Led Zep #31 | ambiance, été 69, côté public

prendre le temps de voir l’ambiance côté spectateur, et comment on laboure le terrain (il n’y a pas que Woodstock cet été-là)


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Parfois, Bonham craque : – Ce qui me manque, c’est ma femme, la maison, dit-il humblement. Alors on le soûle, on lui fournit une fille, on le remet au travail, Bonham continue. Il dit : – Ce n’est pas de jouer, jouer je pourrais faire ça tous les jours, toute la journée…

Qu’on prenne le temps d’un écart : cet été 1969, pour voir l’Amérique d’un peu plus près, et comme eux s’en saisissent. Ou bien, les concerts de Led Zeppelin, été 1969, vus côté spectateurs.

Extrait du New York Times, depuis Newport, Rhode Island, 6 juillet 1969. « Le Newport Jazz Festival a été envahi la nuit dernière par plusieurs centaines de jeunes qui ont enfoncé une partie de la barrière de bois de trois mètres entourant le terrain du festival et provoqué une bagarre à coup de pierres avec les gardes de sécurité. Alors que la porte principale était ouverte pour empêcher d’autres assauts sur la palissade, ils se sont dispersés parmi les 21 000 spectateurs, enjambant les fauteuils et les balustrades. Ils ont envahi la scène alors que jouait Sly and the Family Stone, un groupe rock, et ont éjecté les spectateurs payants des premiers rangs, envahissant aussi l’espace d’avant-scène réservé aux photographes. Une soudaine et brève averse, survenue pendant la mêlée, a ajouté à la confusion. Les gardes de sécurité se sont rassemblés devant la scène épaule contre épaule pour empêcher les envahisseurs de grimper. On ne rapporte pas de blessures graves. Georges Wein, le producteur du festival, exprime sa déception sur les conséquences de sa tentative d’associer des groupes rock à l’affiche de ce festival, dont c’était la seizième édition. Vendredi soir, une nouvelle partie de la palissade de bois était détruite, mais les gardes de sécurité ont pu repousser ceux qui tentaient de pénétrer. Après les événements de l’autre nuit, un conseiller municipal de Newport, David N. Fenton, qui avait soutenu deux ans durant les festivals de folk et de jazz, a demandé que le rock soit éliminé du programme des deux derniers soirs. M. Wein a annoncé que Led Zeppelin, le seul groupe de vrai rock (straight rock group) du programme de ce soir, était annulé. Après que Sly and the Family Stone eut joué pendant une heure, prestation du Word’s Greatest jazz Band, un groupe traditionnel, Maxine Sullivan, le chanteur, et Stéphane Grapelli, le violoniste de jazz français qui faisait sa première apparition aux États-Unis, a eu une influence apaisante sur ceux qui étaient massés devant la scène. En dépit de ces circonstances déprimantes (depressing) pour ses débuts américains, Grapelli a joué de façon remarquable, avec une légèreté, un goût entraînant et très imaginatif des mélodies, et une exécution plus que brillante. Plus tôt dans la soirée, trois groupes familiers ont joué, le Dave Brubeck Trio avec Gerry Mulligan, Art Blakey et ses Jazz Messengers, et le quartet Gary Burton. Hier après-midi le clou du programme, qui incluait Miles Davis, les Mothers of Invention et le Newport All Stars, c’était John Mayall, un joueur d’harmonica et chanteur anglais, avec un programme inhabituel mêlant le blues au jazz. »

