assumer notre activité web comme essentielle, et non médiation ou périphérie.

Nous ne porterons pas par avance le deuil du livre, et de plus en plus de mal à supporter de voir ces questions uniquement abordées sous l’angle marchand ou industriel, ou celui de la perte des valeurs, comme si le web était pour quoi que ce soit dans l’effondrement d’un système laminé par sa propre propension au livre normé (jusque dans les personnages ou le nombre de pages, voire la photo de l’auteur), à l’histoire qui fasse coup, au loisir qui flatte, et tout le système de distribution gangrené par le syndrome de la consommation de masse, des goûts qu’on suppose, et de la rotation accélérée d’une marchandise indéfiniment reproductible. Voir comment même la loi Lang, permettant aux hypermarchés, sur 500 références les plus rentables, des remises énormes dans leurs achats tout en gardant un prix de vente fixe, a induit une logique d’assèchement qui grève l’équilibre dont aurait eu besoin la librairie indépendante à échelle dix de ce dont a pu la léser la vente en ligne.

C’est une phrase logiquement précise, elle ne dit pas qu’on devra s’en passer, ni qu’on s’en passera – elle fait simplement état que le chemin qui s’amorce aujourd’hui, dans la bascule de culture, dans l’établissement des ressources numériques, leurs architectures d’accès et leur ergonomie de consultation, dessinent des chemins où rien de l’essentiel n’est perdu, et où il peut être du devoir de certains (on ne force personne, et grand respect pour les artisans de l’ancien), au nom même de cette possibilité ou de cet impératif, à travailler aujourd’hui sur ces formes embryonnaires, y placer leur champ de travail et d’invention, ou d’enseignement.

C’est une phrase que je prononce comme constat (déjà acté pour les dictionnaires, le droit ou la médecine, une grande part de la technique) et aussi comme risque et danger : la part d’invention, de mémoire et l’imaginaire, de construction de représentation là où le monde en mouvement est perpétuel inconnu, comment l’assumerons-nous hors du livre ? Et, là aussi, dans la mesure où, même sans cesse alertés depuis une dizaine d’années maintenant, le corps massif de l’édition traditionnelle choisit plutôt une politique de la carapace, de l’enfoncement hostile (toujours ce vocabulaire du face au numérique, du web fourre-tout, de la menace numérique – ou encore la semaine dernière, dans la lettre du de la SGDL, la jungle d’Internet : j’ai peur d’un fossé irrattrapable). En faisant obstacle, depuis 5 ans, à un équilibre livre papier et livre numérique, ils ont contribué à nous faire sauter plus vite dans un écosystème basé sur le web, y compris dans ses formes marchandes, ses constructions d’ergonomie de lecture dense, et de constitution de méta-ressources et de leurs systèmes d’accès, qui se passe de la stabilisation par la forme livre.

J’assume parfaitement, pour l’invention, pour la quête, pour la langue, qu’a une question téléologiquement posée non sur ce que porte la littérature, mais sur l’objet qui en a symbolisé le commerce, nous ayons dès aujourd’hui à appréhender l’idée d’une société au-delà du livre, imprimé comme numérique.

Je mets donc en ligne tel quel, en version bilingue. Un grand merci à Gilles Delcourt, Hannah Loué, et au blog French Culture du Bureau du Livre français à New York pour les questions, la traduction et la mise en ligne.

FB

Photo ci-dessus : terrasse de la bibliothèque d’Évreux (construite par Chemetov).

 

l’avenir du livre c’est qu’on pourra s’en passer


How have the digital technologies impacted the reader’s practices ?
— I think that what we should bear in mind is that all the major changes which have overthrown our reading practices have been unpredictable : the arrival of ADSL in the era of CD-Rom, or the era of multi-tasking at a time when we had to change software to read, write, listen and communicate. The history of reading is also the history of the human body : reading on the iPad has very little to do with reading on a vertical screen ; so does reading on a 7” tablet with reading on a 9” tablet. The history of reading used to be the one of lighting, candles, lamps and light bulbs, when nowadays all of us can read in the dark. To answer such a question, we must remember that devices constantly evolve ; no stabilization is yet to be expected. Reading in the palm of our hands will be the next step.

