pourquoi faut-il lire quoi

du resurgissement des vieux démons en temps d’imprédictible mutation


note du 30 avril 2013
On a l’impression que dans un monde qui tourne en rond à force de chercher ses marques, la tentation de la régression se fait soudain plus forte. À la fois on assiste à de beaux signes de libraires indépendants s’associant (parislibrairies.com, leslibraires.fr, le réseau ePagine) pour prendre enfin pied dans le numérique, chaque mois une soixantaine de libraires nous vendent désormais entre 450 et 600 ouvrages publiepapier associant version imprimée et code de téléchargement de la version numérique (utilisable de plus en pleine légalité par les bibliothèques sur leurs liseuses en prêt), et des frères d’armes, de mes plus anciens amis, semblent soudain paniquer : Internet est un lieu froid dit Jean-Marie Ozanne (sans penser que j’en dirais bien autant du téléphone, où il doit passer autant d’heures quotidiennes que moi sur mon blog), mais c’est vrai que Télérama n’a jamais été un journal très futé et d’ailleurs ce n’est pas son rôle. La librairie sauvera-t-elle le livre du numérique ? complète Christian Thorel qui pourtant fut toujours un précurseur en tout (la bonne santé et le développement d’Ombres Blanches qui est probablement la plus belle librairie du pays ayant noyé la concurrence, et toujours en avant d’une étape – par exemple avec son espace de stockage hors rayon comme les Bleuets de Banon – c’est bien sûr de la faute d’Internet si les autres librairies de Toulouse périclitent les unes après les autres)...

En attendant, tout le monde contourne la logique propre à l’offre : normalisation des contenus proposés par l’édition, alors que la création web est multiforme et n’a jamais autant déplacé les formes littéraires, système de distribution obsolète (offices, dépôts, délais, quand la révolution du POD comme l’inaugure Hachette commence tout juste à leur redonner, en tant que libraires, une chance de plus), surproduction aberrante conduisant à une durée de vie du livre de plus en plus réduite, et tout simplement que le contexte même de notre façon de nous informer, d’aller au contact de la création et de la réflexion change en profondeur avec le web. Ajoutons, pour le numérique, la position rétrograde des éditeurs traditionnels, refusant tant qu’ils le pourront encore les solutions d’accès par abonnements, notamment aux bibliothèques et écoles, la politique de prix du livre numérique plus chère que le poche et cela uniquement dans un but dissuasif...

Je l’ai dit pas mal de fois ces derniers mois : cette position d’arc-boutement, au contraire des autres pays européens où naissent de nouveaux équilibres (et souvent en plaçant les libraires indépendants au premier plan, c’est le cas en Allemagne), induit une conséquence de fond : nous allons probablement sauter en France l’étape du livre numérique. Les liseuses ressemblent à des Minitel, et rien de préjudiciable : mais sur tablette on lit le web comme un livre et c’est là que progressivement on transfère dès à présent notre campement.

Dans cette réflexion et ces résistances, qui de toute façon ne changent rien à ce qui est une transition majeure, Jean-François Gayrard de NumerikLivres propose aujourdhui de télécharger un epub gratuit, Plaidoyer pour le lire qui est l’hommage de ses propres auteurs au verbe lire, lequel est parfaitement indépendant de ses supports, bien avant que l’histoire du livre commence, tout au long des mutations du livre, et maintenant que le livre n’est qu’un des supports parmi d’autres pour qui va à la rencontre des textes...

Pour ma part, parce que dans tout ça c’est bien de littérature qu’on parle le moins, je repropose en lecture directe ce texte de 1997, quand nous commencions à peine à nous connecter à Internet, prise de parole dans une journée d’études organisée par Henriette Zoughebi à l’attention des bibliothécaires de Comités d’entreprise, en prologue au Salon du livre de jeunesse de Montreuil, dont j’étais à l’époque partenaire régulier.

J’ai repris ce texte dans Apprendre l’invention, donc à vous de voir si vous souhaitez prolonger, le livre est à commander chez tous les libraires...

 

note du 9 avril 2010
À relire ce texte écrit il y a 13 ans, évidemment il y a des tas d’éléments que je prendrais ou formulerais autrement, des auteurs qui ont pris une place différente etc. Mais évidemment, aussi, on se construit comme lecteur à échelle d’une vie, et c’est largement invariant – tout aussi bien que cela ne vaut qu’à l’échelle de son expérience personnelle.

Mais c’est probablement aussi un élément fort de transmission, que cette nécessaire implication personnelle, ce qu’on traverse pour orienter et guider, savoir, dans la profusion de la bibliothèque (encore augmentée par le virtuel), par quel bout le prendre comme me disait encore il y a 10 jours une étudiante.

Je reprends ce texte parce que les questions en reviennent à nouveau dans l’air : un document interne d’une de nos principales bibliothèques, lu ces jours-ci, expliquant qu’une salle de lecture pouvait difficilement dépasser les 200 000 ouvrages proposés, sinon le lecteur s’y perdait – pourquoi pas, mais lorsqu’il s’agit seulement de réduction de budget, on se méfie.

Surtout, cette conférence est liée pour moi au Salon du livre de jeunesse de Montreuil. L’inauguration avait lieu un mercredi soir, le Salon se clôturerait par journée professionnelle le lundi suivant, mais dans cette journée du mercredi se multipliaient, pour bibliothécaires, enseignants, et ceux qu’aujourd’hui on appellerait médiateurs, des conférences et ateliers. Je revois une quarantaine de visages, un début d’après-midi, et la trouille que j’avais. Quelques jours plus tôt, plein de bonnes intentions, et en rapport avec le Salon, un grand magazine social avait demandé à quelques écrivains Pourquoi faut-il lire ? Que la question puisse se poser ne m’avait jusqu’alors pas effleuré. Je m’en étais tenu à ce point de départ.

Aujourd’hui, ce travail qui paraît infinitésimal, interventions en classes, partenariats bibliothèques et quartiers ou collèges, formation, thésaurisation de nos actions, la tutelle publique du Salon du livre de jeunesse de Montreuil la remet brutalement en cause.

Ce qui cessera, c’est ça, aussi : réfléchir ensemble, construire ensemble. Voici donc cette conférence, telle que prononcée.

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1997 | Pourquoi faut-il lire quoi ?


Cette question, que je renverse d’un adverbe, il peut paraître scandaleux même qu’elle soit posée. Pourtant c’est exactement ainsi  : « Pourquoi faut-il lire ? » qu’elle nous a été formulée ces jours-ci par le magazine Actualités sociales de la C.G.T., à l’occasion du Salon du livre, quand on se dit qu’il est de saison de s’intéresser aux auteurs. Le premier instinct pouvait être de chasser cela très loin  : que ceux qui se posent la question de cette façon s’enfoncent dans les profondeurs obscures, nous laissant à notre amour des livres. Ou bien, en révolte à ce que cela suppose d’incompréhension ou de désintérêt  : à quoi servent-ils donc, libraires, bibliothécaires, éditeurs, commentateurs, chercheurs, écrivains, et tout simplement ces lecteurs, s’ils lisent parce qu’il le faut. Si vous lisez parce qu’il le faut, ne lisez donc pas.

