où en sont les pionniers du Net

sur l’histoire du Net littéraire


note du 11 mars 2011
Au moment de partir présenter publie.net aux bibliothécaires de Blois et Loir-et-Cher (DLP41), je repasse en Une ce billet, ce sera un bon début de ballade web.

note de septembre 2006
Il y a 10 ans exactement, fin août 1996, équipé d’un modem 11 500 k, je tentais ma première connexion Internet, téléchargeais les Fleurs du mal et prenais contact avec le site Athena pour leur proposer en échange mes fichiers numériques de Rabelais. Quelques mois plus tard, je créais mon premier site perso, équipé de Claris Home Page, le 800ème site wanadoo. Je remets en vitrine cette réflexion de janvier 2005.


Mes souvenirs de première connexion datent de septembre 1996. Un modem à 10 kb, un numéro de connexion obtenu de Compuserve, et une fois connecté, aller vers un serveur (je crois, l’université d’Aix-en-Provence), où on pouvait télécharger Netscape 2. Il fallait quarante minutes environ, après quoi on pouvait naviguer. Courrier électronique ? Personne de mes connaissances n’avait d’adresse, ni ne l’utilisait.

J’avais lu dans Le Monde qu’on pouvait trouver sur Internet les Fleurs du Mal à télécharger. J’utilisais un traitement de texte (Atari 1040) depuis 1988, j’étais passé au Powerbook Apple en 1993. Je me suis rendu à l’adresse indiquée, et quelques minutes plus tard je pouvais utiliser les fonctions recherches de mon traitement de texte à l’intérieur du texte de Baudelaire.

Ne sachant pas me servir du courrier électronique, j’ai envoyé une lettre par voie postale au responsable du site Athena, d’où j’avais téléchargé les Fleurs du Mal, estimant poli de l’en remercier, et lui proposant en échange mes numérisations de Rabelais d’après les fac-simile de l’édition originale, recopie qui m’avait occupé pendant près de deux ans pour édition publiées chez POL, mais la collection venait d’être abandonnée.

J’en parle aujourd’hui, parce que (le très révolutionnaire) Google proclame sa volonté de numérisation massive des fonds patrimoniaux, la France via président de la République ou ministre de la Culture en parle tout d’un coup comme s’ils s’étaient préoccupés à un moment quelconque de nous soutenir, dans ces jours du tout début de l’Internet et qu’il s’agissait d’une véritable chaîne humaine, d’un travail de fourmis du clavier : travail que nous n’avons jamais cessé, sans jamais d’aide ni subsides.

Ainsi, cette première nuit de connexion via mon modem et le numéro Compuserve (il n’y avait pas de Wanadoo ni de Free, je l’ai passée (entièrement je crois, mais j’aurai sur le réseau bien d’autres navigations qui ne finiraient qu’à l’aube) à explorer les ressources proprement littéraires.
Ainsi, le projet Gütenberg de Chicago était déjà lancé, mais supposait un abonnement qui le confinait aux institutions ou aux chercheurs relevant d’une bibliothèque ou d’un organisme. Ainsi, en France même, de Frantext, et ses fonds déjà largement constitués (incluant Gracq ou Saint-John Perse). Mais dans l’esprit de partage et de disponibilité d’Internet, les ressources étaient bien plus maigres.

