Joël Ronez : écrire Net mode d’emploi


une approche concrète de l’écriture sur site


L’écriture web est aussi une écriture de la rupture. Elle porte en elle, pour qui veut la maîtriser, les caractéristiques propres à son support. Une écriture cinétique, du mouvement. Une écriture qui bouleverse de manière radicale le rapport au lecteur. La notion de parcours prenant un sens nouveau dans cette écriture du fragment, de l’instant (Olivier Ertzscheid, préface à L’Ecrit Web de Joël Ronez).

 

Internet n’a pas fonction de médiation, mais s’impose progressivement par transparence dans la totalité de nos usages sociaux d’une part, de nos usages privés ou de création d’autre part.

Ce faisant, il en déplace les frontières : il ne s’agit pas seulement d’en débattre, plutôt prendre acte que cette frontière qui définissait, dans ce beau mot d’amateur, la séparation d’entre la création comme usage privé et sa propagation dans les usages sociaux via la publication a été chamboulée brutalement, et que la reconfiguration en cours affecte, comme ça a toujours été le cas dans l’histoire du livre, de l’image ou de la musique, les formes même de cette création.

Il s’agit donc de se saisir de cette reconfiguration en interrogeant nos disciplines respectives depuis l’outil Internet. L’an dernier, Google moi de Barbara Cassin chez Albin, puis Gutenberg 2.0 de Lorenzo Soccavo (avec Constance Krebs) ont commencé à sortir cette réflexion des habituels Le Mac pour les nuls ou autres écrits périssables.

En attendant les pointures comme HG ou OE, le livre de Joël Ronez, L’écrit Web, tout mince et de fausse humilité, devrait être sur toutes les tables, même des blogueurs confirmés.

Parce que l’écrit Web est à plusieurs niveaux et dimensions, qu’il est hypertextuel et qu’il peut combiner les médias, le contenu de l’information et de la communication, sa rédaction, sa hiérarchisation et sa mise en scène sont indissolublement liées. Conception, rédaction et édition vont de pair (p 39).

Fausse humilité, parce que reprenant pour l’édition graphique les principes de la page écran, Ronez fabrique une sorte de livre blog aux allures très concrètes de guide pour l’écriture web.

La question du titre, par exemple : ceux qui ont lu le premier Carnet de notes de Bergounioux savent comment il laissait à Pascal Quignard ou Jacques Réda le soin de trouver le titre à ses manuscrits successifs chez Gallimard. Mais, le Net étant d’abord une gigantesque base de donnée, l’écriture par registres (titre, descriptif, contenu, liens, tags et mots-clés, commentaires) est une donnée native. On peut le déplorer : on peut aussi penser que l’enluminure sur le manuscrit du Moyen Age, l’emplacement symbolique du stockage de la tablette dans tel angle de fondation à Ninive, le rapport à la presse et au feuilleton dans l’âge d’or du roman, pour nous paraître plus inaperçu, tant nous sommes familier du livre, tenaient déjà du même catalogage en amont (la perception du livre par les bibliothécaires ou dans leur blog en témoigne).

Mais Ronez invente (je m’en tiendrai à cet espace de son livre, p 59-81), comme nous utilisons depuis Genette le concept de paratexte, la classification de microcontenus. Il y inclut (ce qui ne rentre pas dans la catégorie paratexte de Genette) les contenus invisibles, comme les infobulles (que personnellement je ne pratique pas, mais qui sont automatiquement gérées par mon site, via spip, quand il s’affiche dans un agrégateur. Il y inclut des usages avancés du lien, qui rappellent que le gros lien souligné en bleu dans la continuité du texte n’est pas un fait d’écriture neutre, mais que le changement de curseur au survol, la gestion de la porte de sortie (nouvelle fenêtre, cadre, remplacement de votre page par la nouvelle ?) deviennent des éléments signifiants à égalité des autres. Il développe le détail jusqu’à la construction du lien (vers la page d’accueil du site de telle personne, directement vers son CV, vers la page wikipedia qui rassemble autres liens la concernant etc), ou les questions juridiques ou de Netiquette (dois-je demander autorisation au site concerné pour établir le lien, et de quoi ce lien me rend-il responsable ?). Je fais moi-même suffisamment usage de la possibilité qui consiste à limiter les liens dans l’intérieur du texte pour privilégier le changement de contexte des liens en marge. Il pousse aussi le côté pratique de son livre, dans ce chapitre comme dans les autres, jusqu’à nous aider à la notion d’affût : comment construire sa veille, détecter les fonctionnalités et tendances, et s’approprier son identité numérique plutôt que la laisser empiriquement aux bons soins du web (encart La culture numérique en marge de la page 78).