J’ai répondu (on avait trois feuillets pour ça), mais dans un sentiment quand même trouble. Est-ce que la situation en était vraiment rendue à tel risque de naufrage total  ? On venait nous dire non pas «  pourquoi écrivez-vous ? » (les réponses, du « bon qu’à ça » de Beckett au « pour mieux vivre » de Saint-John Perse sont connues) mais « pourquoi existez-vous » qui est une question plus insidieuse, parce que la réponse n’en appartient jamais d’abord à celui qui la reçoit  : on a dit ça aux sidérurgistes et aux mineurs de charbon, et il n’y a plus de sidérurgistes ni de mineurs de charbon. On nous demandait légitimité — vieille question de fond, la culture et l’amour des livres sont-ils une sorte de vêtement de luxe de la bourgeoisie, bon à jeter avec elle, et ne devons-nous entrer dans le partage que sur la base d’une utilité justifiée, sur des fins précisément énoncées, lire parce que ?

Pourquoi faut-il se bien conduire, se vêtir pour marcher dans la rue ? C’est le il qui d’abord semble déplacé  : on ne lit pas pour soi, mais parce que la lecture est une sorte d’objet extérieur et indifférent. Il faut. Pas de je mis en cause dans le processus, ce qui signifie aussi  : il peut exister la reproduction de la lecture, mais dans une spécialité donnée ou ­compartimentée du corps social. Par exemple  : pourquoi faut-il que les bibliothécaires et les écrivains lisent, ce que je peux admettre mais n’impose pas que moi j’en fasse autant. Autre côté très insidieux de cette formulation. Pourquoi faut-il réfléchir à la terre et au ciel ? Que les scientifiques s’en chargent, cela me laisse à ma tranquillité, où c’est le soleil qui tourne autour de la terre.

Ensuite, l’impération morale. Il faut. Cela donc ne naît pas de ma nécessité propre dans mon rapport à ce qui m’entoure et ma représentation du monde. J’existe, dans mes paroles, dans mon rapport aux autres. La lecture est une sorte de chose recouverte ou enterrée, qui ne vient pas à vous de soi-même. Pourquoi faut-il se laver les dents. On ne nous disait pas  : pourquoi aimez-vous lire, qui aurait permis qu’on se rejoigne par exemple sur ce principe de quelque chose qui nous déborde nous-mêmes, qui nous meut ensemble vers hors de soi-même, mais on dit implicitement  : que vous prend-il d’accorder autant d’importance à lire, ou encore  : lire, pour vous aussi, ne peut venir que de cette impération triste, il faut. Une simple variante comme  : « pourquoi vous faut-il lire » aurait déjà permis un partage possible.

Enfin, lire, tonalité neutre et monocolore, sans autre ­spécification. Qu’importe ce qu’on lit puisqu’on ne dit pas quoi lire mais seulement lire. Pourquoi faut-il tricoter. Lire Télé 7 Jours ou Adorno, Hölderlin ou San Antonio est donc posé d’emblée comme mineur par rapport à ce fait même  : se placer devant le flux des signes écrit et les constituer comme langage ne pose pas de soi-même la question du rapport de ce langage à vous-même, et de ces signes à ce qu’ils décryptent. Est-ce que c’est cela le naufrage, qu’on doive se dire tout se vaut, pourvu qu’il en reste un tout petit peu…

Avant donc de rajouter le complément absent : « pourquoi faut-il lire quoi », on peut cependant tenter d’aborder fondamentalement la réponse. Nous sommes. Nous sommes devant le monde et sommes capables, chacun de nous, de nous considérer nous mêmes dans ce monde. Pour cela, nous le réfléchissons en nous, puis énonçons cette réflexion en nous y incluant  : je suis. J’affirme d’être, et face à ce que je vois la constatation de l’être implique ce sujet devant le verbe  : je. Dans cette énonciation minimum, il n’y a déjà langage, il n’y a pas encore littérature. Mais le grand ­basculement est là  : «  je suis  » ne nous suffit pas. Parce qu’il n’inclut pas le pourquoi, et non plus le dehors, ni le temps. D’où je viens, et, dans ce que je regarde, qu’est-ce que je reçois, que m’est-il donné. Énonciation supplémentaire, qui n’implique pas que le «  je  » du «  je suis  » soit réuni comme sujet pensant. Mais qui permet, sans poser le lien à la tribu, ni à ce qui l’assemble, d’entrer déjà dans les grands mythes fondateurs de toutes civilisations. Ce n’est pas encore lire. Les grands récits fondateurs ont précédé l’écriture, et parfois, comme chez les Celtes et au moins jusqu’à Jules César, qui en témoigne, ont refusé l’accès à l’écriture disponible pour préserver, dans leur rapport à la tribu, leur fonction initiatique. Des pans entiers de civilisation en découlent  : modèles de la perception du je, bases rythmiques de l’épopée et du chant  : Homère, l’aveugle qui va de ville en ville dire de mémoire le très vieux récit fondateur, précédait la fixation écrite qui s’est faite sous ce nom générique. Le livre, bien ultérieurement, a absorbé tout cela, la transmission orale s’est effacée, mais le rapport fondamental d’une civilisation à ses récits fondateurs n’est pas une reproduction automatique, il doit permettre à chacun de refaire individuellement le parcours collectif, d’ailleurs on vient de réinstaurer sous ce titre les récits fondateurs (la Bible et Ovide) dans le programme de sixième. En découle déjà une constatation qui nous touche de près  : que la plus belle bibliothèque du monde, même si elle est celle de Borges, qui contient toutes les combinaisons imaginables de lettres, et donc la totalité de tous les livres, mais chaque livre perdu dans l’immensité des combinaisons  : où aller rechercher celle qui restitue le Don Quichotte intégralement ? — la plus efficace et intelligente bibliothèque n’existe pas en dehors du rapport à ses lecteurs, la mémoire collective des hommes n’est pas d’accumuler leur histoire morte, mais de refonder à chaque instant et pour chacun ce rapport de l’homme au grand dehors, dans la constatation autoréfléchie de son être. Ceci, qui vaut pour les grands récits fondateurs de chaque civilisation, vaut aussi bien, et c’est pour cela que je m’y suis attardé, pour les récits fondateurs de chaque principale période historique  : refaire individuellement ce parcours collectif, c’est pour cela qu’on lira encore Balzac, qu’on découvrira Dostoïevski et Tolstoï, et qu’il est bon de les découvrir à telle période fondamentale de son propre apprentissage  : ce qui n’était en rien littérature de jeunesse, à nous de construire qu’on le découvre désormais à dix-sept ans, et cela n’est pas une démarche facile, en tout cas jamais spontanée.

