Internet nous rend-il fous ? (Oui.)

renforcement d’onde sismique à l’horizon


Internet nous rend-il fous titre en première page un de ces hebdos de la presse qui creuse sa propre tombe en accéléré ces temps-ci, comme ces connards qui se photographient avec leur iPhone en tournant le dos à Obama et Hollande.

Et hier ce déjeuner où tout d’un coup tu as les chiffres extrêmement précis d’une grande maison d’édition, de la part qu’y tient le numérique, ou l’alerte sur la diffusion des poches pour les principales collections. Heureusement pour mon éditeur, un seul livre qui monte en 3 semaines à 100 000 exemplaires (mais, juste en allant à ce déjeuner, je venais de croiser la bonne bouille du géant Volodine, et je vous assure que c’est pas lui, les 100 000... et pourtant, relisez donc Écrivains ou les herbes de Manuella Draeger), et donc, « c’est la roulette », et tout continue comme devant – tant mieux de tant mieux si en plus c’est un livre qui vaut le coup, celui qui monte à 100 000 comme ça d’un coup, mais est-ce qu’on peut fier sa vie à si hasardeux ? Même si je continue le « livre » – que j’aime ce format en tant que tel (je dirais que mon étape perso, c’est laisser l’atelier Hendrix monter sa pâte hors blog, et pousser le blog à des séries et dimensions non plus transposables dans le livre). On a parlé de Giorgio Manganelli, lui aussi présent au catalogue de mon éditeur.

Après je suis allé voir les classes khâgne de Janson de Sailly et une élève de 1ère L qui s’était glissée avec les prépas (on a parlé entre autres de Koltès, des tablettes d’argile, et de savoir s’il y avait une écriture naturelle et une écriture travaillée) m’a dit, quand je lui ai demandé ce qu’elle aimait lire : — J’ai un faible pour les classiques. Là, à Janson, et joie de retrouver Jean-Luc Joly, attelé à l’édition Pléiade de La vie mode d’emploi de Perec (mais il y voisinera d’Ormesson, dérision de l’épicerie en grand), et – immense bonne surprise mais ne le répétez pas c’est confid), enfin l’édition du projet Lieux, mon passage fétiche d’Espèces d’Espaces, là on reste dans écosystème privilégié, et passionné, où reste valide la question posée l’autre jour à Sciences Po, mais de travers : Et pour les faire lire vous faites comment ?

Oui, paysage secoué, mais paysage encore mouvant. Il y a 5 ou 6 ans, on incitait les éditeurs à créer une large offre numérique pour populariser la lecture sur supports électroniques, ils ont joué la carte inverse – alors l’ordi au centre des pratiques, focalisant la musique, remplaçant la télé, vecteur d’une info que chacun se construit selon ses composantes personnelles, et lieu tout aussi bien de lecture dense.

La tablette devait sonner l’apocalypse de l’ordi portable : la tablette est présente partout comme utilité, entre dans les métiers, les réunions, les trains mais pour le lire/écrire le laptop reste le plus polyvalent. Il y a 2 ans, je constatais souvent la présence de 2000 ou 3000 morceaux de musique sur les ordis des étudiants, ça s’est dégonflé en rien de temps à 500 ou 600 : à quoi bon le dépôt de fichier si je sais en retrouver l’accès ?

La bagarre pour la curiosité, la découverte, l’écoute tout simplement s’est transférée sur le terrain de la recommandation et du big data. Les métadonnées des maisons d’édition ne se sont pas encore constituées comme ressource big data, ils n’ont pas d’oreille, pas plus qu’on ne voit jamais, hors les salons littéraires, et hors quelques personnes d’exception comme Jean-Paul Hirsch, les éditeurs de nos chères maisons sur le terrain où se mène cette bagarre de l’écriture, du partage des lectures ?

Des mondes se séparent, mais on avait alerté de longtemps. D’après le Nouvel Obs et tant d’autres, cette jeune femme aperçue hier soir alors que je quittais l’école de Cergy, dans le bâtiment d’en face, donne des signes de folie, attelée à son ordinateur connecté, seule dans son bureau et la nuit venue.

Nos activités à l’ordi sont complexes. Oui, si fréquemment, à Cergy ou à SciencesPo, quand je demande si telle piste de lecture a été suivie, que ce soit vers les classiques littérature ou dans les sciences humaines, ce qu’on me répond c’est : — Oui, je l’ai dans l’ordi. Et je ne demande pas le chemin qui a été pris pour se procurer Blanchot, Foucault et les autres, je les sais aussi bien qu’eux, les chemins. Si je veux qu’il y ait lecture, je dois désormais contourner l’impossible prescription livre, y compris du poche – pas proclamation, constat.

