Lovecraft | un Commonplace Book bilingue & annoté

après le choc de la découverte des 3 états manuscrits du Commonplace Book l’été dernier, une édition qui reprend le chantier à la base


• l’unique édition bilingue du Commonplace Book, établie directement sur les manuscrits originaux ;

• 248p, livraison 48h par Amazon, prix fixe tous pays (NOTA : hors Fr, passer par Amazon de votre propre pays).


• sur la chaîne YouTube Tiers Livre, de nombreuses traces du séjour à Providence l’été 2015.

 

Ils appellent ça, les Anglais, commonplace book, et – il faut bien s’y faire – nous n’avons pas dans notre langue quelque chose qui désigne avec exactitude ces carnets, cahiers, où l’on recopie des citations, où l’on note des pensées ou des aide-mémoires pour les réutiliser. Ce n’est pas une collection de citations, ce n’est pas un agenda (Lovecraft en a) ni un journal intime mais, et cela dès le XVIIe siècle, et ils sont magnifiques, on trouve en Angleterre, dans les archives des scientifiques comme des philosophes, ces carnets dont la fonction de réemploi est essentielle (voir des exemples ici). Alors, et parce qu’il s’agit pour les Lovecraftiens d’une appellation culte – on peut même supposer que l’affectation pour Lovecraft à choisir une appellation typiquement anglaise souvent associée à ce XVIIIe siècle qu’il vénère, et tombée en désuétude, est volontaire – on continuera de l’appeler ici Commonplace Book.

un exemple célèbre de Commonplace Book anglais du XVIIIe : les mesures à prendre en temps d'épidémie
un exemple célèbre de Commonplace Book anglais du XVIIIe : les mesures à prendre en temps d’épidémie

Lovecraft a l’habitude des carnets, il est capable d’en acheter un à 5 cents spécialement pour écrire une histoire dans un square, après une nuit complète de marche urbaine (Lui), il réutilise en 1933, pour ses notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle, un agenda un peu trop luxueux qui lui a été offert en 1927, et resté vierge depuis. Mais son Commonplace Book, il le fabrique lui-même. Feuilles pliées puis coupées, reliure cousue, et l’inscription Commonplace Book soigneusement calligraphiée dans une écriture à l’ancienne.

Et il va s’en servir quinze ans. Précisément, de 1919 à 1934, période qui embrasse à la fois les premières fictions, le deuil de la mère, l’implication dans le journalisme amateur, puis les fiançailles et mariage avec Sonia, les deux ans à New York, la réinstallation à Providence et ces constants voyages qui suivent, à New York chaque Noël, et tout au long de la côte Est du haut en bas, de Québec (deux fois, dont une aussi à Montréal) et la Floride. Est-ce qu’il emmène le fragile et précieux Commonplace Book, son carnet à idées, sa mine à fictions et inventions, dans tous ses voyages ? Probablement pas, et heureusement : en 1928, au moment de prendre à Albany le vapeur qui fait la liaison avec Boston et New York, il se fait dérober son sac noir de voyage. Consolation tardive, c’est ainsi qu’on apprend que, outre son écritoire en carton à rabat dans laquelle il a ses enveloppes et ses feuilles pour la correspondance, il emporte avec lui sa lunette à contempler de loin les maisons coloniales inaccessibles, et un de ces agendas comme celui qu’on a conservé pour l’année 1925. Mais il l’a avec lui en Floride en 1934, dans ce long séjour chez les Barlow, lorsque Bob – âgé de seize ans cette année-là – lui dactylographie tout le carnet dans un petit classeur à deux anneaux de métal, sur de petites fiches cartonnées. Lovecraft lui laisse le premier manuscrit en échange. Mais il continuera pendant presque trois ans à annoter, dater et corriger les petites fiches du classeur, les compléter aussi en ajoutant d’autres fragments. En 1938, un an après le décès de Lovecraft, ce sera le geste d’hommage de Barlow, qui fonde pour cela une micro maison d’édition : publier ces deux cent vingt fragments du classeur. Un voyage dans la tête de Lovecraft, un atelier où les idées se chevauchent, s’ajoutent, puis vont s’assembler par deux ou trois dans les histoires, ou rester ici solitaires. Et bien souvent, quand on lit les grands récits, on la reconnaît, cette fragile note de départ.

