Après le livre | mort des atlas (et comme nous les aurons aimés)

l’accès direct aux représentations spatiales sur le web compense-t-il la fabrique d’imaginaire que nous devions à nos atlas ?


En septembre 2011 paraissait au Seuil Après le livre, essai en 32 variations ou chroniques chacune explorant un des points séparés qui me paraissait récurrent si on essayait de penser, dans son mouvement, son imprédictible, sa marche chaotique, la mutation numérique de l’écrit.

Pas question de figer cette réflexion, qui continue de se déplacer à mesure de l’évolution de nos usages de lecture, comme des supports eux-mêmes, ainsi tout simplement que de l’évolution de l’économie du livre.

Je voudrais donc ici reprendre cette réflexion, la compléter ou l’infléchir. Pour commencer, cette réflexion sur l’atlas, publiée en septembre 2012 dans le n° 6 de la revue de la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg (merci de cette invitation).

Ce texte aurait pu aussi s’insérer dans la rubrique Autobiographie des objets ou Histoire de mes livres, il témoigne bien de ce que le site nous permet d’essayer de poser comme unité en mouvement, où l’ensemble des directions et tunnels contribue à la même quête.

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Image ci-dessus : vitrail de Chagall (Chicago).

 

Or le nécessaire hommage à Abraham Ortelius en incipit, je sais mal l’évolution et l’histoire de l’atlas comme forme imprimée. La définition de Littré (« recueil de cartes de géographiques ou de tableaux ») prouve d’une part qu’en son temps il ne s’agissait pas d’un objet éditorial commun, d’autre part, puisque son article du dictionnaire ne comporte pas de citation, que l’atlas en tant qu’objet éditorial n’est pas un pivot de la bibliothèque des écrivains de son époque.

La seule occurrence du mot atlas dans À la recherche du temps perdu, ainsi, serait emblématique : « sa singularité géographique, la race qui l’habitait, ses monuments, ses paysages, je pouvais les considérer ainsi que dans un atlas, comme dans un recueil de vues, dans les manières d’Albertine, cette passion mystérieuse. » L’adjectif géographique ainsi que le nom paysage, la posture de lecture (le verbe « considérer », qui n’est pas « lire »), l’association de l’objet éditorial à ces « recueils de vue » que nous ne connaissons plus, et finalement ce « passion mystérieuse » qui n’y est pas adjoint par hasard, nous disent bien le territoire de lecture qu’est l’atlas.

Je ne dis pas que l’atlas n’existait pas avant Proust : ce qui est à examiner, c’est quel saut technique dans l’imprimerie a permis une diffusion beaucoup plus large et populaire, et que c’est ainsi qu’il est devenu lieu d’imaginaire. Ce qui est à examiner, c’est comment l’idée même du monde, en se transformant, a permis d’en constituer la représentation non plus comme globe ou planisphère, mais livre.

Ainsi, m’a toujours fasciné ce passage du Tiers Livre de Rabelais. Panurge est le bouffon du Pantagruel de 1532, frère Jean le bouffon du Gargantua de 1534. Dans le Tiers Livre, en 1546, Rabelais utilise les deux bouffons côte à côte, et s’aperçoit soudain qu’ils ont, selon son propre dispositif narratif, 400 ans d’écart, une paille. S’ensuit alors une explication sur le temps et l’âge (« il n’est le marbre ni le porphyre qui n’aient vieillesse et décadence », à quoi Panurge répondra qu’il est comme le poireau, « tête blanche mais la queue droite, verte et vigoureuse »), avec cette chose essentielle que frère Jean voit soudain la barbe grisonnante de Panurge comme un planisphère – le récit rend compte d’une image, et le seul appui qu’il trouve pour cela, c’est la carte du monde.

Au XIXe siècle, le monde se globalise : les cartes comportent encore des taches blanches, au centre de l’Afrique et en Australie par exemple. Ce sont les physiciens qui décrètent l’existence du continent antarctique, par calcul de masses, avant qu’on réussisse à l’atteindre. Les guerres deviennent des vents mauvais balayant d’un coup toute la terre. L’atlas naît avec la conscience d’un monde qui n’est plus fermé à échelle d’une civilisation particulière, comme dans la longue historicité des cartes géographiques, mais dessin global incluant ce qui nous est étranger.

En tant qu’objet éditorial accessible à tout un chacun, l’atlas, si familier à notre enfance, est donc de construction récente, probablement vers 1820. Il correspond aussi à l’essor d’une veine spécifique de littérature, dont une strate serait l’accumulation des comptes rendus de voyage et d’exploration dans la revue Le Tour du monde, l’autre ce qui s’en engendre de fabrique d’imaginaire, depuis le Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe jusqu’à Karl May et Jules Verne.