L’étape manquée au passage, avec dégât collatéral pour ce à quoi j’ai consacré pas mal de temps ces 5 ans, c’est l’epub, qui n’est intéressant que sur tablette (mais la tablette peut interpréter dans l’ergonomie du livre numérique une simple page web).

Le travail, de notre côté, les auteurs, reste une tâche en ce moment d’autant plus lourde qu’on ne peut pas s’appuyer sur une prise en charge collective, reproductible, comme c’était le rôle des revues, et des instances de médiation. On a des indices : le copain Joachim Séné, qui propose aux auteurs des sites web où ils soient maîtres de leurs données, de leur identité numérique, et dont l’ergonomie soit liée pour chacun au projet personnel, en a fait plusieurs dizaines ces 2 ans. Mais renforcement du constat : les jeunes auteurs qui, il y a 10 ou 20 ans, auraient été le relais naturel de l’édition pour de nouvelles publications, sont ceux qui s’équipent de sites avec leur propre nom de domaine et maîtrise de la base de données. Peu d’auteurs du monde tradi à l’horizon : voir ce que ça donne dans la programmation de colloques comme Enjeux contemporains, ou même à la fête du livre de Bron, par ailleurs un beau rendez-vous. On dirait que tout ce monde, comme la critique littéraire, se mobilise pour une espèce en voie de disparition, et ignore l’espèce en voie d’apparition.

Sauf que. Sauf que sur le web ça va bien, merci. Lieu de création en mouvement, avec partage des outils. Lieu de lecture, avec de plus en plus capitalisation d’un savoir éditorial (surtout pas perdues, mes 5 années de publie.net désormais officiellement sur autre tracé avec autre équipe), pour prendre en charge nous-mêmes nos textes, renforcer ce qui s’amorce comme autre écosystème, où écriture, lecture et propulsion s’articulent hors de l’ancien monde, non pas qu’on n’aurait pas pu trouver les intersections, je l’ai cherché avec obstination (voir mon texte dans la revue du Syndicat des libraires français, en 2006 : Si la littérature peut mordre encore), mais bien forcés de sauver notre peau, lorsque le déni est une telle muraille.

Alors oui, paradoxes. Hier matin proposé en petit comité une balade Proust dans mon école, pour une fois je n’avais pas l’iPad, mais avais apporté le Quarto. Et l’après-midi en atelier, comme ce matin tout à l’heure, j’ai devant moi – pour dessiner le chemin de l’oeuvre, aborder sa temporalité, la montrer comme matérialité – les 3 tomes du Pléiade Michaux et 2 ou 3 volumes séparés. Mais, pour que les étudiants lisent, je leur transmettrai par Intranet mes Michaux numériques (Gallimard n’a pas pris cette peine, ils ont trop à faire avec d’Ormesson, ils ont pourtant palpé des millions d’euros d’argent public pour numériser leur fonds, mais ça n’incluait pas de le commercialiser probablement ?). Et moi, tout hier soir, dans la petite piaule d’hôtel, comme – alors que j’allais quitter mon propre burlingue à l’école – cette jeune femme aperçue à son ordi dans l’immeuble d’en face, je n’avais pas de livre dans mon cartable, mais ai lu à l’ordi, alternant mode connecté et relecture d’un essai en PDF, jusqu’à 1 heure du mat.

Interroger en profondeur ces usages. Et comment les lois de domination s’y perpétuent. Et comment les outils de l’abêtissement médiatique s’y amplifient. Et comment on doit y résister à l’emprise de trusts pris eux-mêmes dans leur logique totalisante. Mais comment nos petits haricots de savoir et de curiosité (tenez, les oloé, ou que sur 180 étudiants à Cergy on dénombre bien une trentaine de blogs et sites) s’y propulsent, circulent, s’échangent... La banalisation même du glissement vers la connexion, sur téléphone, dans le train ou en cours, comment renverser ça en écart, découverte. Pas gagné. Mais notre lutte.

Questions tous azimuts. Internet nous rend-il fous (je n’ai même pas ouvert ce NouvelObs posé en mode publicitaire dans la piaule d’hôtel) ? Je sais juste que cette folie s’appelle lecture, curiosité, savoir, et qu’elle vaut mieux – en tant que folie – contre toutes les sérénades qu’on nous rabat, économie, entrepreneur machin truc, sans parler de toute l’écume.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 février 2014
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