métiers du livre | visite à l’école de traduction du CNL

de ceux qui consacrent deux samedis par mois à porter aux frontières leur tâche de traducteur littéraire


Traduire s’apprend ? Certainement. Je l’ai vu à New York en novembre puis mai dernier, rencontrant les étudiants du master traduction de la NYU, dirigé par Emmanuelle Ertel. Au bout des deux ans, un livre d’un auteur francophone contemporain traduit (grand enjeu aussi, que la possibilité de mettre en circulation ces traductions, et cela nous rendrait tellement service...).

Traduire s’apprend ? Certainement pas. On se glisse dans des vêtements dont on sait à l’avance qu’ils nous conviennent, qu’ils répondent à des interrogations qu’on a pour soi. Et le génie de la langue ne se transmet pas : par contre il s’éduque, s’aiguise, s’exerce à terrains qui lui sont exogènes, c’est une problématique sans doute parallèle à celle du creative writing.

Traduire demande-t-il un diplôme ? En ce cas, je ne devrais pas avoir le droit de m’approprier Lovecraft. Mais Julio Cortàzar avait son diplôme de traducteur quand il est venu en Europe pour traduire les manuels techniques d’un télescope suisse, et qu’il a découvert qu’en détournant cette écriture forcément objective s’ouvraient des mines de fiction.

En Allemagne il y a Strahlen, et à Arles récemment une étudiante argentine résidait pour s’atteler à la traduction de mon Daewoo, en tant qu’auteur on finit par connaître ces adresses.

J’ai appris l’an dernier l’existence de l’École de traduction littéraire du CNL. Comme d’habitude, tambour de brousse. Par Michel Volkovitch ou André Markowicz, qui y intervenaient, par Sarah Cillaire, fondatrice avec Monika Prochniewicz de la revue Retors, qui y participaient.

À la direction de cette initiative, cette année donc en sa 2ème saison, un traducteur professionnel, mais rompu à la critique, au journalisme autrefois – Olivier Mannoni, traducteur notamment du philosophe Slöterdijk (dont récemment son journal : Notes 2008-2011).

Principe : un samedi sur deux, les 14 « stagiaires » inscrits, et des auditeurs libres s’ils veulent (mais ils n’interviendront pas) se retrouvent dans la belle salle Certeau du CNL. Au programme, le matin, un intervenant du monde professionnel du livre ou de l’édition (voir liste). C’est à ce titre que ce matin j’ai parlé de la mutation numérique de l’écrit, et glissé à ce que les outils web offrent d’expériences et de possibles pour la traduction.

Il y a une idée que j’aurais bien voulu rendre perceptible, c’est comment avec le web on peut glisser de l’objet livre à un écosystème auteur-oeuvre qu’on remet en mouvement (dans mon site Lovecraft, associer les fictions aux notes biographiques, aux essais et articles et ce n’est pas un exemple isolé – ai parlé aussi des différents niveaux de langue que développait le site Fonsbandusiae de Danièle Carlès, exemplaire).

Puis on pique-nique avec les sandwiches du boulanger d’en face, je n’en parle pas pour les sandwiches, mais parce qu’on est ensemble dans l’ancien bistrot finlandais du 53 rue de Verneuil, et que la conversation est forcément un prolongement. Puis, l’après-midi, les participants repartent en séminaire cette fois sur es questions beaucoup plus techniques de la traduction ou de l’écriture.

Il paraît qu’avant leur séance de Noël chacun avait apporté le modèle de texte de ce qu’il considérait comme intraduisible. Ceux qui aujourd’hui étaient autour de la table traduisaient depuis le chinois, le russe, l’ukrainien, le polonais, le grec, le turc, l’anglais, l’allemand. Est-ce que les questions peuvent être communes ? Apparemment.

Est—ce le rôle du CNL de proposer une telle formation ? Quand on lit ce qu’en raconte André Markowicz, ou ce qu’eux disent de leur travail avec André, on ne se pose plus trop la question. À se demander même si cela n’a pas contribué avec la réflexion désormais assidue que mène André sur son travail, via sa page Facebook, évidemment fascinante et disproportionnée à son image.

Est-ce que c’est un modèle compatible avec la tradition universitaire, ou beaucoup plus près des workshops des écoles d’art ? La réponse est dans le choix des participants : tous sont déjà impliqués dans le monde de la traduction, on déjà publié des traductions (voir par exemple les états de service de Pierre Malherbet, qui gère le compte Twitter @ETL_CNL.

Façon positive de travailler ensemble ? On en revient avec pas mal d’idées. Sur la traduction, bien sûr. Cet après-midi, à relire le fil Twitter, ils ont parlé de la faute géniale en traduction, de traduire comme expérience constante de la frustration, ou bien que traduire c’est créer une troisième langue.

Ce matin, dans le train (on est voisins), Olivier Mannoni me racontait sa dernière intervention sur les faux en traduction.

En tout cas, merci à eux. Ça aide à faire le point. Surtout, ça donne confiance.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mai 2014
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