Mais là où le bouquin de Ronez devrait être sur nos tables de blogueurs, malgré ses affectations d’être homme de communication et non de l’écrit (son activité professionnelle semble d’ailleurs l’entraîner actuellement plus vers la télévision après avoir construit des sites comme celui d’Ombres Blanches), la nouveauté de ce travail c’est très simplement la production de mots pour définir et inventorier l’activité empirique qu’est l’écriture sur Internet. En nommant chaque strate, chaque spécificité, il déplace nos catégories habituelles pour la construction de l’intervention-texte (voir les dossiers pédagogiques d’aide à la dissertation de bac français sur les sites académiques). Et ce n’est pas le vocabulaire de la com’, lorsqu’il écrit le titre incitatif, c’est créatif, en prenant le temps de 4 ou 5 pages pour décrypter des usages titres/images dans l’actualité récente, sportive ou politique, accompagnés chaque fois de la prise d’écran correspondante (chaque détail de langage est d’une nuance qui déplace notre approche).

Ainsi ce décryptage d’une image du sarkozyen Polnareff sur 20minutes.fr, qui rend compréhensible le titre qui l’accompagne, sans le nom Polnareff, mais devient illisible dès que passée sur la page sommaire du même site, ou de nos flux rss. Ou bien, dans l’agrégateur du Monde.fr, le titre les socialistes ont gagné l’élection sans préciser qu’il s’agit de la Moldavie.
Ou encore, la recherche sur Google de l’expression dans tous ses états (rubrique Ronez « Le poncif m’a tué »).

Mais partons de cette réflexion noyau pour voir ce qu’elle induit dans les référencements Google (accompagnée d’une page « faut-il investir dans les pages payantes de référencement ? »). Voyons ce qu’elle induit pour les mots-clés, et comment nous gérons de notre côté du blog la classification taxinomique ou folksonomique, avec variation sur les tag cloud et l’infobésité : ou comment laisser l’indexation s’effectuer au niveau même des contributeurs et ce que cela change — question sans réponse pour aucun de nous, qui renvoie à ce principe d’empilement vertical que je nommais fosse à bitume.

Joël Ronez pourra nous/vous énerver, c’est un professionnel du site de presse, et quand il analyse la mémorisation d’un texte-écran en fonction de la longueur de phrase, Proust ne passerait pas : ici commence notre travail à nous, pour faire passer à l’écran notre intervention littéraire. L’unique phrase de 60 pages de La nuit juste avant les forêts n’a jamais discrédité Koltès. Retenons plutôt l’attention que Ronez nous contraint de porter sur la rémanence intérieure de la page consultée, la facilitation de cette mémorisation instantanée, qui guide vers les contenus fixes. Toute la dernière section du livre concerne l’aménagement d’une page blog.

On pourra être d’accord ou pas avec ce qu’il préconise : refus de justifier (aligné à gauche et à droite) la présentation d’un texte, mais on ne pourra pas ne pas prendre au sérieux sa réflexion sur quelle typographie pour la page-écran, et quel minimum de la tradition ou de l’héritage typographique devons-nous importer pour l’art fruste du blog...

Et, bien évidemment, la première spécificité du Net c’est que si on ressemble aux autres on ne risque pas de faire émerger son travail : prenons le risque de la singularité (des phrases longues, des post trop longs), mais on sera d’accord avec lui sur ce qu’il martèle d’un bout à l’autre du livre, priorité au contenu, les outils Net trouvent leur pertinence à les suivre et les détecter.
Un mot concret à cause de son histoire dans la vie de chacun, suscite immédiatement des images mentales et des émotions : alors, en septembre, un peu plus de littérature et un peu moins de rugby, Joël ?

l’écriture Web est une écriture de rupture

on ne lit pas sur le Web comme sur le papier

l’essentiel en premier

à bas le ton promotionnel

soigner les microcontenus

un contenu plus informel, mais plus sincère

donner les règles du jeu

Voir blog Joël Ronez pour l’accompagnement du livre et comment se le procurer.

Et je rajoute ces citations, relevées dans le billet de Jean-Marc Hardy :

A propos de l’écriture web :
Une écriture qui s’inscrit dans un volume et non dans une simple surface

A propos de la nécessité de prévoir des hyperliens explicites :
La page web doit faire l’effet d’une commode aux tiroirs transparents. Pas question d’ouvrir successivement tous les tiroirs pour découvrir où se trouvent les chaussettes.

A propos du référencement :
Livrer un texte web, ce n’est pas simplement l’écrire. C’est aussi s’assurer que les moyens d’accès à ce texte sont mis en place.

A propos de la mise en page :
Un bon rédacteur internet est aussi un maquettiste. Il doit pouvoir occuper le terrain laissé vacant par les infographistes web et les directeurs artistiques qui malheureusement continuent, à de rares exceptions, à traiter le texte comme un élément subalterne des mises en pages.

C’est bien aussi de ces micro-terminologies qu’on a à remercier Joël Ronez. Lire aussi cette plus qu’intéressante contribution sur le rubriquage vertical d’un site, et comment on doit la penser dès la conception de l’écriture...





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écrit ou proposé par : _ François Bon

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 août 2007.
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