Ce qu’il me semble devoir retenir, c’est que chacun des grands changements qui ont bousculé nos usages de lecture ont été imprévisibles : la venue de l’ADSL au temps des CD-Rom, le temps du multi-tâche alors que nous changions de logiciel pour lire, écrire, écouter, communiquer. Et l’histoire de la lecture est aussi une histoire du corps : lire sur l’iPad n’a rien à voir avec lire sur l’écran vertical, lire sur une tablette 7’’ n’a rien à voir avec lire sur une tablette 9’’. L’histoire de la lecture était une histoire d’éclairage, bougies, lampe, ampoule, et voilà que nous pouvons lire dans le noir. Toujours se souvenir, pour juger d’une question pareille, que l’objet se transforme à mesure qu’on en parle, pas de stabilisation à l’horizon encore. Bientôt lire dans la paume de sa main.

 

How does this ongoing mutation redefine the writing practices, both in private and social spheres ?
— The word processor has been created by mimicking old typewriters and reprography machines (photocopiers, printers). It is the software that has the least evolved in 25 years. Something is happening right now with the “markdown” software, which adapts to the practices of literary creation, while integrating project management functions and highlights the heterogeneity of documentation sources (links, pictures, mails, documents). Nothing new there. What is revolutionary is that one can now save this heterogeneity as it is within the digital device, when it had to be sacrificed with the printed book. For instance, for me Twitter is not a “social” device nor a communications tool, but a kind of instant journal where annotations, observations, pictures and discussions mingle, and interfere with the most intimate moments of the writing process.

Le traitement de texte s’est imaginé et créé en décalque des anciennes machines à dactylographier, et des appareils de reproduction (photocopieuses, imprimantes). Il est le logiciel qui a le moins évolué en 25 ans. Quelque chose s’amorce en ce moment avec l’adaptation aux pratiques de création littéraire des logiciels « markdown », incluant la gestion de projet, et surtout le caractère hétérogène de la documentation (liens, photos, courriers, documentation). Ce qui n’a rien de nouveau en soi. Ce qui est nouveau, c’est qu’on puisse sauvegarder cette hétérogénéité en tant que telle dans l’objet numérique abouti, alors qu’il fallait la sacrifier pour le livre imprimé. Par exemple, pour moi, Twitter n’est pas un outil « social » ou de communication, mais une sorte de journal instantané, annotations, observations, photos, discussions, qui interfère en permanence même avec les moments les plus intimes de l’écriture.

 

According to you, what are the prospects for the new medium of books ?
— It seams that as the years go by, I am increasingly emancipating from the book in itself. I am writing a database (my website) – which gathers reactions to the news, to reflexions and debates, but also important resources with a slow sedimentation process – made of galleries, sections and archives that can be perpetually transformed. My reading device is no longer the book ; it is the internet browser itself : the iPad, the iPhone or the Kindle Fire can endow a web page or site with ergonomics without having to go through the digital book step. We should make these functions ours to enable the literature to be more powerful and more intense in depicting – or not – the world which surrounds us. In a nutshell, I believe that the future of the book is that we’re gonna live without it.

Il me semble que chaque année désormais je me détache un peu plus de la question du livre. J’écris une base de données (mon site web), qui inclut des réactions à l’actualité, aux débats et réflexions, mais aussi des ressources d’ampleur, à sédimentation très lente, avec des galeries, couloirs, archives, et la possibilité d’une transformation permanente. Mon outil de lecture, ce n’est plus le livre, c’est le navigateur : l’iPad, l’iPhone ou le Kindle Fire peuvent redonner une ergonomie à une page ou un ensemble web sans passer par la case livre numérique. Approprions-nous ces fonctions pour que la littérature agisse plus fort, plus intensément, avec ou contre les représentations du monde. Pour moi, l’avenir du livre c’est qu’on pourra s’en passer.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 octobre 2013
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