
1/ Du monde
Oui au monde, mais davantage le matin que le soir.
2/ Réel ou prémonition
Supposons que les milliers de satellites, plus nombreux que les étoiles filantes retombent sur terre, loin de tout, dans les mers, dans les déserts, ou sortent de leur orbite et voyagent vers l’infini.
Supposons que les câbles sous-marins qui relient internet d’un continent à l’autre soient rompus.
Supposons qu’il n’y ait plus aucun téléphone mobile qui fonctionne, plus de web, terminé les sites internet, absence de réseau, terminé les vidéos addictives…
Supposons qu’on revienne au vieux téléphone à cadran.
Supposons qu’on se remette à se parler vraiment, d’une voix à l’autre, d’une bouche à l’autre, face à face. Supposons qu’on pose le téléphone, qu’on se parle de visu, directement comme si nous ne nous étions jamais éloignés les uns des autres.
Que nous dirions-nous ?
3/ Écrire la Mongolie
Maintenant seulement je sais combien j’ai aimé le vent de l’Altaï, ce vent qui fait pleurer les yeux sans qu’il y ait de chagrin, et ce vent qui rase la végétation. | Et puis il y a les steppes, les immensités mongoles, une multitude de paysages uniques. Je me souviens d’un espace si grand qu’on oubliait les noms et on pensait distance. | Et puis il y a les mélèzes qui deviennent or à l’automne contre un ciel trop bleu. Ce ciel, un décor de cinéma. Une lumière que je n’avais jamais vu ailleurs. | Et puis il y a les aigles, et les hommes qui les portent fièrement sur l’avant-bras. Ces hommes, et quelques rares femmes, souvent fille de chasseurs d’aigle dressent l’oiseau pendant de longs mois, des années pour concourir au festival d’Olgii une fois l’an. J’entends encore le cri du chasseur à cheval dans la plaine appeler l’aigle qui vole au-dessus de la montagne. | Et puis il y a le froid qui arrive soudain, en une nuit, le blanc recouvre tout, les rochers qui marquaient les pistes, les pistes elles-mêmes et les rivières qui se referment comme des paupières. | Et puis il y a la surprise d’entrer dans la yourte boire le thé au lait salé, manger un morceau de fromage de yack, être accueillie comme si j’étais attendue depuis longtemps. | Et puis il y a la joie de rencontrer les familles nomades, plusieurs générations qui vivent ensemble et le dernier petit-fils encore enfant qui prendra soin des grands-parents quand ceux-ci seront trop vieux pour traire les yacks, chasser le loup ou le renard, le petit-fils qui prendra soin des troupeaux quand il aura l’âge d’homme. | Et puis il y a l’accueil des grandes familles nomades, toujours souriantes mêmes si seules au monde face aux éléments, comme si le vent, le froid et la distance ne pouvaient rien contre cette hospitalité-là. La porte de la yourte toujours ouverte sans poser de question. J’ai gardé les sourires avec soin quelque part à l’intérieur. | Et puis il y a le mouvement ancien et calme des troupeaux de yacks et de chevaux qui descendent vers les vallées avant l’hiver. | Et puis il y a les chevaux, les yacks et les chèvres et les moutons et les chiens dehors et l’aigle sur la gauche en entrant dans la yourte, et les animaux plus nombreux que les hommes, et leur façon de regarder comme s’ils voyaient quelque chose que nous ne voyons plus. | Et puis il y a le silence du soir, un silence si étendu qu’il finit par ressembler à un bruit, celui du sang dans les oreilles.

4/ Deux suppositions
Suppositions 1
Supposons que le visage que je vois le matin dans la glace soit le même que celui d’hier, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que j’aie oublié la personne qui m’a fait le plus de mal, ce qui est vrai.
Supposons que je sache pourquoi j’écris, ce qui n’est pas vrai et ce qui est vrai en même temps.
Supposons que le silence au téléphone, quand personne ne répond, soit pire que la ligne coupée, ce qui est vrai.
