#chroniques #08 | Effacements

1 | paradoxe de l’âne 

Je me trouve parfois si découragée et si pleine d’enthousiasme à la fois que je m’immobilise sans savoir dans quelle direction aller.

2 | un regard plein de haine

Je lui racontais une scène qui continuait de me poursuivre, jusque dans mon sommeil. Mon mari était à la toute fin de sa vie, alité dans un EHPAD, situation qu’il rejetait de toutes ses forces, comme la mort elle-même. Toute sa vie, il s’était cru bon catholique, assuré de sa foi et de ce qu’il serait heureux le moment venu de rejoindre Dieu. Pourtant, à l’approche de la mort, il avait été saisi d’une angoisse terrible. Je ne comprenais pas cette panique. Je me sentais si étrangement tranquille à l’idée de partir qu’au lieu d’accueillir sa peur avec douceur, je l’avais regardé avec un mélange d’incompréhension et peut-être, d’un peu de pitié. Alors il m’avait lancé un regard d’une haine telle que longtemps après sa mort, il continuait de me réveiller la nuit.

Elle a avancé que cette haine ne lui était peut-être pas véritablement adressée. Ce regard qui continuait de la poursuivre, jusque dans son sommeil, pouvait être celui d’un homme soudain confronté à une peur terrifiante, celle de la mort, mais aussi à l’effondrement de tout ce qu’il avait cru savoir sur lui-même. Lui qui avait toujours été un homme dominateur, sûr de sa foi et de son sang-froid, qui se croyait certain d’être à la hauteur lorsqu’il faudrait affronter la mort, se découvrait tout à coup atrocement faible, apeuré devant le grand saut. Toutes ses certitudes, sa superbe, sa foi si orgueilleusement affirmée devenaient soudain vaines. Il n’arrivait pas à admettre que la mort lui échappait, qu’elle soit précisément cette bascule dont ni lui, ni personne ne pouvait rien dire, ni rien savoir.

Elle lui avait rappelé que le Christ lui-même, au moment de mourir, avait crié vers son père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il fallait, pensait-elle, prendre au sérieux sa détresse. Ce cri n’était pas une parole en l’air, un mascarade d’abandon destinée à accomplir le récit. Pour se faire mieux comprendre, elle avait pensé à lui raconter une expérience qui lui était restée en mémoire. Quelques années auparavant, elle avait fréquenté un garçon qui s’appelait Bernd. Tous les deux travaillaient chez eux, si bien qu’ils avaient pris l’habitude d’aller marcher ensemble l’après-midi dans les environs de Nice . Au début, ces promenades étaient agréables. Puis elles l’étaient devenues beaucoup moins, car Bernd s’était mis à lui parler obsessionnellement d’un appartement qu’il envisageait d’acheter sur les collines sans jamais parvenir à se décider. Pendant des semaines, puis des mois, elle avait essayé de répondre à ses arguments, tantôt de l’encourager à acheter, tantôt de l’encourager à renoncer, mais surtout à trancher, à sortir de cette incertitude qui le torturait. Elle savait pourtant qu’elle était prise dans un piège : aucune réponse ne pouvait le satisfaire puisqu’au fond il était incapable de décider. Ce qui devait arriver arriva. Il laissa passer l’appartement et recommença à regretter, à remâcher, à reprendre les mêmes ratiocinations. Cette fois, elle lui dit qu’elle ne voulait plus entendre parler de cette histoire. Elle se souvenait très précisément de l’endroit. Ils étaient sur le petit sentier qui monte à Saint-Pierre-de-Féric. Bernd s’était retourné vers elle et l’avait regardée avec une haine si violente qu’elle en avait été profondément secouée. Ce regard, avait-elle expliqué, ne lui était pas vraiment destiné non plus. Elle n’avait fait que se trouver là, au moment où quelque chose s’effondrait pour lui : l’image qu’il avait de lui-même comme homme raisonnable, capable de peser le pour et le contre et de prendre une décision. Elle l’avait laissé seul devant ce qu’il ne voulait pas voir. C’est cela qu’il avait haï, l’espace d’un instant, en lui bien plus qu’en elle. Les deux regards lui semblaient appartenir à une même famille : celui que l’on jette parfois à la personne devant soi lorsqu’elle devient, malgré elle, le témoin de notre impuissance.