Et moi, ce 7 juillet 2015, quand je m’assois pour la première fois à la John Hay Library avec devant moi le carnet, le classeur, et le dactylogramme établi par Barlow en 1938, je ne me doutais certainement pas que ce serait aussi compliqué et que j’allais y passer plusieurs semaines. Les transcriptions (le travail de S.T. Joshi, toujours impeccable) sont fiables – à peine une ou deux erreurs minuscules ou abréviations mal reconstituées, à force de mariner sur ces fiches. Mais découvrir par exemple que jamais ces fragments n’ont été numérotés. Que parfois, quand il s’agit juste d’une phrase recopiée, de Hawthorne par exemple, c’est pour Lovecraft un fragment comme les autres. Et que nous, Français, avons aussi un avantage : pour Montaigne (les A, B et C) des trois états successifs des Essays, son fameux je suis moy-mesmes la matiere de mon livre), dans les brouillons, versions et scénarii de Madame Bovary, dans les strates successives des ajouts de À la recherche du temps perdu, nous avons appris un minimum d’outils de génétique.

Considérer chaque fragment dans son mystère, dans son ouverture vers l’inconnu, mais aussi le relier à l’œuvre, et garder dans la transcription qu’on en fait cette stratification de l’écriture, c’était la première et humble tâche, à moi qui au départ ne voulais que traduire.

Ou bien aussi parce qu’on traduit autrement, si on a devant soi le fil cousu par Lovecraft lui-même de la première reliure, ou bien les petites fiches cartonnées avec leurs biffures et leurs ajouts.

On suppose que les premières notes sont prises dès la fin 1919, puisqu’en 1920 il écrit à Reinhardt Kleiner : « Ces derniers temps, j’ai rassemblé des idées et des images que je puisse reprendre en fiction. Pour la première fois de ma vie, je tiens un carnet de travail (commonplace book).

C’est donc Lovecraft lui-même qui dès le départ utilise l’expression surannée commonplace book, qui n’est pas un journal (diary), ni le brouillon d’une oeuvre en cours, ni non plus un recueil de citations. Ou bien, si Lovecraft constitue un recueil de citations, ce sont des citations de ce qu’il n’a pas encore écrit ! Dans la même lettre, aussitôt, il précise ce que signifie pour lui le mot commonplace book : « ... if that term can be applied to a repositary of gruesome and fantastick thoughts... si on peut employer ce mot pour un registre de pensées horribles ou fantastiques... » Le mot repository désignant l’entrepôt, le dépôt, en tout cas le vocabulaire commerçant du registre comptable ou juridique. S’il fallait absolument traduire le titre, ce serait cette phrase dont j’aurais fait socle : « Registre de pensées horribles ou fantastiques ».

Que cette liste soit un travail continu et permanent, une partie centrale de l’atelier, Lovecraft le confirme par l’épigraphe qu’il installe lui-même en tête de son carnet, sans qu’on puisse déterminer si c’est tardif – au moment où il l’offre à Barlow et ajoute l’exergue, ou bien dès l’ouverture même du Commonplace Book – et le mot book lui-même n’a pas même valeur en anglais et en français, puisque nous ne l’utilisons que pour le livre clos et figé, tandis que l’anglais avec note book ou exercise book, l’utilise aussi pour le cahier scolaire ou personnel.

« This book consists of ideas, images, & quotations hastily jotted down for possible future use in weird fiction. Very few are actually developed plots – for the most part they are merely suggestions or random impressions designed to set the memory or imagination working. Their sources are various – dreams, things read, casual incidents, idle conceptions, & so on… Ce carnet rassemble des idées, des images, des citations recopiées à la volée, pour l’éventualité d’un usage ultérieur dans les fictions surnaturelles. Quelques-unes sont déjà des sujets développés – pour la plus grande partie, elles consistent en suggestion ou impressions aléatoires conçues pour garder en état de marche la mémoire ou l’imagination. Leurs sources sont diverses – des rêves, des choses lues, des observations, des conceptions vagues et ainsi de suite. »
Le « very few » et la référence aux weird stories tendraient à prouver que l’épigraphe est tardive, mais ne suffit pas à la dater du moment où Lovecraft offre le carnet à Barlow. Mais quelle est importante, cette idée de la vitesse (hastily jotted down) dans la prise de note, renvoyant au « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses » de Balzac.

Bien sûr, pour Lovecraft, des notes destinées à réutilisation, mais justement, très peu l’ont été. Elles valent pour elles-mêmes, et pourquoi pas pour créer un genre absolument neuf : la fiction complète en une ligne ? Félix Fénéon ou Karl Kraus ou Kafka, que n’aura pas le temps de découvrir Lovecraft, s’y sont déjà engagés – comme Daniil Harms plus tard, ou bien sûr Henri Michaux, cette question de l’ultra-bref est devenue forme esthétique majeure, reconnue comme telle : et si une part de l’importance que prend pour nous aujourd’hui le Commonplace Book tenait aussi à notre propre évolution en tant que lecteur, trouver la même passion à une histoire en trois lignes qu’une autre en trente pages ?