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Pourquoi faut-il lire  ? C’est bien, de remettre en question aussi les évidences. Pour les astrophysiciens, la question de savoir pourquoi la nuit est noire ?, si simple qu’elle paraisse, reste une des plus dérangeantes et actives. Pourquoi faut-il lire, comment répondre sans convoquer la genèse de l’individu dans le monde qu’il apprend à autoréfléchir, et le grand flux du récit collectif qui vient depuis le fond des âges pour qu’il s’y élève. Quel est le lieu social, le matériau effectif aujourd’hui de cette transmission collective, qui autorise l’apprentissage individuel, et qu’on nomme lire ?

Il est curieux d’assister à la façon dont l’écriture, le dépôt des récits dans l’écriture, a pris des siècles pour se faire chemin autonome, se constituer comme littérature. Cela est resté indépendant, durant des siècles, d’une notion de moi sujet. Ce qui a écrit les tables que va chercher Moïse n’a pas de figure ni de représentation, mais on va le chercher à travers toutes les figures réunies de l’hostilité et de l’effroi. À ce prix, où l’homme se conquiert sur lui-même, ce qu’on ramène ne vient pas de l’homme. Alors, quand on saura imprimer, à la fin du quinzième siècle, on ne doit pas s’étonner que l’inventaire du vivant, planches d’anatomie, flores, bestiaires, soit la première tâche du livre. Mais il faudra attendre encore bien cent ans pour que cet inventaire déplace lui-même le statut de la connaissance, par exemple quand Buffon le transformera en familles organisées, à seule force de la description écrite. Cela vaut pour l’ensemble des connaissances. Par exemple, Ambroise Paré, qui cite douze cents fois, en quatorze volumes, dont celui des monstres, environ deux cent cinquante auteurs antiques. Ambroise Paré n’est pas une intelligence floue ou faible, il est celui qui remplace, sur les champs de bataille, la cautérisation par l’asepsie. Quand on examine ou ramène un animal, on ne corrige pas Pline, qui écrivait d’après les relations de tel légionnaire revenu du fond de l’Égypte, on rajoute à Pline, parce que c’est un dépôt d’écriture, et que l’écriture est faite pour ainsi lentement déposer, sous l’homme, son savoir. Jusqu’au XVIe siècle, le livre se suffit à lui-même, sans besoin d’hommes pour le lire. Il y avait, chargés de cela, des moines dans les monastères, et qui, pour lire, partaient loin, partaient longtemps, pour recopier les manuscrits  : en cela aussi, l’imprimerie a été un bouleversement politique autant que technique. On peut revenir à cette période  : les Leclerc vendront du Disney, et on ira dans un centre de ressources ou une bibliothèque spécialisée pour lire un Claude Ponti trop cher pour être commercialisé, cela paraît effrayant, mais on y va très vite.

L’invention du sujet se fait dans notre langue entre ­Rabelais et Montaigne, et c’est ce qui nous les rend si présents. «  Je ne construis que pierres vives, ce sont hommes  », dit le premier. « Qui suis-je », dit le second, qui n’emploie pas le mot sujet  : «  je suis moy-mesmes la matiere de mon livre ». Exploration à tâtons, par facettes reparcourues, ajouts et fouillures, de ce qui est une figure radicalement neuve  : « c’est moy que je peins ».
« Qui je suis, d’où je viens » rejoint une question déjà ouverte par l’Antiquité  : si je suis, ainsi de l’autre. Moment du nouveau-né quand il définit enfin que ce qu’il touche ou attrape constitue son corps, et donc que le corps de sa mère est séparé de ce qu’il définit. Se comporter l’un devant l’autre est une responsabilité collective pour que marche l’histoire. Se comporter n’est pas simplement l’autoréflexion d’un immense dehors muet, qui aurait déposé un peu de sa loi objective dans le langage des hommes. Cela suppose de penser.

On pourrait ne pas lire. On peut penser sans langage. Je regarde le ciel, je me remémore une image. Je reste fixe devant mon rêve. On peut aussi penser techniquement, modéliser un système ou comparer ce modèle à un enregistrement objectif de données. Il reste, au bout, un hiatus  : reste l’énigme des sens par quoi ils se heurtent à la compréhension donnée du monde. Ou l’énigme de ce que produit le modèle de calcul, et que je ne sais pas devoir être dans le monde. Quand on a su calculer, par la mécanique de Newton, la masse de la terre, on a prédit au pôle sud l’existence d’une très grande masse, un continent qu’on a mis des décennies à prouver. Quand on a su calculer, par la mécanique relativiste d’Einstein, la masse de l’univers, on a prédit l’existence des trous noirs, qu’on a mis des décennies à observer, il y a d’autres exemples, en particulier pour comment, de siècle à siècle et, récemment, de décennie en décennie, on est descendu dans le plus petit observable de la matière. L’existence stable que je constate n’est ni stable ni même continue. L’univers n’est pas localisé, puisqu’il est le tout. Comment penser sa contraction originale, et donc une dimension très restreinte d’espace, le calcul nous y autorise, et parvenir mentalement à ne pas localiser ce tout dans sa tête qui le pense, et devenu gros comme une orange ?

Là où heurte penser, là où penser s’arrête, le langage vient, qui met en mouvement le penser en avant de lui-même. Cela vaut aussi pour l’autre domaine, bien plus complexe, et aucunement réductible à un savoir, celui de l’homme au milieu des autres hommes. Le langage vient pour mettre en mouvement. Il y a ce mouvement horizontal  : faire part à l’autre de ma curiosité ou de mon assentiment, partager ce qui m’advient, m’étonne ou m’exalte, ou m’effraie. Et il y a ce mouvement vertical  : pour me mettre en mouvement moi-même dans mon autoréflexion, où bien dans ce que j’explore de moi-même par le chemin à rebours de ce «  je suis  », je formule des mots, et le poids autonome de ces mots me met en mouvement. Dans tous les cas, cette notion de mouvement devient centrale, c’est aussi le titre d’un très beau poème tardif de Rimbaud  : le langage est ce qui met en mouvement, appelle au mouvement.

Citons l’extrême, Mallarmé  : Rien, cette écume, vierge vers… la chevelure vol d’une flamme à l’extrême… De ce blanc flamboiement l’immuable accalmie… Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur… Cela naît de ces zones où le mental échappe à l’utilité quotidienne, à notre consommation du monde et la parole simplement dite, la poésie ramène avec soi cette énigme avec quoi elle se frotte, et, réussie, elle la suscite à nouveau par ce qui s’est déposé en elle de ce qu’elle a conquis, et c’est cela qui est indispensable, la réponse donc, sauf à porter atteinte à cela même qui nous place face au grand dehors, et par là nous positionne nous-mêmes  : la curiosité. Autre vers bien connu de Mallarmé  : La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres, cela ne marcherait pas de la même façon en disant  : la chair est triste hélas et j’n’ai lu aucun livre.

