#05# Garcin, La maison de Bursins

La maison de Bursins

Nous arrivons dans une maison du XVIe siècle, à Bursins, qui regarde le Léman sans chercher à s’en rapprocher. L’escalier de pierre est creusé au milieu par le passage des générations. Dans le couloir étroit, une vieille crédence longe le mur ; dessous, le panier de la chatte, une mangeoire et un petit abreuvoir. La cuisine apparaît au bout du couloir, vaste, presque professionnelle : piano de cuisson, grils, réfrigérateurs, armoires à tiroirs, machines, robots, plusieurs éviers, une grille verticale pour les volailles. Une porte donne sur le jardin, une autre descend à la cave, une troisième, épaisse et métallique, ouvre sur la chambre froide. Nous sommes invités. Il faut un moment pour comprendre l’organisation de ce lieu, tant il semble capable de nourrir une famille entière ou une petite brigade. Le panier est vide, les croquettes attendent dans la mangeoire. L’eau de l’abreuvoir est claire. La chambre froide est fermée. De l’autre côté, des voix se font entendre, des portes s’ouvrent et se referment, des objets changent de place. La maison est déjà occupée, mais ses habitants ne se sont pas encore montrés.

Pierre porte un nœud papillon et nous sert du champagne. Il débarrasse, nettoie, prépare, avec une élégance qui tient moins à sa tenue qu’à la façon digne et naturelle dont il accomplit chaque geste. Un fond de jazz accompagne ses allées et venues. La mère, dans une robe turquoise chaussée de talons épais, veille à la cohérence du repas et à l’enchaînement des préparations. Elle sait ce qui doit être prêt, ce qui peut attendre, ce qui risque de refroidir pendant qu’un autre plat réclame le feu. Professeure d’histoire de l’art et artiste, elle a une carrure solide, des épaules bien dessinées ; on l’imagine aussi bien devant une œuvre que sur un chantier de terrassement. Par moments, elle échange quelques mots en luxembourgeois avec Evan. Pierre se mêle à la conversation, puis le français reprend sa place, sans que personne semble avoir décidé du changement. Evan porte une tenue de sport. Il s’entraîne beaucoup, aime manger et cuisine avec un plaisir manifeste. Il goûte une préparation, rectifie l’assaisonnement, surveille les casseroles avec une attention qui ne l’empêche pas de prendre part aux conversations. Il semble aussi à l’aise devant ses fourneaux que dans les échanges qui se poursuivent autour de lui. La mère évoque au passage l’époque où il s’intéressait aux médecines alternatives, lorsqu’il lui arrivait, dit-elle, de deviner chez les autres ce qu’ils n’avaient pas encore exprimé. Aujourd’hui, il travaille dans l’informatique chez Rolex et gagne bien sa vie. Ce soir, son talent s’exerce aux fourneaux : les foies de volaille grillent avec les oignons, la soupe de potiron mijote, la purée de patates douces attend, le mesclun aussi, tandis que la tarte à la rhubarbe refroidit. Bambi, la petite chienne blanche, aboie de temps à autre. Quelqu’un demande où est le chat. Pierre l’a vu dans le jardin ; la mère croit l’avoir aperçu dans le couloir. Evan s’approche de la lourde porte métallique et l’ouvre. Le chat est là, assis sur une caisse, dans la chambre froide. Il ne paraît nullement pressé de regagner ses quartiers. Bambi redouble d’aboiements. On s’affaire, on appelle l’animal, on s’approche de lui. Il finit par sortir, sans hâte, et disparaît dans le couloir. La porte se referme. Les foies continuent de griller, la soupe de potiron poursuit sa lente cuisson. Pierre reprend son service, la mère vérifie la suite des opérations, Evan surveille ses casseroles. Personne ne demande comment le chat a pu se retrouver là.

À table, les verres se remplissent et les plats circulent. Pierre veille à ce que chacun soit servi ; la mère suit l’ordre du repas, attentive aux plats qui arrivent et à ceux qui doivent encore attendre. Evan parle de ses préparations, explique une cuisson, évoque une association de saveurs. Les foies de volaille ont gardé leur jus, la soupe est veloutée, la purée douce, le mesclun apporte une fraîcheur inattendue. La tarte à la rhubarbe vient ensuite. Le jazz se mêle aux conversations, les phrases se croisent, quelques mots de luxembourgeois surgissent au milieu du français. La maison paraît avoir toujours fonctionné ainsi, avec ses tâches réparties, ses habitudes, ses accords tacites. De la table, on aperçoit le couloir et, au fond, la vieille crédence, le panier, la mangeoire. Le chat n’y est pas. Il n’est pas davantage sous la table, où Bambi s’est enfin couchée. La porte de la chambre froide est restée fermée depuis l’incident. À un moment, Pierre se lève pour aller chercher quelque chose dans la cuisine. Il passe devant le couloir sans s’y arrêter. La conversation continue. Lorsque les assiettes sont débarrassées, la maison retrouve peu à peu son calme. Dans le couloir, un léger bruit se fait entendre, comme si quelque chose venait de bouger près de la crédence. Personne ne se retourne. Le chat, lui, a retrouvé son panier. Du moins, c’est ce que chacun semble croire.

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