Led Zep #32 | horloge, Whole Lotta Love

comment un seul morceau peut faire changer de niveau l’explosion amorcée, et de comment s’est construit le 2ème album


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C’est aussi l’été où Neil Armstrong marche sur la lune, l’été de Woodstock et du retour des Rolling Stones à la scène, c’est le tunnel par quoi soudain débouche au grand jour la définitive mutation qui accouche de notre monde dans sa configuration d’aujourd’hui et porte encore les lambeaux de la transition, des pans aigus et non lissés, une naissance lourde de tous ses excès potentiels : et ceux par qui vient cette naissance les appellent sur eux pour dix ans, les excès.

Et qu’ils donneront leur meilleur. Libérés, eux aussi, et pour les quatre ans à venir, des vieilles entraves. Mais, à l’autre bout du voyage : drogue, hôpitaux, cimetières. À savoir le prix, s’y seraient-ils engagés ? Justement, on a l’âge de ne pas y réfléchir, et Grant aurait balayé ça d’un revers de ses grands bras.

Ce qu’on sait : studio Mirror Sound, à Los Angeles, présence attestée les 4, 5 et 6 mai 1969, travail probable sur Whole Lotta Love, The Lemon Song et l’intro de Moby Dick. Le 10 mai, à Vancouver, enregistrement probable de la partie d’harmonica de Bring It On Home. Les 30 et 31 mai, New York, studio A&R, enregistrement probable de Heartbreaker. Le 6 juin, à New York, Mayfair Studio, enregistrement du matériau pour le solo de batterie de Bonheam, qu’ils intitulent désormais Moby Dick. Et New York, toujours, Juggy Sound Studio, Jimmy Page complète les guitares de Ramble On. Retour du groupe à Londres, on se retrouvera au studio Olympic probablement avant le concert du Town Hall de Birmingham le 13 juin, et encore avant le concert à Paris (leur premier concert à Paris) le 19 juin. C’est dans cet intervalle que Page et Eddie Kramer construisent la partie intermédiaire et les effets de Whole Lotta Love, qui sera joué en public pour la première fois au concert de l’école Centrale, au Kremlin-Bicêtre, le 19 juin. Le 20 juin, à Newcastle-on-Tyne, ils enregistrent en public We’re gonna groove.

 

 

Ensuite, ils jouent tous les jours pour leur tournée anglaise, mais leur présence est attestée au Morgan Studio de Londres les 25 et 26 juin : pour quels titres ? Puis ils repartent aux Etats-Unis le 4 juillet : l’album est « aux trois-quarts fini », dit Jimmy Page, ce qui signifie que c’est dans les intervalles de cette tournée d’été qu’il finira le mixage. Ils enregistrent les doublages de voix et les chœurs au Mystic Studio de Los Angeles le 5 août cela daterait la fin des travaux pour ce disque explosion.

Whole Lotta Love : une secousse sismique. Le riff en trois notes, chacun l’a dans l’oreille : la signature même de Led Zeppelin. A quoi ressemblait la toute première version, enregistrée au Mirror Sound de Los Angeles, ou au studio Olympic, (mais quelle certitude qu’il n’y ait pas déjà une première ébauche, une maquette enregistrée à Londres au studio Olympic ? Ils n’étaient pas assez célèbres pour provoquer qu’on vole ou recopie toutes ces versions intermédiaires (alors qu’on dispose de pas moins de neuf versions préparatoires pour Stairway to heaven). Et toujours Led Zeppelin produit ces maquettes où on joue ensemble en direct, à partir de quoi Page combine les arrangements, les overdubs, et sur laquelle on réenregistrera tout à la fin la voix et les solos. Comment Bonham a ce génie de maintenir le métronome en jouant sur le centre de sa cymbale, et l’incision qu’y fait Page pour y insérer le solo de batterie et les grincements saturés de guitare (le bottleneck métallique frotté de façon atonale sur la partie haute du manche).

Quand et comment il demande à Plant de refaire, casque sur les oreilles, la partie vocale : à Vancouver, à Londres, à Los Angeles ? Et pourquoi, dans le premier quart de seconde de la version définitive, on entend Plant qui termine un éclat de rire (ironie, joie, tension ?) à moins que simplement il tousse, comme si c’était une prise de hasard.
Et le bref solo de guitare qu’on a écoute mille ou deux mille fois, ce son distordu et saturé, est-ce qu’il l’élabore avant de trouver les notes, ou bien c’est ensuite, en le retraitant, seul à New York, loin des autres ?