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Alors pourquoi faut-il lire quoi  ? À remonter suffisamment amont, on quitte les zones établies de partage, les champs de l’écriture. Les lettres de Vincent Van Gogh ne sont pas littérature, le récit rapporté de l’aventure de Job ou bien les menaces rapportées de Jérémie dans sa citerne de déporté de Babylone ne sont pas d’abord littérature, et tel récit fondateur que nous apprécions aujourd’hui comme poétique avait d’abord vocation plus large, d’initiation, de transmission, ou seulement de fixation de savoir. Si cette notion de curiosité passe première, tel scientifique commençant un livre de réflexion sur l’univers par la description d’un brin d’herbe et donnant à son livre un titre pris à Paul Valéry ou Charles Baudelaire ne produit pas de littérature, mais dans cette approche tout cela vient à égalité, parce que le langage est honoré comme tel et à la première place pour une curiosité née d’un champ bien plus vaste, et à laquelle on demande action en retour sur un champ précis  : les incertitudes de Van Gogh se sont retournées dans le geste muet de peindre, au l­endemain de la lettre. De même, la connaissance ­géographique du monde, et donc qui est l’autre, est restée jusqu’au bord de nos décennies le fait unique du langage. Il suffisait à Jules Verne de pasticher en s’en démarquant à peine ces relations de voyage accumulées jusqu’à son époque pour que le fantastique naisse crédible. Nous disposons d’une connaissance déplacée en profondeur par la disponibilité, la reproductibilité, la transmission des images.

Au fond, dans cette provocation qui nous était faite, «  pourquoi faut-il lire  », ce qui était visé ce n’est pas le visage radicalement déplacé, en deux décennies, de l’édition et même de la curiosité  : la production de documentaires, sur l’univers ou l’évolution, qui fait passer très tôt dans l’inconscient collectif ce que les sens et les phénomènes ne disent pas, de nouveaux rapports texte images, que le film se charge de la vieille fonction sociale du raconteur d’histoire, et le roman (mais Le rouge et le noir de Stendhal, comme ede Flaubert, ne s’intitulaient pas roman, mais mœurs, ou mœurs de province), tout cela qui est fondamentalement encourageant, ce qui était seulement visé c’est elle, la littérature  : pourquoi s’acharner à sauver et au nom de quoi des livres aussi barbants, pourquoi ne pas faire un beau musée de la littérature et vous, auteurs, y seriez bien accueillis.

Sous la question donc, une mauvaise conscience  : justement cela ne s’est pas fait encore, il est encore implicitement admis que la littérature et ceux qui s’en occupent ne peuvent pas être séparés de nous-mêmes, et cela quand bien même le fait social, ses clivages et sa reproduction, ont déjà porté les coups principaux.

C’est parce que quelque chose a résisté que nous avons encore aujourd’hui langage commun, et que nous pouvons donc traiter de son contenu positif. L’autre risque c’est de tomber tout de suite sous cette idée bien d’aujourd’hui  : on vous l’avait bien dit, tout ça est beaucoup trop sérieux, cela tient du pensum, des empêcheurs de profiter de la vie, tandis qu’un bon bouquin, justement… et sous-entendu encore  : et si la littérature était d’abord malade de ceux qu’on dit «  les contemporains  », malade de ceux qui, prétendant la faire, l’accaparent et la détournent  ? C’est la loi du consensuel bulldozer, des amours qui ne valent que partagées à quelques dizaines de milliers  : je n’ai rien contre les modes, et qu’on lise Kundera ou Paul Auster plutôt, ou bien surtout à la place de Maurice Blanchot ou Raymond Carver, ou qu’on préfère l’Alchimiste de Cœlho à Saint-Augustin. Et Enid Blyton, que les enfants continueront à lire, nous dispenserait de lire aucun Folio Junior  : ce n’est pas Enid Blyton qui est dangereuse, c’est l’idée qu’une médiation ne soit pas présentée en même temps qui permet de laisser coexister ce que le poids spontané de la circulation sociale tend à repousser, et qui suppose plus d’effort.

Effort certes, mais la notion de plaisir est ambiguë et complexe. Il se trouve, comme dans n’importe quelle discipline, et même bien plus largement que les disciplines artistiques, la difficulté qu’on surmonte augmente la teneur de ce qui nous est donné en retour. Cela ne s’appelle plus forcément plaisir, peut-être mieux, comme on disait au XVIIIe siècle  : esprit de vertige.

Que cela n’est pas un produit spontané du temps  : le bac français, par exemple, impose un certain nombre d’extraits de textes, et pour chacun suppose qu’ils permettent des questions de cours sur, principalement, le sens de ce que veut l’auteur. La littérature est implicitement considérée comme une sorte de savoir spécialisé, encore objectif, en tout cas séparé du fait qu’on pourrait soi-même tenir ce langage ou se risquer là avec le nôtre. Évidemment, le corps social résiste, et il résiste justement par ce qui le contamine, cette sacralité de l’individuel. Les bibliothécaires sont chacun des exceptions, et chacun, comme chaque libraire, met en avant des tables de lecture, tient à disposer dans ses rayons tel livre qu’il aime ou qui lui est précieux. Et quoi qui nous heurte dans un système scolaire très rigide, chacun de ceux qu’on rencontre parce qu’il lit beaucoup ou écrit, un prof de français est passé par là, qui ne faisait pas comme les autres, et donc quelque chose a basculé dans l’adolescence. Souvenez-vous de comment Blaise Cendrars définit l’adolescence, au début de sa Prose du Transsibérien  : «  je ne savais pas aller jusqu’au bout  », moment où on bascule dans la volonté d’aller tout au bout. Merci à ceux qui l’offrent.

Organiser la médiation, parce que jamais la proposition n’a été si vaste, mais jamais non plus autant contaminée par des lois qui ne sont pas les siennes, les lois marchandes d’abord, maintenant la mode du livre à dix francs, le texte dans sa pauvreté la plus radicale, mais les lois de rotation et de vente, toujours vendre donc vendre du neuf, multiplication qui se moque bien de quoi vendre et pour quoi faire, et une loi plus insidieuse qui vient sans doute que la philosophie a pris des coups, comme la littérature, que la réflexion sur la liberté est plus difficile parce que justement réfléchir sur des concepts n’appartient plus à la sphère considérée comme celle de l’honnête homme  : loi plus insidieuse que, au nom de la liberté individuelle, tout se vaut, sauf le choix qu’on fait soi. Et que si on affirme personnellement un choix, venir poser à côté un autre discours, voire une suggestion, considéré comme une remise en cause d’un espace individuel devenu sacré.

