Lovecraft | Brève autobiographie d’un gribouilleur inconséquent (autobio, 1919)

Lovecraft avant Lovecraft et biographe de lui-même, version 1919


Pour connaître Lovecraft, ce qu’il raconte de lui-même n’est certainement pas la meilleure piste, par rapport à ce qu’on peut reconstruire de biographie réelle.

Mais, pour connaître Lovecraft, comment passer à côté de comment lui-même se voyait et se présentait ?

Il a rédigé plusieurs textes qui sont soit à forte teneur autobiographique, soit directement des autobiographies.

Les deux premières que nous proposons sur ce site pour commencer, cette Brève autobiographie d’un gribouilleur inconséquent et ces Notes sur une non-entité sont les deux plus significatives. Avec une différence de taille : la première, ci-dessous, date de 1919, deux ans avant que Lovecraft prenne vraiment le chemin de la fiction fantastique. Enraciné dans ses pratiques de journaliste amateur toutes disciplines (et il dira que ce seront des années de grand bonheur), il se forge une enfance sans la mort du père, sans la réclusion qui suivit la fin sans diplôme d’une scolarité bâclée, ici juste évoquée, et bien sûr sans que sa pratique de la fiction fantastique y soit dévoilée.

Et il le fait avec humour, dans une rhétorique toute basée sur ses apprentissages de la lecture et de l’écriture, régal pour nous suffisant... Ce texte est paru dans le journal de James Samples, évoqué au début et à la fin du texte, « Le clairon d’argent », The Silver Clarion.

Et cependant, dans ce texte, et encore plus dans Notes pour une non-entité qui va suivre, cette suite imparable d’éléments : l’importance de la lecture, ou ce qu’on vous offre des livres bien avant de savoir lire (par son grand-père, qu’ici il n’évoque pas), et cette passion pour la science qui le pousse, dès l’âge de 9 ans et sans plus jamais arrêter, à écrire pour publier, considérer comme véritable journal ce bulletin d’abord en exemplaire unique, puis reprographié à échelle familiale, qui l’amènera directement aux métiers de la presse.

Sans compter l’importance accordée à la notion d’amateur, et l’organisation de type associatif de ce monde pluriel et incroyablement actif de revues, journaux, publications sous toutes formes – même si Lovecraft, dès ses 28 ans, s’y revendique comme « conservateur », de quoi réfléchir à l’organisation du nôtre, dans sa profusion et la même vitalité numérique.

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H.P. Lovecraft | Brève autobiographie d’un gribouilleur inconséquent


Sous prétexte que la carrière terrestre d’un individu reclus et peu robuste se remplit avec sagesse de publications remarquables, mes lecteurs ne doivent pas s’attendre à ce que la chronique ici présente retienne leur attention ou éveille leur intérêt. Et sans la pression incessante d’un éditeur opiniâtre, nous leur aurions épargné cette affliction.

Je suis né à Providence, d’une pure lignée anglaise, le 20 août 1890. Les premières années de mon existence, mon mode d’expression fut plus souvent oral qu’écrit ; et mes goûts beaucoup plus modernes qu’à présent. C’est bien sûr une note particulièrement notable que mes paroles jusqu’à l’été 1891 aient trahi une affinité marquée pour le vers libre contemporain.

C’est l’année 1892, où s’enracinent mes propres souvenirs originaux, que s’amorcèrent les prémisses de ma carrière littéraire. Ayant maîtrisé l’art de la parole organisée, et assimilé l’alphabet, je devins un récitant invétéré de poésie, déclamant La chevauchée de Sheridan ou Les Contes de ma mère l’Oye avec la plus grande intuition et finesse. Et je commençai à m’entraîner à l’imagerie poétique, armé d’un alphabet en bois.

À la fin de 1893, j’avais ajouté un autre talent à ma panoplie : je savais lire. Mes goûts allaient jusqu’aux polysyllabes, même lorsque je n’étais pas certain de leur prononciation. Dans cette période, j’ajoutai aux contes de fée dont j’étais déjà familier les pages hautes en couleur de Grimm, et marquai un penchant affirmé pour tout ce qui concernait les mythes et légendes. La fin de l’année 1894 révéla encore un nouveau talent – celui d’écrire.

Les années 1895 et 1896 furent sans particularité, et bien que je n’aie cessé de gribouiller vers rudimentaires et prose grossière, aucun spécimen n’a survécu. Le principal événement fut comment mon intérêt changea de la mythologie allemande à la mythologie classique, à l’instigation d’une lecture attentive du premier et du second (The Wonder Book for Boys and girls et Tanglewood Tales for Boys and Girls) Livre des merveilles d’Hawthorne.

En 1897 je compose les premières tentatives auctoriales qui aient survécu, un poème de quarante-quatre vers en heptaèdres ïambiques et rimes internes, intitulé Le poème d’Ulysse, ou la nouvelle Odyssée, dont les premiers quatre vers s’écrivent comme suit :

La nuit était sombre, ô Lecteur, hark ! et voici la flotte d’Ulysse ;
En route pour le retour, la victoire pour couronne, en hâte d’honorer son épouse ;
Ç’avait été un long combat de détruire Troie, et abattre ses murs ;
Mais la vengeance de Neptune barrait son chemin, et dans ses pièges il tomba. »

En 1898 j’entrai à l’école, mais une santé maladive m’en retira, j’y remédiai par de longues lectures à la maison, et des cours particuliers. Pour principale distraction les heures passées dans la bibliothèque familiale, m’enfonçant progressivement dans des livres vieux d’un siècle, et développant insensiblement ce goût pour le XVIIIe siècle qui ne m’a jamais plus quitté.

De 1899 je date mon intérêt pour les sciences, et lançai ma propre et persévérante publication amateur, The Scientific Gazette, que je maintins sans discontinuer jusqu’en 1904. Elle fut publiée successivement au crayon, au stylo, puis ronéotée à l’hectographe (NdT : procédé de reproduction à la gélatine), et m’apporta un plaisir et une fierté infinis.

En 1903 l’astronomie devint ma passion principale, et je lançai le magazine, ronéoté à l’hectographe, The Rhode Island Journal of Astronomy, qui survécut jusqu’en 1907. Durant cette période je ne savais absolument rien des organisations de journalisme amateur, et les rames de papier que j’avais noircies restèrent inédites sans pitié jusqu’en 1906, quand je fis mes débuts dans le métier de l’imprimé, commençant une série de chroniques mensuelles sur l’astronomie dans le journal local.

De 1906 à 1914, je contribuai à diverses publications sans importance, évoluant à partir de 1911 des sciences pures jusqu’aux belles lettres (NdT : en français dans le texte). En mars 1914, Edward F. Daas m’apprit l’existence de l’Association des journalistes amateurs, qu’aussitôt je rejoignis ; un lien qui se maintiendra jusqu’à ma mort, et qui m’a apporté plus de bonheur que je n’en ai éprouvé nulle part ailleurs.

À l’Association, ma chance a été de devenir un contributeur régulier de la presse, et de tenir divers rôles, y compris celui de Président de la commission de critique publique, et d’aider au renouveau de ce conservatisme et ce classicisme que la littérature moderne tend dangereusement à rejeter. C’est à cela que j’ai consacré ma publication personnelle, The Conservative. Ces différentes activités m’ont sans nul doute valu la réputation d’être un vieux pédant insupportable ; mais je ne puis pas me plaindre à ce point de mon destin, tant que mon éditeur John M. Samples estime possible de gâcher du bon papier blanc pour recouvrir les annales trop volumineuses de la médiocrité béotienne.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 23 novembre 2013 et dernière modification le 13 août 2017
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