3 | comme si elle n’avait pas peur

Elle fait comme si elle n’avait pas peur de l’avenir. Elle fait comme si elle était une sorte d’anachorète, goûtant sereinement sa sobriété volontaire, ayant compris avant tout le monde qu’on peut vivre de peu (ce qui est vrai). Elle fait comme si elle faisait partie, par choix, des gens de peu. Elle fait comme si elle ne s’ennuyait pas. Elle fait comme si avoir trop de travail ou pas assez de travail étaient des choses équivalentes. Elle fait comme si elle n’avait pas envie d’avoir trop de travail. D’être débordée. De se plaindre. De dire comme tout le monde : je n’ai pas une minute à moi. Cela lui semblerait presque luxueux. Elle fait comme si, dans une société qui aime tant l’agitation, sa disponibilité n’était pas suspecte. Comme si avoir du temps (et Dieu qu’elle en avait !) était un luxe et non le signe infâmant que personne n’a besoin d’elle. Elle fait comme si sa pauvreté relative, ses après-midi disponibles, n’étaient pas regardées avec un léger mépris. Elle appelle cela liberté. C’est un joli mot qui lui va bien (ce qui est vrai). Elle fait comme si elle ne se sentait pas seule. Elle fait comme si elle n’aimait que ça, la solitude : marcher seule, lire seule et écrire. Regarder passer les heures avec la jouissance animale de se sentir vivante dans un monde indéchiffrable. Elle fait comme si ne dépendre de personne et n’être attendue par personne lui avait fait gagner quelque chose, comme si cette solitude était une sorte de geste sacrificiel, comme si elle avait renonçé à quelque chose pour autre chose. Mais quoi ? Elle fait comme si elle n’avait pas peur de s’enfoncer peu à peu dans la déréliction, dans l’isolement, dans l’oisiveté. Elle fait comme si elle avait choisi tout cela. Et le plus troublant, c’est qu’elle l’avait peut-être choisi. C’est seulement qu’elle ne se souvient plus très bien pourquoi.

4 | c’est trop lourd

Pendant longtemps, je me suis fait toute petite devant l’Écriture avec un grand E. Évidemment, je lisais beaucoup et forcément, j’admirais les écrivains. Comme je ne savais pas comment ils s’y prenaient pour écrire leurs livres (cela me semblait un tour de force et c’est toujours le cas), j’étais paralysée. Je crois que beaucoup de gens connaissent ça. Tout ce que j’écrivais, jusqu’à un certain âge, était scolaire : des rédactions dont ma professeure me disait qu’elles étaient bien et dont ma mère me disait qu’elles étaient lourdes.

Chez nous, l’écriture était le domaine de ma mère. On disait qu’elle écrivait bien. Elle avait ce style classique et précieux, entre Daniel Boulanger et Paul Valéry, une question de génération, sans doute. Ses mots étaient choisis, elle avait le sens de la formule, une sorte de légèreté dont à l’évidence j’étais dépourvue puisque tout ce que j’écrivais était trop lourd. J’ai écrit aussi des journaux intimes. Mais le journal intime était d’abord un exutoire (là aussi, je crois que chacun a fait cette expérience) : des paroles coincées dans le corps qui doivent sortir. Ce n’était pas vraiment lisible, y compris pour moi-même. Je n’ai jamais relu ce que j’écrivais.

J’ai commencé à écrire en Chine car l’éloignement de ma propre langue m’était devenu insupportable. Dans mon sentiment d’exil, j’avais besoin de trouver un appui et de comprendre le monde qui m’entourait. Je ne cherchais pas vraiment à faire de la littérature. Il m’importait surtout d’être juste dans mes descriptions. L’écriture n’était plus pleine de moi mais de ce que je cherchais à voir. Je m’effacais en elle. À partir du moment où j’ai goûté à cette sensation d’effacement qui vient aussi avec une tension intensement fourmillante, j’ai compris que je pouvais écrire. En Chine, j’écrivais beaucoup le week-end quand le bureau était silencieux et dans les aéroports en attendant des avions qui arrivaient en retard. Assise au cœur du chaos d’un aéroport immense où, sans mentir, transitait un million de personnes, je créais ma bulle de silence. J’aurais pu rester là des journées entières.