J’insiste sur ce qui peut sembler des évidences, parce que c’est ce qui nous revient le plus souvent, et qui me revient le plus souvent comme obstacle. Parler de la ville d’aujourd’hui, on veut bien que la littérature s’y attache. Si on me demande comment et pourquoi, on est prêt à m’entendre donner une anecdote  : j’ai fait ceci, il m’est arrivé cela — oh le pauvre gars, heureusement qu’il avait ses petits cahiers pour se consoler. La télévision fonctionne massivement comme ça, fonctionnement que Proust avait déjà analysé à fond pour la période Balzac Sainte-Beuve Baudelaire. On nous concède que ce puisse être là notre boîte à outils technique. Mais si, pour parler de ce qu’on cherche aujourd’hui en écrivant, on répond par l’amour qu’on a de Proust ou Kafka, on verra les têtes qui s’allongent. Les lois marchandes ont créé une illusion de choix, soumise à la fuite en avant de la multiplication de nouveautés, illusion qui relègue la parole qui dit  : voilà le grand inconnu, voilà les quelques outils optiques qui nous permettent de mieux regarder le ciel, revenons à cela comme il y a pour chacun de nous un endroit favori d’où regarder les étoiles. J’aimerais insister sur cette métaphore des outils optiques  : il y a notre langage, et ce qu’il comporte d’infini et de nuit en lui, qui nous permet de nous mettre en mouvement vers le plus lointain de notre imaginaire, la nuit que nous-mêmes, en nous-mêmes, nous portons. Et il y a des marques pour de grands télescopes. Le télescope Balzac comme le télescope Dickens, comme le télescope Proust ou le télescope Céline.

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Il s’agit pas d’un mystère propre à la littérature, où bien sûr ensuite on va chercher ce qui nous touche plus près, on affine, mais qui suppose toujours d’en revenir au puits, aux courants principaux, aux lignes de force. Par exemple, Kafka aimait tellement Stendhal que lorsqu’il est venu, en octobre 1910, visiter Paris avec Max Brod, et ne parlant que quelques mots de français, il achète et rapporte à Prague La Chartreuse de Parme en français. Mais il n’a jamais pu lire l’endroit de la correspondance de Stendhal où il dit une phrase que Kafka lui-même reprendra dans son journal  : Stendhal disait qu’il fallait lire le Don Quichotte à chaque grande étape de sa vie, et Kafka écrit qu’il faudrait relire le Don Quichotte une fois par an. Flaubert répète jusqu’au soir de sa vie que sa grande chance a été que son grand-père lui lise le Quichotte, dit-il, avant même de savoir lire. Voilà posée la question de la lecture et des jeunes  : où en sommes-nous aujourd’hui de la disponibilité et de l’accès au Quichotte, alors qu’il reste intact dans sa valeur livre, tous ceux qui l’auront lu et relu en seront convaincus.

Hors une des contradictions du système scolaire, à objectiver la littérature comme savoir, c’est que ce savoir, comme celui de la bicyclette, on n’a pas besoin ensuite de le renouveler  : c’est du connu. On connaît l’Albatros de Baudelaire comme on sait que Don Quichotte a ses moulins à vent. Mais quand il dit  : tout homme digne de ce nom porte dans son cœur un serpent jaune, on est surpris que ce soit le même Baudelaire. Sans doute qu’il y a des âges pour découvrir un auteur, et que chaque auteur, je dirais, suscite même un âge pour le découvrir. Montaigne a été grand parce qu’en pleine guerre de religions sa provocation a été de laisser sans cesse sa porte ouverte. Et ce n’était pas n’importe qui, puisqu’avant ses trente-cinq ans il a été maire d’une grande ville, au plus âpre de ces guerres, la ville de Bordeaux. Il laisse la politique, où il accédait à être l’un des premiers du pays, pour écrire, lire, et écrire sur ce que ses lectures décèlent de lui-même. Il a trente-cinq ans lorsqu’il quitte la vie sociale pour sa « librairie », peut-on lire Montaigne avant trente-cinq ans  ? Et Cervantès en avait cinquante-six lorsqu’il publia la ­première partie du Quichotte.

Le miracle de la lecture, c’est que cette notion de plaisir peut pourtant être immédiate. Quand on lit Dickens, qui écrivait très vite des romans feuilletons dont les droits d’auteur avaient été payés d’avance un an plus tôt et étaient déjà dépensés, un chapitre on rit, un chapitre on pleure. Il n’est pas difficile de lire Dickens. La question est celle du temps qu’on considère légitime de s’accorder, comme on s’accorde tel temps journalier pour ses soins corporels, pour entrer en contact avec soi-même. La radio, la télévision et les journaux quotidiens, voire les magazines, ne sont sans doute pas des machines si dangereuses. Mais elles entretiennent auprès de nous le faux bruit du monde. Pas le vrai bruit qu’on retrouve à négocier de sa propre expérience. Comme le sport cela suppose un entraînement sans doute régulier, sinon quotidien, et c’est mal porté. On fait d’autres commentaires  : le temps de la journée est un temps difficile, il y a le travail. Et on vient à ce paradoxe que ceux qui ont été écartés de la reproduction sociale, ceux avec qui on travaille dans les quartiers, RMIstes, chômeurs, voire détenus, sont disponibles pour l’aventure intellectuelle, et qu’il y a bien des années qu’on n’est plus invités par les comités d’entreprise à discuter dans les lieux de travail.

