NSup, pédagogie fantôme

explorations de l’ancien CNDP


Un vendredi sur deux, quand on se retrouve avec le groupe de Normale Sup, on s’héberge rue d’Ulm, dans l’ancien CNDP.

Trois étages de couloirs, chaque couloir donnant sur d’autres sas, avec des bureaux, des fauteuils pour attendre là où nul ne saurait quoi attendre, des salles de réunion avec encore les étagères, des affiches, une bibliothèque vidée. Des services qui étaient découpés selon les matières qu’on scrutait : il y a une vitrine pour l’éducation physique et sportive, et tout d’un coup vous revivez les talons genoux en short culotte à l’école primaire, les matins de décembre (bon, les amis profs d’EPS diront qu’il y a mieux à faire aujourd’hui, mais mes souvenirs ne sont pas bien plus glorieux que ça : on nous faisait jouer au foot, en général, au bout de dix minutes que je m’arrangeais consciencieusement à louper leur fichue balle lourde et sale, on me disait que je serais mieux hors du terrain et fallait pas me le dire deux fois : jamais compris l’intérêt que tant de gens pouvaient trouver à des ballons).

D’autres fois, une vitrine surprise : le visage de Koltès, et des publications sur le théâtre à l’école, au fait, la chance qu’ils avaient de travailler avec Jean-Claude Lallias, ils en font quoi, maintenant, au CNDP ?

Au sous-sol, c’est la salle originelle de la Cinémathèque de Langlois. Il faudrait 50 000 euros pour la restaurer et la mettre en service, parlez que c’est d’actualité (au grand désespoir de Françoise Zamour, qui s’y emploie).

Aujourd’hui, via les descriptions d’amphi au temps de Bourbaki, dans Mathématique : de Jacques Roubaud, on est parti de ces vitrines, parti du mobilier, les porte-manteaux règlementaires, les accumulations de chaises, la photocopieuse qui reste dans le couloir, un bureau encore en service quand vingt salles autour sont désertes, pour pratiquer, à la manière du grand Jacques (comme on dit dans le métier), un mouvement de juxtaposition, association, imbrication.

Mais en restant le plus près possible de cette fascination qu’on peut avoir ici, en tout cas je m’y suis livré comme un gosse, à suivre un couloir et puis l’autre couloir, à pousser toute porte qui s’ouvre sur ces lieux vides improbables, traverser dans le noir et tenter de s’y retrouver, par l’autre escalier, par la salle de réunion à jamais évacuée.

C’est en plein Paris, et le CNDP maintenant prend ses aises sous le ciel raffarinien du Futuroscope : je n’ai rien contre le principe, on travaille et on vit très bien en province. Sauf qu’on a oublié Koltès au passage, que la littérature n’est plus discipline artistique (la mode, le cirque oui, mais la poésie et le roman c’est la maîtrise de la langue). Même plus d’ailleurs de "mission arts et culture" au CNDP, elle a été liquidée. Aux vitrines vides ou héritières des vieux savoirs du dix-neuvième (les boules d’atomes en bois pour la chimie, les squelettes de dinosaures) dont l’INRP ici travaillait l’histoire, on se dit que l’allégorie des pièces vides, rapportée à la politique en matière d’art à l’école, ce n’est pas simplement une projection due à la mélancolie du soir.

Au fait, Klaus est apparu avec une nouvelle machine. Un truc minuscule posé sur un petit clavier démontable. Je lui ai dit que je serais bien curieux de voir ce que je pourrais écrire, moi, avec un engin comme ça et que j’étais un peu jaloux, il a dû s’effrayer puisqu’il m’a répondu d’un ton bougon : "ça coûte 200 euros, c’est pas cher"... Textes bientôt.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 février 2005
merci aux 1454 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page