oloé du Rang du Moulin-Rouge, novembre 2009

dans l’autobus Orléans Express de Québec à Montréal


On est 46°3’29"N 72°18’43"W – à Saint-Leonard d’Aston (mais je ne sais pas). C’est l’hôtel Madrid, pourtant bien loin de Madrid.

Le contrat valait pour semestre d’automne et de printemps, soit 2 fois 14 voyages de Québec à Montréal, plus les autres occasions qu’on a multipliées pour faire le trajet. Est-ce qu’il aurait mieux valu vivre à Montréal plutôt que Québec ? Nous n’avions pas anticipé que les deux villes étaient si différentes. Mais dans son isolement sur le fleuve Québec a bien des fascinations secrètes et de l’arrêt de bus en haut de la rue Saint-Jean on a cette impression de voir jusqu’au pôle Nord comme, dès qu’on prend la voiture pour filer vers Baie Saint-Paul ou le lac Saint-Jean, ou même de l’autre côté vers Thetford-Mines et le Mégantic les paysages sont un embrassement, un excès qu’on n’aurait pas trouvé dans l’américaine Montréal.

Donc c’était se lever de bonne heure et prendre l’Orléans Express : trois heures chrono, quelle que soit la météo, la circulation, avant de vous déposer à la gare près de l’UqaM, où j’avais le temps de prendre un café au coin de la rue Sainte-Catherine (n’est-ce pas Mahigan et quelques autres) avant de tomber dans le métro pour aller à l’UdeM. Le soir, c’est le dernier bus : il faut déjà quasi nuit, j’achète un sandwich au Deli et je m’installe, en général au retour seul pour les deux sièges.

C’est trois heures avec l’ordi ouvert et prise de courant, mais le matin plutôt pour gamberger sur les 2 fois 2 heures d’atelier à venir, et le soir une dérive plus étrange, après se défaire de la ville et un moment d’endormissement qui fait sas.

Toute l’année, chaque voyage, j’ai fait des photos. Les camions qu’on dépasse. Et puis une quinzaine de points précis, que j’apprends à reconnaître jusqu’au surgissement des Grand Huit de l’île de la Ronde. Mais la première fois, surgi du demi sommeil, les dinosaures géants et les big foot grimpés dans le ciel de l’hôtel Madrid [1], au Rang du Moulin-Rouge sont évidemment une apparition imprévisible.

Je me suis toujours dit qu’il faudrait un jour venir exprès, voir l’intérieur. Certains de mes étudiants montréalais l’avaient fait, ça a traversé quelques textes, je n’étais donc pas seul dépositaire de l’ahurissement. Et aujourd’hui, quand je regarde sur Lightroom les photos accumulées dans ce voyage du lundi (premier semestre) et du mercredi (deuxième semestre), je reconnais bien chacun des points que j’ai fixés de façon récurrente.

À l’aller, je m’asseyais toujours côté droit, toujours contre la vitre. C’est bizarre, on est complètement enfoncé dans son travail, et puis un déclic se fait (mais je surveillais aussi l’heure sur l’ordi), on sait que l’hôtel Madrid va apparaître puis file, l’appareil photo (un petit Lumix) est prêt, on shoote.

Lieu d’écriture ? Non, juste ces heures dans le bus. Je ne crois pas, de toute cette année, avoir avancé un texte en continu. Mais ce qui se passait, indépendamment de moi, c’était ça : à tel moment, dans ce paysage d’épinettes continu qui défile, avec des dizaines de minutes d’un repère à l’autre, attraper l’idée qui passe et la fixer par l’écriture.

Et je m’en souviens, puisqu’en ce cas j’avais un autre rituel, avec le Lumix pareillement : au retour, seul dans mon coin de bus et la nuit, je l’enregistrais.

La plupart de ces textes sont dans Formes d’une guerre. Dans les vidéos que l’ai laissées, il y a celle de Pourquoi n’avons-nous pas le cerveau vert ?, et justement c’est le soir de ce même voyage d’où viennent, tôt le matin, ces photos du truck stop du Rang du Moulin-Rouge. Ça concerne aussi Profération sur le mot seul, l’expérience intérieure, ou Angst, même si ceux-là enregistrés le lendemain au retour.

Et sur la genèse de ces textes, une autre question : depuis un an, la compagnie de bus s’est débaptisée (ça me plaisait bien, pourtant, Orleans Express) et dans les bus, tout au long des 3 heures, il y a la wifi. Est-ce qu’ils seraient nés différents, ou seraient même nés, si j’avais déjà eu la wifi pour ces trajets ?

 

[1Tout triste d’apprendre, quelques minutes après mise en ligne, que tout ça aujourd’hui a été démoli et remplacé par un Mac’Do sans intérêt.... Merci Mériol Lehmann pour l’info.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 février 2014
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