Sans doute cela introduit une contradiction plus profonde, celle du temps, celle justement où travailler sur soi-même implique une conception en mouvement de sa vie. Elle traversait jusqu’à il y a une ou deux décennies la totalité du monde du travail, par les cycles d’apprentissage et d’embauche. Il ne s’agit pas seulement de la rigidification par l’âge, ou par la pression accrue dans les entreprises, ou par des menaces face à quoi on ne peut tenir qu’en se rigidifiant soi-même, même si on peut comprendre que, dans ces conditions, la fragilité, voire l’asocialité fondamentale du geste de lire, voire de ce que raconte la littérature, se confronter à sa propre nuit, soit bien difficile. Il s’agit d’une rigidification passée dans le corps social  : lorsque, sur les lieux de travail, la proportion de ceux qui ont le bac, voire bac + 2, a été considérablement changée, il ne s’en induit pas d’emblée un rapport différent aux livres. Le mouvement ouvrier, autrefois, avait une intuition différente et de la fraternité envers ce qui résiste à cette domination, et d’une sorte de respect du savoir autodidacte qu’est toujours la littérature. Ce qui était confié de la reproduction culturelle au lieu de production lui-même, et où s’est fondée cette convergence magnifique de la culture ouvrière et des avant-gardes, un temps, leur a été retiré et confiée au système scolaire plus long et déjà aseptisé. Cela déborde même gravement sur la formation aux métiers de bibliothécaire, où la littérature n’est plus qu’un intitulé parmi trente, et encore, sous la rubrique  : modes de classement. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un poids social organisé et fort pour que la littérature soit organiquement définie comme supplément d’âme, ce qui n’était pas le cas même au début de ce siècle. Et là encore la philosophie paye encore plus gravement les pots cassés. Et la poésie du même coup, où le roman résistera mieux pour son caractère un peu bâtard, la vieille question de la poétique d’Aristote  : qu’est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes  ? Miroir trouble, le roman trouvera d’autant mieux ses chemins de survie qu’il s’affirmera dans ce côté trouble, et prendra ses lecteurs par le bas. J’y insiste, parce que cela aussi me semble traverser et gravement, une partie de la production destinée à la jeunesse, et en particulier la fiction  : ils parlent avec peu de mots, donnons-leur des livres avec les mots qu’on leur suppose. Il me semble que cet abaissement, partout où on le constate, ne fait qu’aggraver la séparation. La bande dessinée n’a jamais été un intermédiaire pour autre chose qu’elle-même, elle n’amène pas à lire, et pourtant, combien est-elle honorée aujourd’hui dans la circulation collective.
Un autre paradoxe c’est que, contrairement peut-être à une idée trop répandue, les livres sur le travail existent. Même si la disproportion est grande entre la société du travail et la société intellectuelle, et le nombre de livres à chacune consacrés, les dernières décennies ont fourni des livres solides où la littérature se forme par et dans la représentation du travail. Souvenez-vous de L’Établi de Robert Lienhart, ou du Manœuvre de Thierry Metz — ou L’imprécateur, de René-Victor Pilhes, un des rares à affronter de l’intérieur la notion de cadre. Le plus vaste et le plus dense de ces livres, peut-être celui qui va le plus loin littérairement, c’est Mémoire de l’Enclave, de Jean-Paul Goux, 1990, six cents pages, après deux ans de séjour à Sochaux Montbéliard. Ce livre a été pilonné l’an dernier, sauf quatre cents exemplaires rachetés par les CE Peugeot. Le corps social, dominé par les lois marchandes qui ferment les usines, ne pouvait pas honorer une telle démarche, et ce n’est pas le monde du travail qui a pris le relais. Il ne s’agit pas de se plaindre. Mon brave Sortie d’usine, quinze ans après sa sortie en 1982, continue de trouver chaque année deux cent cinquante acquéreurs, et j’ai dénombré l’an dernier cinq cours de licence m’ayant informé avoir mis au programme Temps machine, sorti en 1992, consacré à cette façon dont s’est volatilisée en vingt ans l’industrie du fer, et qui a trouvé deux mille cinq cents personnes pour s’intéresser avec moi à la question. Le paradoxe est plutôt celui-ci  : quand nous nous retrouvons, Leslie Kaplan, Jean-Paul Goux, moi-même et quelques autres, sur des initiatives liées à l’image du travail dans la littérature, pour parler large, c’est toujours dans des endroits où on ne travaille plus. L’ex chantier naval Dubigeon, à Nantes, est devenu à la fois musée et centre de ressources. Le musée des techniques comtoises, à Besançon, rassemble cinq usines, fonderie, forgeage, verrerie, qui sans lui auraient fermé. Je risquerais un autre paradoxe plus large  : on a dit que Kafka, et l’adjectif kafkaïen, c’était l’absurde, le confinement, la prévisualisation d’une catastrophe. À ceux qui le lisent, Kafka c’est aussi, voire d’abord, une grande école du bonheur et de la pureté, en tout cas un très grand souffle d’air (mais combien de gens à qui on s’adresse ne connaissent de lui que sa Métamorphose  ?). Or Kafka était cadre haut placé d’une compagnie d’assurance, et a participé à la fondation de ce qui deviendra le droit du travail. Sa littérature, le Procès en particulier, est toute chargée de ces problématiques de hiérarchie, relations individuelles dans l’intérieur de codes sociaux, qui en font une écriture générative de compréhension pour l’univers du travail, c’est-à-dire y compris résister  : la littérature du travail n’est pas uniquement ou forcément celle qui le représente, même si l’idée reste encore massivement là que, pour qu’une littérature nous parle, elle doive nous représenter comme, disait Stendhal, le miroir qu’on promène au bord du chemin. Nous méfions-nous assez de ce faux dualisme  : d’un côté les livres qu’on lit pour le loisir, et de l’autre côté les livres qui parlent de nous, et qu’on lit, justement, «  parce qu’il le faut » ? Il me semble que la question est plus complexe  : voilà le Dépeupleur de Samuel ­Beckett, un grand cylindre aux uniformes variations de lumière grise. Des niches et des échelles, comme dans le jeu anglais du Snakes and ladders, et puis des silhouettes qui, à intervalles fixes, se lèvent, montent dans ces niches, redescendent. Je travaille souvent à Nancy, où des maisons, vingt ou trente ans, une génération après la fermeture des mines, s’enfoncent dans le sol qui s’effondre. Dans le travail d’écriture entrepris avec le Centre Dramatique National, le théâtre, pour renvoyer à la ville cette parole enfouie, on découvre que ceux qui résistent aujourd’hui, les vingt ans qui viennent à nos ateliers, parlent de mémoire ouvrière à une génération d’écart  : ils parlent de la mise à l’écart de leurs parents. Voici, et c’est la seule exception que je ferai, le texte d’un jeune travailleur social, qui s’est engagé à fond avec nous, comme relais et comme participant, dans cette expérience auprès de ceux dont la parole n’entre pas dans la circulation écrite  : faut-il se contenter du mot exclusion mis à toutes sauces, ou bien processus plus subtils renvoyant à notre question du «  pourquoi faut-il lire  »  : intériorisation du fait qu’il y a d’un côté ceux qui agissent, et de l’autre ceux qui publient, et sur quels rouages du corps social peser pour rendre la séparation poreuse aussi du côté de l’écriture, voilà ce texte :

L’inactivité c’est quand le mercredi c’est en fait le lundi.
L’inactivité, c’est quand tu ne sais plus ce qu’est une rosée matinale.
L’inactivité, c’est cette punition infligée par monsieur ­flexibilité de la rentabilité.
L’inactivité c’est ce tourbillon qui aspire vers les ténèbres de la solitude.
Je suis naïf mais je demande le rétablissement de l’homme de fer.
C’est un rêve.
Oui le rêve que ces cafés du bord de la vallée de la Fench se réveillent de ce long coma.
Le rêve de retrouver ce feu d’artifice permanent dans mon usine.
Le rêve de revoir cette marée humaine qui se croise aux trois huit dans un brouhaha d’échanges amicaux.
Le rêve de partir en week-end.
Le rêve de se reposer d’une fatigue.
Le rêve de palper une fiche de paye.
Le rêve de m’engueuler avec le chef d’équipe et de lui dire  : Respecte-moi ou je m’adresse à mon syndicat.
Le rêve de transmettre le flambeau à mon fils.
Le rêve, le rêve.

++++

Peut-être n’est-on pas si loin de ce qui fonde une réponse  : dans l’appel aux mots de Samuel Beckett, et dans celui de Kader, le jeune nancéien, qu’il y ait encore un possible partage, un possible court-circuit justement si nous acceptons, nous, de mettre en mouvement ce qui se présente séparé.