Extrait du New York Times, Hampton, Géorgie, aussi le 6 juillet 1969. « Sous les étoiles et les projecteurs la nuit, sous le chaud soleil de Géorgie le jour, les promoteurs qui font la contre-culture souterraine (underground subculture) et environ 125 000 de leurs clients à cheveux longs, dont quelques vrais hippies, se sont retrouvés (met in convention) deux jours sur l’argile rouge de l’Atlanta International Raceway. Le motif de ce rassemblement de masse de la jeune contre-culture, c’était l’Atlanta Pop Festival, quatorze heures non stop de musique chaque jour, avec des groupes comme Blood, Sweat & Tears, Creedence Clearwater Revival, Pacific Gas & Electric, Sweetwater, Chicago Transit Authority, Led Zeppelin plus, pour les mordus du jazz (jazz buffs), Dave Brubeck et Gerry Mulligan. Mais la musique à elle seule n’explique pas un nombre aussi énorme (huge) de jeunes, pas plus que la présence du chef de cabinet d’un ministre ne justifie à lui seul une assemblée du Rotary International. Ce festival pop n’est qu’un parmi tous ceux qui ont lieu cet été dans tout le pays, et le premier à avoir autant de succès dans le Sud (Deep South). Ces festivals témoignent du mode de vie que poursuivent de nombreux jeunes d’aujourd’hui et le sens des affaires (business acumen) de ceux qui ont trouvé le moyen d’en faire profit. Quand les dernières centaines de jeunes ont finalement émergé de leurs couvertures et duvets, et chargé leurs voitures et camping-cars à l’aube ce matin, pour repartir dans leurs guimbardes (jalopies), cabriolets de sports ou camionnettes dans toute l’Amérique (all over America). Quelques affaires de poids ont été conclues, puisque se réunissaient à l’occasion du festival des hommes d’affaires, des agents, des promoteurs et les producteurs de quelques groupes valant plusieurs millions de dollars (multimillion dollar pop music). C’était aussi l’occasion d’un échange impromptu en marijuana et LSD, dont les acheteurs et fournisseurs laissaient l’offre et la demande régler les tarifs. Ces marchands de l’ombre ne travaillaient même pas à l’abri des tentes, disant en avoir apporté pour pas loin de 300 000 dollars et qu’ils espéraient là-dessus un bon retour sur investissement. A comparer aux 75 000 dollars qui ont été dépensé pour le cachet des artistes. Pour eux, qui en argot se disent underground industrial complex pour évoquer leur commerce de la marijuana, le succès était au rendez-vous. Malgré la quantité de marijuana et d’herbe, et la présence de LSD, il n’y a eu que peu d’incidents (freak-outs), épisodes psychotiques dus au LSD. Une équipe de quatre médecins et douze infirmières a pu garder la situation en main, traitant surtout des coups de chaleur et insolations. La police locale, avec le renfort de deux agents du bureau d’enquête de Géorgie (Georgia Bureau of Investigation) et sans doute de quelques agents des narcotiques, est restée discrètement hors de vue. On n’a pas signalé d’arrestation pour drogue, ni d’incidents graves, dans le festival ou sur la route. “La police a été chouette (great)“, dit un étudiant de vingt ans venus de l’université de Boston. “Tous ceux qui voulaient faire un truc ont pu le faire, allumer un joint devant tout le monde et sans s’occuper de rien, personne ne vous embêtait. Si les flics avaient débarqué, il aurait fallu qu’ils arrêtent tout le monde, alors là ça aurait mal fini…“ La foule s’agglutinait en large demi-cercle devant la scène et patientait tranquillement malgré le soleil. Le premier jour, on a manqué d’eau sur le terrain, ce qui a créé tout de suite la grogne (sullenness), mais les organisateurs ont pu obtenir des pompiers qu’ils remplissent leurs camions et arrosent la foule à la lance haute pression. Des milliers de jeunes couraient vers les camions de pompier dès qu’ils apparaissaient, les bras étendus pour se faire doucher. Les pompiers ont fait ainsi plusieurs allers-retours. A la nuit, le terrain ressemblait à un caravansérail. Des bougies et des feux de camps sont apparus. Ceux qui étaient fatigués s’endormaient à même le sol comme des guerriers blessés. L’air sentait l’encens, et des nuages de fumée brumeuse s’étiraient sous les projecteurs. Ce ne sont pas des endroits où l’on est timide (there was little shyness here). Le presque nu et le tout nu sont partout. Les fosses creusées à même la terre étaient équipées de tuyaux d’arrosage et d’eau courante, et ceux qui ne pouvaient utiliser les douches publiques bondées sur le terrain venaient là le soir et se débarrassaient de leur vêtements sans le moindre embarras apparent. A une heure du matin, on a lu un message au micro, demandant à une fille nommée Cathie de se présenter à l’entrée, parce que “tes parents t’attendent à l’entrée, très, très en colère contre toi“. Et le speaker a ajouté : “Mais si tu n’y vas pas, tant mieux“. Le public a hué la première phrase, applaudi la seconde. Et quelques heures plus tard, les mêmes repartaient sagement chez papa et maman, en attendant que le Underground Industrial Complex leur propose un nouveau rendez-vous. »