Supposons que je n’aie pas peur de la page blanche, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je me souvienne exactement d’Oulan-Bator, ce qui est vrai.
Supposons que ceux que j’aime me pensent plus forte que je ne le suis, ce qui est vrai.
Supposons que la fatigue du matin dise quelque chose de vrai sur moi que le reste du jour dément, ce qui est vrai.
Supposons que j’aie renoncé à me comprendre, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que ce que j’écris me ressemble, ce qui n’est pas toujours vrai.
Supposons qu’Internet s’arrête un jour pour de bon, et que j’en sois soulagé, ce qui est vrai.
Supposons que je n’aie jamais menti, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que l’hypothèse fausse en dise plus long que la vérité qu’elle remplace, ce qui est vrai.
Supposons que je sois quelqu’un de patient, ce qui n’est pas vrai.
Suppositions 2
Supposons que ces phrases m’apprennent quelque chose sur moi que je ne savais pas avant de les écrire, ce qui est vrai.
Supposons qu’écrire vrai consiste à dire ce qui s’est passé, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que la phrase la plus exacte soit toujours la plus courte, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je reconnaisse le moment où j’écris vrai à une sensation précise, ce qui pourrait être vrai.
Supposons que cette sensation ne trompe jamais, ce qui n’est pas vrai.
Supposons qu’on écrive plus vrai sur les autres que sur soi, ce qui est vrai.
Supposons que le mensonge, en littérature, se voie toujours à la ligne, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que j’aie déjà écrit une phrase entièrement vraie, ce qui pourrait être vrai.
Supposons que la fiction soit un détour nécessaire pour dire ce que le réel seul ne permet pas de dire, ce qui est vrai.
Supposons que je sache, en le relisant, distinguer ce qui est vrai de ce qui est bien écrit, ce qui n’est toujours vrai.
Supposons qu’écrire vrai fasse mal, ce qui est vrai.
Supposons que ce soit pour ça que j’évite certaines phrases, ce qui est terriblement vrai.
Supposons que le style protège de la vérité autant qu’il la révèle, ce qui est vrai.
Supposons que la première version soit toujours la plus vraie, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que je n’écrive jamais vrai quand j’écris pour être lu, ce qui n’est pas vrai.
Supposons que ces trente phrases, mises bout à bout, disent quelque chose de plus vrai que chacune séparément, ce qui est vrai.
5/ Ce qu’on pourrait trouver sur une plage des Landes
Ce qui s’ouvre quand le paysage se tait.
Ce que la lumière rasante révèle de nos fatigues.
Ce qui reste debout quand on a cessé de nommer les choses.
Ce que le silence apprend à nos phrases trop pleines.
Ce qui se love dans le pli d’une vague qui ne reviendra pas deux fois pareille.
Ce qui échappe à la photo et reste pourtant dans l’oeil.
Ce qui, dans l’ombre d’un pin, ressemble à une pensée.
Ce que respirer ici, et pas ailleurs, change à la forme des jours.
Ce qui se referme doucement quand on quitte la plage à l’heure où tout devient rose.
Ce que la mer recommence, inlassable, sans jamais nous demander notre avis.
Ce que le vent du soir emporte de nos phrases inachevées.
Ce qui persiste, sous la chaleur, comme un souvenir qui n’est pas encore remonté.
Ce que les criquets savent du silence qu’ils font taire.
Ce que l’horizon promet sans jamais tenir promesse.
Ce que l’ombre d’un olivier accorde généreusement à qui s’arrête.
Ce qui, dans la poussière du chemin, garde la trace de tous les pas d’avant.
Ce que le bleu, ici, a de plus vrai que partout ailleurs.
Ce qui s’efface déjà dans le rétroviseur, paysage rendu à lui-même.
Ce que l’on rapporte qui ne se voit pas, et qui pourtant a changé quelque chose.
Merci de nous faire partager votre saudade de la Mongolie, magnifique texte.