Pierre Perroud, le fondateur d’Athena, était (est toujours) minéralogiste à l’université de Genève. Il avait mis en place une base minéralogique en libre accès sur Internet, sa passion de Baudelaire l’avait incité à transcrire les Fleurs du Mal et les proposer. Il a continué, comme nous faisions tous, sans scanners (il n’aurait pas été concevable d’en disposer un à titre privé), mais en recopiant. Quand nous avons eu installé les Rabelais, je me suis mis aux Poèmes en prose de Baudelaire (recopie intégrale, 25 minutes par jour pendant un mois et demi, d’après fac-simile édition originale), puis à Une Saison en enfer et aux Illuminations de Rimbaud : combien étions-nous, quelques dizaines tout autour du monde, à estimer que la disponibilité sur Internet de ce patrimoine en langue française était vitale et justifiait nos minutes de copie ? Enfin, au terme de cette première année, aux Chants de Maldoror de Lautréamont. Et, en même temps qu’on installait sur Athena notre Maldoror, nous découvrions qu’un universitaire de Montreal avait fait la même chose, au même moment, Michel Pierssens venait de créer son site Maldoror. Du travail pour rien ? Non, puisque en recopiant on pense, on découvre au ralenti les harmoniques du texte, les systèmes de jeux et de pastiche, les fractures. Les sites sur Balzac, Flaubert ou Mallarmé que nous connaissons aujourd’hui ne viendraient que bien plus tard.

Mais nous comprenions que notre travail artisanal avait ses limites. Pierre Perroud continue de tenir à jour un répertoire des ressources propres à Athena (2000 textes au bout de trois ans) qui surgit toujours au premier rang des algorithmes Google, et des liens vers les autres textes accessibles. Nous maintenions à l’intérieur des textes de discrets cryptages, un mot mis à la place d’un autre à tel endroit, qui permettait d’identifier à coup sûr les pirates et les recopies, puisque notre idée était de développer ces textes, les corriger, y veiller.

L’autre chaîne était liée au Conservatoire des arts et métiers, ABU : l’Association des bibliothécaires universels. Même principe de volontaires qui recopiaient puis mettaient leur fichier en partage. A l’ABU sous une forme plus fruste, texte seul zippé sans version html. Mais travail considérable.

Et puis, mais seulement à ce moment-là, 1998, les grandes institutions ont enfin fait irruption sur Internet, sans se presser. La bibliothèque nationale a lancé Gallica, et notre système de recopie individuelle n’avait plus sens. Il reste qu’aujourd’hui encore, sur ce cœur de langue que sont, pour la langue française, les répertoires cumulés d’Athena et ABU, les fichiers mis en ligne à l’époque sont encore les fichiers de référence pour le téléchargement.

Dans cette première nuit d’Internet, en 1996, j’avais trouvé ClicNet, le répertoire de littérature française en ligne de l’université de Swarthmore, aux USA. Il n’a guère changé, mais c’était le répertoire de liens principal.Et puis Hubert de Phalèse, dont je n’aurais pas deviné qu’il s’agissait d’un collectif, avec sa « chronologie littéraire ». On faisait le tour de l’Internet littéraire de langue française en moins de 3 heures.

J’ai donc installé la première version de mes pages personnelles à l’automne 1997, envie d’expérimenter, dépit de constater l’absence de tout repère en littérature contemporaine - et merci à Philippe de Jonckheere (voir ses contributions ci-dessous dans le forum) d’avoir retrouvé cette version déjà tardive de 2001, d’un intérêt archéologique certain ! J’ai mis en ligne un CV avec bibliographie, un répertoire de liens, et j’ai pioché dans mes archives différents articles rédigés sur les copains : Pierre Bergounioux, Didier Daeninckx, Jean-Paul Goux. Dans mes premières pages aussi, une ballade réseau devenue page liens, régulièrement tenue à jour mais avec quelques adresses qui n’en ont jamais bougé, si on cherche à rejoindre Edgar Poe, Raymond Carver ou William Faulkner.