De mon point de vue d’enfant et par rapport à ce que je demande aux livres, en tout cas, c’est bien ici que je soulève l’atlas familial.

Je voudrais des souvenirs plus précis. Je revois un volume toilé de gris, épais, qu’on ouvre avec respect, et qui inclut des photographies noir et blanc, dans l’armoire à livres du grand-père maternel. J’ai la sensation de la toile dans la main, le poids de l’ouvrage (j’ai forcément moins de dix ans), et l’étonnement à quelques-unes de ces photographies archétypes, rituels africains, banquise et volcan, jungles, montagnes. Je ne crois pas que nous en ayons un dans notre propre bibliothèque : la même quête, je la transpose dans la partie nom propre du Petit Larousse, et l’encart de cartes géographiques qu’il inclut en son centre.

Mais j’ai un souvenir très précis, par contre, de mon propre premier atlas. Et donc qu’il avait fallu que ce soit une requête personnelle, pour un Noël ou un anniversaire – je n’imagine pas que ce livre relativement cher ait pu participer d’une requête scolaire, de la même façon qu’on nous demandait d’avoir notre dictionnaire personnel.

On est donc vers 1965, ce n’est pas un atlas si épais, je le sens encore plutôt mince, la reliure est d’un carton rigide sombre, et par contre j’y passe des heures.

Est-ce que l’atlas alors est le premier objet éditorial à nous éduquer à un geste de lecture non linéaire, d’une complexité loin de la lecture narrative, et qui nous préparerait à nos modes de lecture d’aujourd’hui ?

Bien sûr que l’atlas est d’abord un objet à rêve. Ce n’est pas du texte qu’on lit, ce n’est pas non plus un renseignement utilitaire qu’on demande à la carte, mais il y a ce savoir : ce que tu regardes existe. Tu es en Asie centrale parce que tu regardes la carte de l’Asie centrale, le nom de cette ville te fascine comme te fascine aussi, parallèlement, l’Irkoutsk de Michel Strogoff – d’ailleurs tu as ouvert l’atlas pour la retrouver –, tu situes la montagne et le fleuve, la piste dans le désert, la voie ferrée et les mines. Si la lecture est d’abord un temps, tu auras lu l’atlas aussi longtemps que tu auras lu Jules Verne.

Mais à distance, c’est le mode de consultation qui demeure. Il y a cinq sections, parce qu’il y a cinq continents. Tu regardes peu l’Europe, tu crois connaître trop, et c’est trop encombré. Mais les grands continents, l’Asie et l’Amérique (celle du nord, celle du sud, continent compte double), quand on tourne la page on n’en dispose plus que d’un quart. On doit, pour aller d’une ville à une autre, passer d’une page à la suivante. Si on veut un point de vue synthétique, on doit revenir à la page précédente, avec un grossissement moindre.

Et puis l’index. Une liste de noms qui sont aussi incompréhensibles que doivent l’être les titres de la bibliothèque de Babel chez Borges, mais que tu cherches un nom que tu connais, il y est. Même ta propre petite ville. Et que tu t’arrêtes sur ce nom a priori si étrange, l’indication qui te sera donnée (comme une adresse urbaine au Japon, le numéro de la page, puis une section du genre C-7), te prouvera qu’il s’agit effectivement d’une ville, nommée par des hommes et où des hommes vivent. La liste entière des mots inconnus devenant alors une part, et non la moindre, du grand poème de l’humanité, qui fait ta propre langue.

En tout cas, je sais que ce mode de consultation, lire fasciné la suite de pages avec les noms serrés en trois colonnes, et puis partir vers celui-ci ou celui-là par sa seule faculté d’émerveillement sera une part essentielle du temps que je passe dans l’atlas.

Qu’on puisse utiliser l’atlas pour une requête utilitaire et précise, certes, mais ça va tellement vite que cela ne me laisse pas de trace aujourd’hui.

J’ai eu longtemps cet atlas de collège, puis un autre plus complet, le même en plus épais et plus lourd. Mais l’idée de bibliothèque personnelle, quand elle devient une nécessité, au moment où je noue avec l’écriture, vers mes 25 ans, inclut que je récupère cet atlas et qu’il soit dans mon bagage.

Nous avons racheté un atlas. C’était en 1988. Nous étions pour un an à Berlin, c’était la dernière année du mur, mais nous ne le savions pas, ni personne. Berlin était une sorte de creuset où toute personne que vous rencontriez était associée à une carte de géographie totale et hasardeuse à la fois. Nous avions acheté un atlas grand et cher, considérant que c’était un achat pour longtemps. Nous l’avons toujours. Bizarrerie, pour un livre qui touche de si près à l’imaginaire intime, d’utiliser un livre en allemand, mais pour un atlas ça ne gêne en rien. La litanie des noms, dans les pages de fin, était multipliée par dix ou cent, depuis mon premier atlas. Plus curieux, le dessin des frontières est-ouest, avant qu’un continent craque.