Mais cette réflexion sur les sources, lectures, rêves, incidents de la vie réelle suffit à envoyer tout droit cette liste, à la fois poème surréaliste, foule en mouvement, bassin de vocabulaire pour l’imaginaire le plus sombre ou le plus déréglé, dans la réserve étroite des grands textes de l’archéologie d’écriture de Lovecraft. D’ailleurs, très peu de sources évoquées, si on compare à l’autre cahier, celui de 1933.

Et ne pas contourner aussi comment nous-mêmes avons pu forger notre regard sur le Commonplace Book par cette première édition qu’en forge Barlow dès 1938, quand ses parents lui achètent une presse d’occasion et qu’il fonde ce qu’il appelle The Futile Press.

Sommes-nous les premiers à nous fasciner pour ce texte, culte pour tous les Lovecraftiens ? Non, puisque Barlow le publie dès 1938. Non, aussi, pour l’importance que tous nous accordons aux textes de Lovecraft sur l’écriture elle-même, ses « notes pour écrire de la fiction surnaturelle », son article sur la « composition littéraire » – ce n’est pas un hasard, dans ce que Lovecraft et ses contemporains inventent d’écriture collective dans l’essor des magazines, que le creative writing y trouvera un de ses plus solides embryons.

Ce qui fascine, ici, c’est de savoir que chaque note inclut la possibilité d’une histoire. Parfois, Lovecraft l’a écrite. Parfois, il a utilisé deux ou plusieurs de ses notes dans une de ses histoires. Mais les thèmes qu’il dégage, c’est notre propre imaginaire qui la construit, l’histoire.

On voyage dans une littérature à inventer. On s’envole vers notre propre possibilité de marcher solidement dans l’inconnu. Parfois, trois mots, une image suffisent.

Pas étonnant que le Commonplace Book ait alors connu une telle postérité, ait généré à son tour tant d’incursions dans les monde de la peur et de la folie, ou des plus mystérieux décalages du monde ordinaire.

Nous sommes donc dans le lieu le plus intime et secret de l’invention Lovecraft. Un carnet qu’il a mis plus de quinze ans à constituer. Et c’est bien pour cela qu’au sein de l’œuvre de Lovecraft, prise dans son ensemble, le Commonplace Book est un livre en tant que tel, qu’il fallait respecter en tant que tel.

Une page pour chaque note, pour laisser le voyage intérieur se faire.
Quelques notes, à l’économie, parce qu’il ne s’agit pas de relier ces notes à leurs sources ou bien ce que Lovecraft en a fait, mais de démêler ce que cela change à l’invention fantastique elle-même.

Une version bilingue, parce que le jeu de miroirs renforce encore l’attention au texte, et que chacun probablement aurait sa propre version de l’énigme constituée par chacune des plus de deux cents propositions.

Un livre, tout simplement parce qu’il n’existait pas encore, ni en France ni même aux États-Unis, pour respecter au plus près les trois strates d’écriture que nous offre un manuscrit étalé et complexe, qu’il s’agit enfin de prendre au sérieux.

Personne ne saurait aujourd’hui travailler sur l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft sans d’abord exprimer sa dette à S.T. Joshi, celui qui nous permet d’appréhender l’œuvre comme écosystème, avec les référents autobiographiques, les lectures et apprentissages, et l’univers des lettres auquel nous commençons tout juste à avoir globalement accès. C’est à S.T. Joshi que nous devons aussi l’établissement critique des plus grands textes.

Remerciement à la John Hay Library de Providence et son conservateur, Christoph Geissler, pour l’accès qui m’a été permis, l’été 2015, à ces manuscrits.

Remerciement au Ministère des affaires étrangères pour la mission Stendhal qui m’a été accordée et m’a permis ce voyage.

Remerciements au petit clan lovecraftien (Philippe Met, Jérémy Chateau, Éric Legendre) toujours présent pour études, analyses et compléments.

Remerciement à Benjamin Dumond, qui pour son master de graphisme et design a réalisé une première version bilingue du Commonplace Book (avant ce travail sur les manuscrits), dont les principes ont largement inspiré la décision de ce livre.

Photographies salle d’étude de la John Hay Library et des strates manuscrites du Commonplace Book initial plus carnet recopié par Barlow, FB sous © John Hay Library.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 juillet 2016 et dernière modification le 30 juillet 2017
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