Ce mois de septembre 1997, c’étaient les premières ressources en ligne, bien modestes je l’accorde, concernant la littérature française contemporaine. Déjà, mon carnet d’adresse mail devait comporter une dizaine d’adresses : principalement celles de notre petite tribu d’activistes du virtuel. J’étais le 800ème site répertorié en France par Wanadoo, et ils m’ont même offert une sorte de récompense, choisi comme « site du mois » : dès lors ces pages personnelles seraient répertoriées dans les moteurs de recherche de l’avant Google, et surtout le moteur interne de Yahoo, qui dominait avec Altavista. Dans la même saison sont venus Christine Genin et son Labyrinthe, notices bio-bibliographiques rédigées pour la BNF, mais qui se refusait à les éditer sur son site.
Dans cette période où les mises en ligne individuelles étaient le visage même d’Internet, lui constituant son corps à chaque page supplémentaire, surgissaient les mystères : qui se cachait (se cache encore) derrière l’Almasty, l’antre littéraire, où on peut trouver La Mer de Michelet et qui est ce Trismégiste qui nous a fourni le miracle d’un Montaigne complet en version html : et quel bonheur de se promener dans un Montaigne en traitement de texte. On ne trouvera rien à brouillon, et de vrais petits pages au mot page, mais qu’on entre cahier, et c’est tout le rapport de Montaigne à l’écriture manuscrite qui surgit imprévu.

Ensuite, fin des « pages perso » à cause de leur prolifération même. Passer au nom de domaine, comme maulpoix.net ou novarina.com : mais bon.com ou bon.net c’est pas terrible, bon.fr ç’aurait été génial mais je n’y avais pas droit, un auteur n’étant pas une entreprise. Je revenais de ce colloque à Philadelphie où un universitaire à fort accent avait demandé en ouverture : « La littérature française remue-t-elle encore ? » Et il y avait La nuit remue de Michaux... J’ai acheté le domaine remue.net et comme des amis très tôt m’ont rejoint (Ronald Klapka, Philippe Rahmy, Jean-Marie Barnaud), la structure associative s’est vite imposée...

Dans les grandes manœuvres qui s’annoncent, et cette idée d’une disponibilité globale des textes, ce travail de germe que nous avons mené à quelques-uns peut paraître dérisoire, ou du moins caduc.

Mais dans la profusion même d’Internet, qu’on suive les pistes d’importance, comme Baudelaire ou Rimbaud, et on verra que les sites ne sont pas légion. Qu’il ne suffit pas de rendre le texte disponible, mais d’organiser sa lisibilité, ses arborescences. C’est moi-même qui ai choisi, dans mes pages Baudelaire, d’installer les Conseils à un jeune littérateur ou l’article de Marcel Proust. Côté Proust, le « dossier pédagogique » de la BNF est un appui nécessaire à la libre-disposition des textes. Je pratique le texte numérique pour des recherches d’occurrences, des sondages thématiques, et à ce titre je ne me considère pas agissant illégalement lorsque je consulte mes textes numériques du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier ou d’Alcools d’Apollinaire, pourtant protégés jusqu’en 2034 pour leurs faits de guerre. Mais je n’aurais pas l’idée d’installer sur mes pages le Montaigne que j’ai affiné pour mon propre usage, puisque je l’ai emprunté d’un autre.

Me fascine, dans ces huit ans d’Internet, le fait qu’à aucun moment nous n’avons pu rendre l’évolution du Net prédictible. L’effervescence intellectuelle qu’on y éprouve tient sans doute en bonne part à cette imprédictibilité même. L’apparition des sites d’éditeurs, puis ceux de libraires, qui auraient pu rendre caduc un site d’auteur comme le mien, se sont stabilisés - hors exceptions - dans une fonction Internet de service minimum, même si en ce moment le dépli contraire semble se réamorcer (voir Sauramps ou Ombres Blanches dans ma page liens). Prolifération de sites personnels d’auteur, y compris l’admirable Michel Butor, puis leur repli (les sites défunts de Tanguy Viel ou Joris Lacoste, dont on retrouve les textes sur Inventaire/Invention ou chaoid.com).