 

 

Sur scène, c’est Page, et Bonham qui s’ajoutent à Plant pour les chœurs : en studio ils les ont enregistré comment, tous trois debout devant le micro Neumann 47, casque sur les oreilles, se tenant enlacés par les épaules ? Jamais de photographe autorisé à pénétrer dans les studios où ils travaillent, quand pour les Rolling Stones ou Bob Dylan on en a tellement. pourquoi et comment l’idée de ces glissements de voix du haut-parleur droit à celui de gauche, et la partie de tambourin ou de percussion c’est vraiment Bonham qui la rajoute, ou un anonyme de studio, ou lui-même ?

Et puis les sifflements du theremin. Le theremin, du nom de son inventeur russe, c’est un instrument inventé dès les années 20, mais qui n’avait jamais eu de destin qu’expérimental. On s’en sert toujours aujourd’hui, sans grosses modifications : une simple antenne, reliée à un générateur d’ondes. Le principe du theremin c’est d’être sensible à vos mouvements : plus on vient près et plus on vient vite, plus on fait monter l’onde en fréquence. Page dit qu’il l’avait déjà utilisé pour des effets de studio : et ce sera pour lui, sur scène, le prétexte à un étonnant numéro de sorcier, avec incantation des bras sous les projecteurs.

Eddie Kramer, le technicien avec lequel travaille Jimmy Page, dit qu’il a voulu utiliser pour ce nouveau morceau « tout ce que savait l’homme à l’époque », même si bien sûr cela ne concerne que le domaine du traitement sonore. Page rétorquera à sa façon, dans son goût intact du secret, que la connaissance de Kramer dans le domaine des ondes basse fréquence lui a été « très utile ».

Tout cela depuis le germe emprunté d’un vieux blues, qui n’était même pas tombé dans le domaine public : You need love de Willie Dixon. Steve Marriott et Ronnie Lane, des Small Faces, disent qu’un jour ils avaient un concert commun avec les Yardbirds, et que Jimmy Page leur avait demandé, ensuite, d’où venait ce morceau, qu’eux avaient repris de Muddy Waters (le premier à avoir enregistré la composition de Willie Dixon, en 1962), comme à dire : voilà Led Zeppelin, ils repiquent tout aux autres, adaptent vaguement à leur sauce et signent de leur nom. Et pour preuve, ajoutent-ils, que dans la même période l’inconnu Robert Plant, comme bien d’autres, les suivait de club en club, et que la partie vocale de Whole Lotta Love est à peine transposée de cette version du You need love qu’ils étaient seuls à jouer. Mais ce sont des choses qu’on ne prétend et qu’on ne raconte qu’une fois le morceau ayant pris sa valeur universelle, ou son ampleur, par le traitement qu’en ont fait ceux qui l’ont rendu célèbre.

 

 

De Willie Dixon, tous reconnaissent que ce qu’il a inventé est devenu le langage même du rock. Quand on demande à Keith Richards comment il a appris la guitare basse : « J’ai repris tous les plans de Willie Dixon », et pour Page il doit en être pareil. Lorsqu’en 1976, après l’interruption due à l’accident de voiture de Robert Plant, le groupe se retrouve à Los Angeles après la plus grande interruption depuis sa formation, c’est Hoochie Coochie Man, du même Willie Dixon, qu’ils jouent pour se remettre ensemble. Willie Dixon dira n’avoir découvert qu’en 1982 comment Whole Lotta Love se greffe sur son You need love, et intentera un procès au groupe en 1985. Il gagnera, et le vieux bluesman aura l’élégance de reverser le pactole à une fondation qu’il crée pour aider les jeunes musiciens noirs à enregistrer.

 

 

Quand paraît le deuxième album, le 22 octobre 1969 aux USA et le 31 octobre en Europe, on se précipite évidemment, on l’achète, évidemment. Un disque monolithe, avec son filon dur : Heartbreaker, Ramble On, qu’ils ont eu trente fois l’occasion de roder sur scène avant d’enregistrer, une façon unique d’aller en avant sans regarder sur les bords. Mais Ramble on est une amorce d’une autre dimension de Led Zeppelin : d’abord pour l’écriture de Plant. Un peu nostalgie des feuilles mortes qui tombent à l’automne (Leaves are falling all around, time I was on my way… I smell the rain and with it pain…) : c’est la première incursion dans l’univers rock de ce qu’on a lu chez Tolkien et son Seigneur des anneaux. Une guitare acoustique omniprésente, des fugues de voix non pas en chœur, mais Plant se recouvrant lui-même, un tambourin devant la batterie, au moins trois guitares électriques chacune ouvrant un nouvel espace mélodique sous le premier. Si le troisième disque de Led Zeppelin équilibrera encore mieux les versions acoustiques et les versions électriques, c’est ici qu’ils en ouvrent la piste. Et jamais ils n’oseront le transporter sur la scène.