Il n’y avait plus de photographies exotiques : la représentation photographique, depuis les années soixante, est devenue collective, d’accès généralisé. Mais, nouveauté significative, le livre inclut une section de photographies par satellite, la terre vue du ciel.

Nous ne nous sommes pas débarrassés de cet atlas. Nous en serions incapables. Pourtant, depuis combien d’années n’avons-nous plus à le consulter ?

Lorsque, début des années 90, arrivent les CD-Rom, je demande à mon ordinateur d’assumer la fonction atlas. Je revois devant moi l’onglet « recherche » de l’encyclopédie Hachette qui avait été ma première, suivie d’une autre plus complète. Je revois, accompagnant les mots ou les fragments de texte, l’indication qu’un clic est possible, nous amenant sur une photographie, non pas une série limitée de photographies, comme dans l’atlas du grand-père, mais une collection vaste (pour l’époque, 3 ou 4 000 je suppose) de photographies, cartes partielles, graphiques ou tableaux de données, voire quelques films.

Je m’en sers toujours dans les premières années d’Internet, avant la connexion ADSL, et quand, pour chaque domaine qu’on explore, la ressource reste encore dénombrable.

Et si la révolution avait été Google Earth ? L’ordinateur relaie la fonction atlas lorsqu’il autorise un accès à une reproduction globale. Cette reproduction n’a cessé de devenir plus complexe, autorisant des déplis dans le temps, liant l’image satellitaire aux éventuelles ressources web associées à ce lieu. La révolution symétrique est celle de Wikipedia : quelle minuscule ville du continent nord-américain n’a pas son article, avec réserve de liens, et incluant – c’est essentiel – ce passage à la carte, qui permet elle-même, d’un coup de zoom, qu’on positionne le lieu précis dans une situation plus globale ? C’est important, parce que j’ai toujours lu la fiction avec recours possible à l’atlas, et désormais je lis la fiction avec recours possible – via connexion – au monde réel sous l’inconnu du nom évoqué.

Le basculement en mode « Street View » (pas seulement sur Google Earth, mais sur Bing et Yandex aussi, avec l’étrangeté de retrouver d’un moteur à l’autre le même lieu, mais figé avec des témoins, des lumières, une saison différents), qui nous ramène à une représentation directe de la réalité, contrairement à l’abstraction de la carte, n’épuise pourtant pas l’imaginaire, bien au contraire. Le décalage avec le temps, l’arbitraire de l’instant documenté, par chance maintiennent vive la part de rêve qu’on avait à l’atlas, par le fait même de son arbitraire et ses limites. Comment ne pas penser à ces dix-sept minuscules sphères que décrit Borges dans L’Aleph, où s’aperçoit le monde tout entier ?

Je n’ai pas de conclusion. Juste des questions. L’imaginaire géographique associé à notre pulsion même de lire est lui-même historicisé, et, dans la mutation actuelle, ses bouleversements en cours, la proposition technique – qu’on lise connecté, ou bien qu’on lise un « vieux livre » avec l’iPhone posé dans la tranche pour les prolongements de toujours – n’affaiblit pas la vieille pulsion imaginaire. Au contraire, en lui proposant de nouveaux modes de documentations et outils de représentation (la banalité même du clic sur la fonction « recherche images » de Google, quel chemin depuis le « recueil de vues » évoqué par Marcel Proust), elle offre des modes neufs de récit.

Concrètement : l’explorateur qui revient d’Australie fait construire par un graveur parisien, qui n’a pas quitté sa ville et sa presse, les illustrations qui accompagneront son compte rendu de voyage dans Le Tour du Monde, et donneront à son récit une illusion supplémentaire d’inclusion dans une réalité temporelle. Jules Verne prend les mêmes graveurs, leur fait construire une scène fictive, et héritera pour son roman de la même illusion. Dans la lecture connectée, contrairement au roman XIXe, nous n’avons plus nécessairement besoin de proposer, dans le dispositif même du récit, la représentation afférente du monde. Elle vient battre à flots jusque sous la surface même de lecture, mais de cette interférence même, nous aussi pouvons nous saisir pour faire bifurquer le jeu de fiction et d’illusion.

Reste la fin de l’atlas en tant qu’objet éditorial, moins de 200 ans après son irruption dans la bibliothèque de monsieur tout le monde, ou l’armoire aux livres de mon grand-père. Une mort dont nous ne nous sommes même pas aperçus au passage.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 avril 2014
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