L’irruption timide de la presse littéraire sur le Net (voir la façon dont s’y prend la Quinzaine Littéraire, ou les archives très minimales du Magazine Littéraire), et parfois son dégagement. La première liste d’info que nous avons montée avec les amis fondateurs de remue.net c’était 60 personnes et cela nous semblait déjà beaucoup : on en est à plus de 1200. Mais l’actualité littéraire au jour le jour, et la lettre hebdo, on laissait cela au Matricule des Anges, sauf que le Matricule papier ne se vendait plus : on a hérité à remue.net, sans l’avoir cherché, de la mise en sourdine provisoire de ce site d’actualité et critique, en même temps qu’Inventaire/Invention, que Patrick Cahuzac rejoignait remue.net en inventant ce concept de la revue en ligne à renouvellement permanent, et inaugurant un modèle de Net professionnalisé (puisque créant des emplois salariés) là où nous-mêmes choisissions de persévérer dans la contribution bénévole.

Depuis un an, nouvelle phase, la prolifération des blogs, avec ce bruit de fond de conversations devenues quasi personnelles, fait que dans l’immensité de circulation offerte par le Net on se contente le plus souvent d’un petit tour du pâté de maison virtuel. Mais symétriquement l’émergence de communautés (le site Maurice Blanchot ou l’association Perec) dont aucune ne coïncide quant à ses participants. La prolifération des blogs à nouveau crée leur invisibilité, et nous ne savons pas la forme neuve qui pourra en émerger, sauf qu’une nouvelle onde de concentration est forcément à prévoir : les « anneaux » qui vers 1998/1999 étaient une des formes privilégiées de la circulation entre sites ressuscitent en devenant le modèle de structuration des blogs par affinités croisées, chacun affichant une dizaine de liens qui ne se recoupent jamais totalement.

On attend l’irruption de ces continents de textes nouvellement numérisés annoncés par la BNF. On les attend d’autant plus que la numérisation en mode image de Gallica nous a déjà livrés des trésors (les corrections autographes ou la ponctuation de Racine...). Mais le travail de guide et d’orientation restera fondamental. Essayez de trouver un site rapidement via le portail culture.fr du ministère de la culture, vous aurez bien de la chance.

On peut trouver dans Internet une aiguille dans une meule de foin, c’est ce qui rend l’outil si fascinant : encore faut-il savoir quelle aiguille on a besoin de trouver, et c’est ça le mystère de la littérature, de la suggestion, de la découverte en lecture.

L’envie d’explorer demeure : au bout de 4 ans à travailler en équipage dans remue.net, un certain plaisir à reprendre la barre d’un petit dériveur de régate en solo, retrouver le goût de la vague, et que ce qu’on met en ligne interfère directement avec l’écriture et le temps personnels, quand remue.net avait pris une dimension collective qui ne le permettait plus, du moins de cette façon.

On continuera donc ici à explorer, Internet conçu comme la visite de l’atelier du peintre, ou bien la différence qu’il y a entre un violon tel que l’utilise le violoniste et l’atelier du luthier, avec les moules et les formes, la colle et son odeur, le morceau de bois brut.

Alors qu’il est de plus en plus clair que les sites Internet de création ne parasitent pas l’atelier principal, celui du livre (mais le travail du livre, dans toutes ses étapes, y compris la part la plus personnelle d’écriture, interférant avec l’outil informatique), alors qu’on a plus que jamais besoin de faire circuler les informations ou réflexions qui concernent notre pratique, moi finalement ce qui me surprendrait le plus, après 8 ans d’Internet et maintenant que l’e-mail s’est généralisé, que les outils techniques se sont simplifiés (comme ce spip sur lequel j’écris ici), pourquoi aussi peu d’auteurs se soient lancés dans un site personnel qui paraîtrait presque comme une politesse : documentation, archives, dialogue, pourquoi aussi peu d’auteurs dans ceux qui me sont les plus proches se sont jamais sentis l’envie de mettre simplement la main à la pâte...



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écrit ou proposé par François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 15 janvier 2005 et dernière modification le 25 mars 2011
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