Extrait du New York Times, depuis Lewisville, Texas, 2 septembre 1969. « Des milliers de jeunes amoureux du rock repartent après trois jours de fête pop. Le chef de la police, Ralph Adams, sourit, plutôt content, les commerçants recomptent leur argent après des profits inattendus, et les habitants restent divisés sur l’attitude adoptée. Près de 100 000 jeunes ont participé aux trois jours du festival pop international, dans cette ville tranquille de 8 000 habitants, à une vingtaine de kilomètres au nord de Dallas, et les seuls problèmes sont venus de ceux que le chef Adams nomme « nos badauds locaux » (hometown gawkers). Le terrain du Dallas International Speedway a pris les couleurs d’une étrange kermesse pendant le festival, pendant qu’une foule jeune et bariolée (motley-garbed) errait entre les tentes, assis à même le sol ou sur des ballots de foin, tout autour de la scène. Des techniciens hirsutes ramassaient et redressaient les enceintes ou les projecteurs quand la foule applaudissait, dansait ou saluait la musique, qui allait du soul version sud de Sam and Dave au son extraordinairement amplifié de Led Zeppelin, un groupe anglais. Pour beaucoup, cependant, le camping dans le parc aménagé dix kilomètres plus loin le long du lac de Lewisville, a été le point focal. De nombreux jeunes ont vécu là dans des tentes, des bus ou des camionnettes repeints de toutes les couleurs, avachis contre les arbres à fumer leur marijuana et se baignant tout nus. A la nuit, l’air autour de la scène était lourd d’une virulente (punged) odeur de bière. Le camping était continuellement saturé, y compris une partie des cow-boys du rodéo annuel de la ville, venus traîner là, soit ivres, soit libidineux (leering). Dans la journée, des centaines d’habitants d’âge confortable sont ainsi venus en bateau jusqu’aux rives du lac, ou se garaient tout près de la plage en restant dans leurs voitures. La nuit, des jeunes d’ici, aux cheveux courts, décharnés (rawboned), sont venus faire leur numéro (cavorted) sur la route du camping, provoquant la retraite des campeurs dans leurs tentes. […] “Moi, ça me dégoûte“, dit un monsieur fumant cigare, d’âge mûr, qui est venu voir les jeunes se baigner nus pendant deux heures, hier, enfermé à clé dans sa voiture, dit-il. L’organisation en revenait à communauté familiale d’une quarantaine de personnes, la Hog Farm, venue de Taos, Missouri Nord, avec sa cuisine équipée, une tente pour les premiers secours et une autre pour les “bad trip“, gérant aussi les stationnements et la circulation et s’occupant, selon leurs termes, de “tout ce qui devait être fait (whatever needs going)“. La police municipale patrouillait autour du camp et du terrain du festival, mais pour l’essentiel a laissé les jeunes se débrouiller seuls. La sécurité était assurée aussi par la Hog Farm, un groupe de jeunes gens portant des brassards marqués “Friends“, et n’élevaient jamais la voix,. Quand les embouteillages causés par les voyeurs (sightseers) sont devenus un problème, le chef Adams a rencontré la Hog Farm, et leur responsable, Hugh Romney, a demandé alors aux baigneurs par haut-parleur, depuis un bateau à moteur, d’aller se rhabiller. Les réactions parmi les citoyens du cru ont été diverses. Les autorités municipales ont reçu plusieurs douzaines d’appels pour se plaindre du bruit du festival. Les organisateurs ont accepté cependant de commencer et de finir plus tôt que l’horaire prévu, et de veiller aux comportements bizarres. Mais sur la Highway 35, le lendemain, un motard de la police a été vu adressant, avec les doigts en V, le signe de la paix aux voitures des jeunes gens. Mme Ruth Davenport, propriétaire du supermarché Shorty’s Place, disait : “C’était vraiment de chouettes gosses, très polis, on va regretter de les voir partir.“ Le chef Adams, enlevant son chapeau et adressant le signe en V, a reçu plusieurs ovations de l’équipe du festival, tandis qu’il les remerciait de leur comportement. Le maire, Sam Houston, cependant, disait qu’il n’était pas encore sûr d’autoriser à nouveau la tenue festival, ajoutant qu’il en serait ainsi tant que durerait la mode des baignades naturistes, ajoutant : “Je suis personnellement opposé à ce genre de truc (that sort of thing). “ »

Led Zeppelin aura joué le 5 juillet à Byron (Géorgie), Newport (Rhode Island) le 6, Miami (Floride) le 8, Tampa (Floride) le 9, Jacksonville (Floride) le 11, Philadelphie le 12, New York le 13, Rochester le 15, Detroit le 16, Cincinnati le 17, Chicago les 18 et 19, Cleveland le 20, New York encore le 21, Milwaukee (Midwest) le 25, Vancouver le 26, Washington le 27, Edmonton (Canada) le 29, Salt Lake City le 20, Eugene (Oregon) le 31. Et pour août : Santa Barbara (Californie) le 1, Albuquerque et Austin (Texas) le 2, Houston le 3, Dallas le 4, Sacramento le 6, San Bernardino le 7 et le 8, Anaheim (toujours Californie) le 9, San Diego le 10, Lubbock (texas) le 13, encore Austin le 14, San Antonio le 15, Asbury Park (New Jersey) le 16, Wallingford (Connecticut) le 17, Toronto le 18, Shenectady (New York) le 18, Framinghham Natick (Massachussetts) le 21, Dania (Floride) les 22 et 23, Jacksonville à nouveau le 24, Monticello (New York) le 25, Hampton Beach (New Haven) le 27, New York (stade de Flushing Meadows) les 29 et 30, Lewisville (Texas) le 31.

« It’s all a mass of airports. That’s all you ever see… Ça fait un sacré paquet d’aéroports. C’est tout ce que t’arrives à voir », dit Bonham à la fin de l’année. Il complète : « Le tourisme, on peut devenir complètement écoeuré : on en a eu notre lot... » Sous-entendu, une fois qu’on a eu fini de faire les gamins, au début de 1969, on s’est peu occupé de ce qu’il y avait autour : on a des photos d’eux sur des voiliers, dans des fêtes foraines, ou sur les plages d’Hawaï.

« Je ne sais même pas comment on a réussi à en faire autant en une seule année », dit Bonham, qui ajoute : « None of us know how we’ve done it… Pas un de nous pour savoir comment on a tenu. »

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2014
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