J’ai toujours autant de mal à écrire en partant de moi. Quand je n’écris pas en m’en fichant un peu, je me sens malmenée par l’Ecriture : tout me pèse, tout me plombe. J’entends peut-être encore le mot de ma mère : c’est trop lourd. Le jour où j’arriverai à m’effacer en racontant des choses personnelles et intimes, je pourrai peut-être me dire écrivain.

5 | la vie, ce n’est pas de la littérature

Après Noël, je suis partie à six heures du matin et j’ai marché plus d une heure dans la neige. C’était un jour de brouillard dans le Jura. Tout relief était aboli. Tout était effacé, il n’y avait aucun bruit, aucune présence humaine, si ce n’est un corbeau qui croassait dans le lointain. Je marchais dans une clarté blanche et grise, absolument mate. C’était calme, flottant et légèrement inquiétant, comme peut l’être une perte de repères. J’ai pensé à Un roi sans divertissement de Giono, mais je n’aurais pas été capable de retrouver la phrase précise. J’avais seulement la sensation. Je retrouve maintenant la phrase et elle est étonnamment proche de mon souvenir : « À midi, tout est couvert, tout est effacé, il n’y a plus de monde, plus de bruits, plus rien. »

Un été, je gravissais un petit chemin creux à l’ombre de noisetiers et de haies épineuses, dans un demi-jour moiré et humide éclairant des nuées de moucherons. Je me souvenais du sentier d’aubépines du petit Marcel Proust (mais pas de la phrase exacte). Sur l’ancien chemin de Saint-Pierre-de-Féric, je passais le long d’un mur. Derrière ce mur, dans un jardin, se trouvait un lilas. Violet ou blanc, je n’en savais rien. Je ne le voyais pas mais il sentait bon. Me revenait alors une expression de Proust, seulement cette partie-là : « sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ».

Dans le Luberon, j’atteignais la chapelle de l’Ermitage qui surplombe une vallée cultivée de vignes et d’arbres fruitiers. Gagnée par l’ivresse de dominer le paysage, je clamais à voix haute : « J’avais une ferme en Afrique », avec une petite pointe d’ironie tout à fait décoloniale devant cette étendue provençale. (La Ferme africaine )

En ce moment, c’est la saison des reine-claudes. J’en achète, je les mets au frais dans une assiette ; lorsque je les sors du réfrigérateur pour les manger, toutes d’un coup, je pense, devant l’assiette vide, à William Carlos Williams : « Pardonne-moi, elles étaient délicieuses, si douces et si froides. » dans This Is Just to Say — C’est juste pour dire.

J’aime beaucoup les rivières autour de Paris qui coulent lentement, reflétant les nuages et le treillis des arbres, avec leurs rives terreuses affaissées par endroits, les troncs de saules aplatis comme des bancs au bord de l’eau verte. Me revient William Faulkner, Le Bruit et la Fureur : “They were washing down at the branch. One of them was singing. I could smell the clothes flapping, and the smoke blowing across the branch.” Surtout : « L’une d’elles chantait. » Je trouve ça puissant.

Les livres me reviennent par morceaux : une phrase, parfois seulement quelques mots, plus souvent une sensation. Giono dans le brouillard, Proust dans un chemin creux, Karen Blixen au-dessus d’une plaine, William Carlos Williams devant une assiette vide, William Faulkner à l’aplomb d’une petite rivière d’Île-de-France.

A propos de Geneviève Flaven

Je suis née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, j’ai fondé une agence de conseil en design puis suis partie à Shanghai pour développer mes activités. Le départ en Chine m’a mené vers l’écriture et la publication. Depuis mon retour en France en 2019, je me consacre à la création et à l’animation de projets collaboratifs de théâtre documentaire en France et dans le monde. Théâtre : The 99 project (http://www.the99project.net/ ) Blog de mes années chinoises : Shanghai confidential (https://shanghaiconfidential.wordpress.com/)

5 commentaires à propos de “#chroniques #08 | Effacements”

  1. oui je partage que écrire avec un JE qui soit vraiment SOI est très difficile… et que peut être est ce la signature de l’écrivain. en tout cas dans cette consigne, vous etes vraiment avec un JE… François est magicien car j’ai eu du mal avec cette consigne avec le JE . Merci pour le partage

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