Et bien sûr encore de ce blues comme écartelé qui est leur signature. The lemon song dérive droit du Killing Floor de Howlin’ Wolf, et la seconde partie est un hommage direct au fondateur Robert Johnson, et tant pis si la provocation (« Suce, suce-moi le citron, que le jus, le jus coule, sur mon pantalon… », rien d’autre) renvoie au statut de chansonnette pour pensionnat le I’m a king bee des Rolling Stones et ses allusions érotiques qui avaient paru si scandaleuses, six ans plus tôt . Et Bring it on home façon Sonny Boy Williamson, comme chuchoté par Plant avec son harmonica, surplombant le riff traditionnel maintenu par Page façon Delta, sur les seules cordes basses de sa Les Paul, avant l’irruption à une minute quarante-trois du riff lourd : autre séquence sur laquelle Willie Dixon les poursuivra pour emprunt et aura gain de cause.

Et puis Moby Dick. Jimmy Page offre à Bonzo son monument : en quatre minutes et vingt-et-une secondes, un montage-maison des éléments du solo que Bonham produit à chaque concert, dans le quart d’heure que désormais on lui accorde. Et Page construit une brève introduction à la Gibson (n’importe quel biographe ajouterait « rageuse », toutes les guitares électriques en littérature sont « rageuses »). Jusqu’ici, sur scène, le solo de Bonzo s’appelait Pat’s Delight, « Au régal de l’épouse ». Moby Dick en sera le titre définitif, sans que Page s’explique sur sa référence à Melville et la quête de la baleine blanche : à moins que Bonzo, à lui le fragile guitariste, lui ait toujours fait l’effet d’un Queequeg ? En janvier 1970, au Royal Concert Hall, Moby Dick en solo fait seulement un quart d’heure, en 1973 et 1975 Bonzo pourra le tenir quarante minutes, avec la même introduction, devenue presque un générique : mais peu d’auditeurs à savoir que c’est toujours le solo ébauché dans la caravane de l’adolescence.

 

 

En quelques jours, le disque est premier dans tous les classements dans les deux continents occidentaux, plus le Japon, Singapour et l’Australie, pour des mois et des mois : c’est comme voler au-dessus du monde. D’ailleurs, sur la pochette, l’ombre du dirigeable est en blanc derrière eux, qui sont grimés en aéronautes. Led Zeppelin II rejoint en tête de ventes Let it Bleed et Abbey Road. Fin novembre, l’album s’intercale entre Abbey Road et Let It Bleed, précédant ce maître disque des Stones dans les ventes. Et fin décembre on prend la première place devant Abbey Road qui boucle ses ventes, et on y restera sept semaines avant d’être évincés par le Bridge Over Troubled Waters de Simon and Garfunkel. « Ça a juste fait bang, dit Plant, aucun de nous ne s’y attendait ». Et Page : « C’était juste de la chance et d’être en rythme (it was just good luck and good timing). »

Désormais jamais un concert de Led Zeppelin sans Whole Lotta Love. Après Dazed and confused, et les grandes variations blues (How many more times, du premier album, durera vingt minutes au Royal Concert Hall), Whole Lotta Love devient un de ces nœuds d’intensité de leur performance scénique : lorsque Bonham attaque les congas, Page pose sa guitare, et approche à droite de la scène l’antenne verticale du Theremin, éraille tout le spectre sonore avec des gestes des bras qu’il prend soin de faire ressembler à de mystérieuses invocations sataniques, (ça plaît aux journaux), et pour en exotrquer des sons graves, il approche de l’antenne bras en arrière, juste par des ondulations du buste. Et lorsqu’il reprend sa guitare, il laisse Plant décider où va partir le medley, depuis le Sex Machine de James Brown ou le That’s all right mama de Presley, ou le vieux San Francisco de Scott McKenzie (qu’avait repris chez nous Maxime Leforestier : dans les collines de San Francisco). Et puis il y aura la reprise de guitare avec ce solo fou, Page recroquevillé et la Les Paul tenue presque sur les genoux, le visage couvert par les cheveux et sans qu’on voie rien de lui remuer, que ce rythme marqué par les genoux pliés.

La maison de disque Atlantic craquera. Sous prétexte de diffuser auprès des radios et des clubs une version courte de Whole Lotta Love, elle la fait valider par Jimmy Page, et lance sans leur demander leur avis, en jouant sur une imprécision du contrat qui les lie, ce qui devient le premier 45 tours. Colère de Grant et de Page évidemment, adoucie cependant des quelques bons millions de dollars qui leur en reviennent. Mais Grant résiste, on ne diffuse pas le 45 tours en Europe.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2014
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