Pendant longtemps, c’est à dire des siècles, l’usage qu’on faisait de la langue c’était dans un continuum, les livres, Victor Hugo qu’on apprenait à l’école, les lettres qu’on écrivait, regardez tout ce qu’on sait de la guerre de 14 par les lettres envoyées aux familles depuis les tranchées, et puis un autre continuum, tout social celui-ci, que le lieu où on habite et celui où on travaille sont identiques, que le travail aussi est socialisé à échelle d’homme, c’est à dire qu’à l’endroit de la production, comme dans la forge de campagne, les métiers voisinent, et puis de toute façon on ne fait rien seul, les mains pour être fortes doivent s’assembler à bien plus que deux, et c’est ainsi que s’est longtemps prolongée, même à l’endroit de pire exploitation, la tradition orale de la langue, et qu’elle soit en elle-même organe de résistance, ce par quoi on affronte même plus fort que soi. Évidemment à cela aussi on a porté des coups, dans l’organisation même du travail et son individuation. La grève initiée par les cheminots il y a un peu plus d’un an a été, relisez tous les articles ou souvenez-vous, tout d’un coup comme une bouffée de langue, on se remet à dire. Mais effectivement, même là, le continuum n’est pas renoué. Écrire n’est pas considéré comme venant de soi, mais comme venant de ce qui est déjà institué comme littérature, c’est cette séparation qui est notre ennemi le plus dangereux. La langue retombe lentement vers son minimum utilitaire. D’où cette pratique, appelée faute de mieux atelier d’écriture  : lire n’est pas le seul outil, c’est écrire aussi qu’il faut partager. Accumuler, thésauriser, faire tomber de l’écriture, qu’elle retrouve sa place simplement parce qu’elle existe. Que le monde dans lequel on vit, qui se cache derrière sa neutralité de signes, nous réapprenions à en reconquérir les représentations, qu’il ne produit pas lui-même, tout simplement parce que les lois dominantes sont aussi dominantes là  : qui sait parler de son visage  ? Les peintres, Hopper, Francis Bacon, des photographes, Avedon, Depardon, ont peut-être, parce qu’ils disposaient de plus de distance, pris de l’avance dans cette idée toujours neuve que le monde immédiat mérite qu’on l’affronte avec l’art. Faire exister une pratique sociale de l’écriture basée sur notre propre nécessité de représentation du monde où on est.

Il ne s’agit pas de schématiser : partout où on va, qu’on discute et rencontre, ceux qu’on a devant soi sont dans cette grande machine de la société qui travaille, il y a celui du tri postal, le commissaire de police, un infirmier d’hôpital, un dessinateur industriel, un éducateur social, il suffit de penser à n’importe où qu’on est allé et qu’on a rencontré des gens pour être surpris de cette société à l’envers de ceux qui lisent. Peu importe  : l’idée démocratique est plus forte, elle est de poser pour tous le même accès, mais de poser un accès qui ne soit pas nivelé par le plus petit commun partageable, mais que soit posé pour tous la remontée, le chemin vers le difficile, par où on prend soi-même le relais parce qu’on s’est doté de la force et des armes.

Qu’a-t-on ajouté, ici, à la question initiale du «  pourquoi faut-il lire », devenue «  pourquoi faut-il lire quoi » ? Qu’il n’y a pas un chemin, donc de mode d’emploi à suivre indépendamment de ce qu’on est soi-même, ce qui est une réponse sans détermination positive, mais que ces chemins ne valent qu’à condition, non pas qu’on les oriente, le mot est trop chargée, mais qu’on les dispose dans un champ.

Le mot fondamental reste donc sans doute celui de médiation. Parce qu’il garde en lui l’idée du passage, du mouvement, et qu’il permet de valider cette idée, comme l’idée de Champs magnétiques devenait écriture pour les surréalistes, qu’il faut guider, et que guider n’est pas mettre une rue à sens unique. Que c’est une altérité de valeur, qui ne peut pas se résoudre en hiérarchie des valeurs. On le sait bien sur le terrain, pour que ça vive, pour qu’il y ait partage et passion, il faut avoir quelques accrochés, il faut avoir permis qu’une sollicitation dure trouve aussi son content.

Ici, toute réponse simple est une cassure dangereuse. Souvenez-vous des premières lignes d’un des plus beaux livres de notre langue, Le Grand Meaulnes : le narrateur, le jeune François Seurel, revient à la maison, le soir. Meaulnes n’est pas là, mais sa mère explique qu’elle le met ici en pension parce qu’Augustin Meaulnes vient de laisser son frère se noyer dans un étang, relation de Meaulnes à son frère, alors que le narrateur va prendre la place, donc sous le signe de la mort, et ces étangs, ceux de la rencontre de Meaulnes et d’Isabelle de Galley. Le narrateur entend les pas d’Augustin Meaulnes dans le grenier de sa maison, il y a trouvé des pétards de quatorze juillet, et le livre commence par un feu d’artifice dans la cour, éloge de la brièveté, qui nous est rendu plus angoissant par la brièveté ensuite de celle d’Alain-Fournier, tué à la guerre. Mais il y a eu le mot grenier, et les objets accumulés, séparés du temps, le même temps qu’on va brûler. Allez à Bobigny, et cherchez des greniers  : en classe de quatrième on ne connaît pas ce mot. Mais on a eu une Nintendo, et on l’a mise à la cave. Mais dans la cave on n’accumule pas, on revend. Et un an après on rachète à un troisième. En passant du grenier à la cave, la mémoire par accumulation est devenue mémoire par circulation. Si on ne se pose pas le problème de la ville, on peut toujours tenter de donner le goût de lire le Grand Meaulnes. Et si on est en échec sur ce goût de lire, et de transmettre la singularité Grand Meaulnes, on liquidera aussi la fonction même de la mémoire, en tout cas on privera la fonction mémoire du corps social d’une part de sa reproduction collective. On ne peut pas s’interroger sur la littérature de jeunesse sans s’interroger, et donc avec les moyens de la littérature toute entière et sans autre détermination, sur le monde qu’elle traite, dans sa plus haute complexité, et donc que même quelque chose d’aussi fondamentalement simple que la mémoire, dans son rapport aux objets, se soit déplacé d’une génération à une autre. Rêve-t-on de la même façon, quand on a ses quinze ans dans un quinzième étage  ? C’est à nous d’aller l’apprendre.

Réponse ministérielle actuelle  : introduire la fiction jeunesse dans les programmes scolaires. Je ne suis pas convaincu. Il ne m’intéresse pas de résoudre le problème, mais que nous le posions ensemble.

Nous avions autrefois les livres de prix. Je me souviens de mai 68, j’étais en seconde à Civray, une toute petite ville du Poitou. Cette année-là, les prix de fin d’année choisis par le prof de français avaient été supprimés, mais comme ils étaient achetés on avait le droit de se présenter individuellement au lycée pour les rechercher. Je n’ai pas osé, je n’ai jamais su ce que M. Bobineau, mon prof de français de l’époque, m’avait choisi. C’est par sa médiation qu’en quatrième j’avais reçu et lu Le Rouge et le Noir de Stendhal, à partir de quoi j’avais pu demander à ma mère de m’acheter La Chartreuse de Parme. D’ailleurs, si à la maison je disposais de Dostoïevski et Tolstoï, c’étaient déjà des livres de prix de ma mère, institutrice, alors à l’école normale de Luçon. Sous l’anecdote, une contradiction  : devient roman d’apprentissage, ce qu’on lit pour se former, le roman antérieur de l’homme. La civilisation des hommes se forme en produisant à intervalles réguliers des livres où travaille cette question d’Aristote : « qu’est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes ? » Cet apprentissage de la société des hommes devient ensuite le vecteur de l’apprentissage individuel.

Quand, après une dizaine d’années et un peu moins de livres, j’ai osé accepter d’écrire pour une collection de fiction adolescents, je me suis donné pour thème  : est-ce que le fantastique, dont le Grand Meaulnes est un sommet, qui pour nous était en continuité directe avec le contexte de notre enfance, social mais aussi géographique et architectural, est possible lorsqu’on habite à la verticale, à Bobigny  ? Et je n’ai pas cherché à écrire pour, à utiliser une écriture plus simple, mais seulement à me mettre en prise avec la fascination, ou le plaisir, que j’avais à lire lorsque j’avais moi-même découvert Le Grand Meaulnes.

Le corollaire de cette contradiction, c’est que, à vingt-neuf ans, si j’ai pu renouer assez avec l’envie adolescente d’écrire pour en faire la décision principale de ma vie, et aboutir à un premier livre, c’est que ces lectures-là, même à dix ans d’écart, avaient été possibles lorsque j’avais quinze ans, et qu’un prof de français nommé Bobineau m’avait introduit, en plus de Stendhal et Balzac, au Steinbeck de En un combat douteux et au Sartre des Mains sales, à quoi j’avais peu compris.

Utiliser mon expérience personnelle c’est dire ici combien, au « pourquoi faut-il lire quoi », reste d’incertitude.

La médiation sur le terrain, est de produire ces champs magnétiques, qui, sans hiérarchie à sens unique, et sur ce principe d’esprit de vertige, c’est à dire du plaisir de lire (si le livre de Daniel Pennac, Comme un roman, qui affirmait cette notion de plaisir, a été un tel succès, c’est quand même qu’il reste quelque chose), déplace, simplement par poussée lente, peut-être simplement par présence. Une bonne librairie ou une belle bibliothèque, c’est celle dont on ressort avec ce qu’on n’avait pas prévu d’y prendre. Cela implique donc qu’on explore et qu’on propose non pas ce qu’on vous demande, mais justement ce qu’on n’avait pas prévu de demander.

Un livre de Bergounioux, ou de Valère Novarina, si on dit  : il faut lire, cela prive tout accès à ce qu’ils sont d’abord  : quelqu’un de notre âge, c’est à dire quelqu’un de notre histoire, qui tente, de son lieu, de ses yeux et sa bouche, de fixer ce qui pour lui compte.

Littérature, état minimum, et là il peut y avoir partage. Dans La chair de l’homme, de Valère Novarina, le narrateur se souvient de la fête foraine de Thonon-les-Bains, quand il était un enfant de dix ans, et fixe, à 14 h 17, 1 417 personnages dans autant de postures, et c’est tout un monde inconnu qu’on découvre. Pierre Bergounioux s’est tout entier consacré, depuis quinze ans, à cette disparition dans la bordure des villes, en deux générations, du vieux monde rural  : qui peut se vanter de n’en pas porter une part en lui, précieuse, et que travailler cela, chacun en soi-même, puisse légitimer qu’un en fasse sa vocation entière, et nous en fournisse les outils ?

Médiation, cela suppose mise en travail, mise en partage, des médiateurs eux-mêmes. Faulkner est un des auteurs les plus puissants de ce siècle, et Thomas Bernhard un auteur nécessaire. L’an dernier, nous nous sommes réunis, grâce au Centre de Promotion du Livre de Jeunesse, quinze bibliothécaires des villes de la ceinture parisienne, et moi-même, pour six journées pleines de travail, incluant de l’écriture. Lire Faulkner, ou savoir quoi lire dans Faulkner, n’est pas quelque chose qui tombe d’évidence. Ne pouvons-nous concevoir que si nous devons lutter contre ces brisures du continuum, il s’agit d’abord de recréer, patiemment, homéopathiquement, une part de ce continuum en travaillant ensemble, et donc en réinstaurant ceux qui sont de l’autre côté du stylo dans un partage social, plutôt que de leur envoyer une lettre «  pourquoi faut-il lire  »  ? On déborde ici de la question qui nous rassemblait  : que, pour qu’il y ait lecture, sans autre détermination, il faut (et c’est moi qui le dis maintenant) que ce rapport soit établi dès l’enfance. Et que, pareillement, pour les mêmes écueils traversés, cela ne se peut sans médiation.

Laissez-moi donc considérer que la principale racine de cette médiation, son tronc de sève, c’est ce qu’on lit pour soi, et le recours qu’on fait soi de la langue, elle-même indivisible, et toujours capable d’affirmer elle-même sa nécessité.

J’en veux chercher la confiance, pour ma toute fin, dans deux figures que tout a éloigné et qui nous semblent maintenant très proches. Deux hommes nés avant la guerre de 14, deux hommes qui ont vu de très près la mort possible dans celle de 39, deux œuvres extrêmement fortes  : Claude Simon, Julien Gracq. Prenez L’Acacia de Claude Simon  : celui qui, à l’âge de treize mois, a perdu son père en août 14, envoyé à cheval face aux automitrailleuses allemandes, est convoqué en 38 par le même train de Perpignan à Metz pour une guerre que lui aussi fera à cheval face aux tanks. Le père disparu, on va à sa rencontre par les maisons, les paroles des sœurs et de la mère. Prenez La Presqu’île de Julien Gracq, un homme vient en voiture attendre son amie à une petite gare près de Guérande, elle n’est pas là, il va au bout de la presqu’île, à vingt kilomètres, réserver une chambre d’hôtel et, cinq heures plus tard, est de retour à la petite gare. La langue française, dans ces deux livres, est active, révèle des mondes. Ce sont deux livres d’une fantastique lisibilité, comme un roman. La langue, la fiction sont en bonne santé. Combien de fois par an ces deux livres sortent-ils dans vos bibliothèques  ? Ces deux hommes, nés en 1910 et 1913, sont désormais deux figures que l’âge isole, mais au terme d’œuvres majeures, accomplies, et dont aucune des deux n’ignorent les grandes lignes de fracture et de changement du siècle, le nôtre, qu’ils nous rendent visibles. Permettez-moi de finir, au lieu des lectures de jeunesse, sur cette jeunesse de la lecture  : tout est à faire, et quoi d’autre nous offre aussi bien de nous mettre en prise avec notre principe vital d’être homme  ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er février 2007 et dernière modification le 30 avril 2013
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