carnets individuels | Françoise Breton

#38 – Bigre ! Ne pas rêver, conserver le cerveau en danseuse, avec sa pupille pleine à ras-bord, éclose à la surface d’une feuille de bananier, son vol plané dans la fumée qui s’élève du bol, tenu sous le visage qui pleure sa sueur du jour, les doigts tout au bord du corps, malaxent la tessiture des draps lourds, pour ramollir les tensions et le souffle, se figurer chaud comme une marmotte dans la soupière, ne pas soupirer mais accepter ce sourire d’outre-jour, être un rictus au fond du ventre, et prendre la descente à travers champs, et glisser lentement sur le séisme des neiges, pour ne plus feindre en dedans.  

#26 – Quand les cris de gloire ont dévalé la rue, les boutiques ont tiré les rideaux de fer, le paysage avait raison de se cloîtrer. La rue s’est déployée toute incrustée de détritus dans une vaste détestation d’elle-même, on a brisé des abribus pour se trouver sans protection à ciel ouvert. Avec rien pour peser contre l’épaule. Ce qui craquait en soi, on pouvait en parler à travers cris. Moi je fixais le ciel de NOPE, cherchant la défaillance d’une ombre, alors qu’elle tuait dans l’immobilité d’un décor que n’aurait pas aimé ma rue : désert et désert, végétation rase sans le moindre bout de verre, mais heureusement de grands ballons gonflables ont eu raison de la bête. Car la bête recrachait tout, le plastique et le fer. On pouvait espérer renaître. La rue battait son plein jusqu’aux premières ordures.

#27 – Je me demande si au fond, la sœur de NOPE n’est pas le monde en pleine lumière. Ecoute la nuit dans la musique, déploie discours en forme de courses irrésistibles, irrite et tire sa cigarette comme on détecte son propre feu, instrumentiste de la bouche, la langue en crache le morceau, empiète sur le petit trot du monde, accélère la cadence, se brise en mille morceaux, fonce dans la peur. Pourtant elle travaille pas, pour tomber dans la joie et l’insouciance des premiers temps, vit chez le frère, vit l’intérieur, ville intérieure. Fait la voix pour le frère qui se tait, tapi contre la bête, écoute le cœur de l’animal. Non, je crois. Je crois que c’est le frère, c’est peut-être lui, mon double.

#28 – On déteste ruminer rabâcher ressasser. On déteste. On mange c’est nouveau. On avale des brouillards, Raging Bull sur le ring, les poings brandis dans le vide, cabriolant sur lui-même tel un cheval fougueux. Les pensées sont de même, des monstres planqués, embryonnaires, stupides, blobs libidineux, enveloppants et sourds. Il faut visiter les abords des gares, les arrière-salles, les sas d’attente, les locaux déshumanisés. S’asseoir, attendre. Attendre dans les yeux, paupières mi-closes, ne laissent passer le froid ni la douleur, ne pas boire pour ne pas ressasser. Parler la langue qui dévale, la course d’un cheval dans le désert.

#29 – Je regarde pas le match qui tambourine dans les cafés, la fenêtre grand ouverte dans le froid sous les trompettes de la discorde. Les yeux rivés au téléviseur, je cherche la bête de NOPE. Mes yeux formulent leur propre enquête. Remords : les personnages ont trouvé avant moi. Accélérant la cadence des images de surveillance, ils observent qu’un nuage ne bouge pas, sa forme inégale reste fixe dans le ciel. Ils en déduisent que la bête est tapie là-dedans. Je me dis qu’on aurait dû accélérer les images de nos vies, on aurait saisi la bête, sa cachette à vie dans nos vies. On l’aurait prise au collet, on se serait pas laissé faire. Mais à vivre au compte-goutte, on voit pas trop, la gorge serrée sans respirer, sans trop souffrir, on repère pas – la no-hope.

#30 –  Fait d’hiver. Une femme a regretté d’un coup. Se lever tous les jours à cinq heures, prendre le RER, l’accident de personne, restée bloquée cinq heures dans le RER, même rengaine, cinq heures ça tue. Née à cinq heures a dit sa mère, c’est son grigri le cinq, take five dans la nuque, la grille domesticante dans les chevilles, ça domestique les racines, ça détruit des neurones la bonne éducation, à ne plus pouvoir dormir, le cinq five dans le bide, s’est détruit la colonne, une fille trop docile, s’est détruit le visage à coup de fatigues, les yeux ne peuvent plus lire. Hier soir, elle aurait pu se poser dans la rue, se siffler une bouteille. Plein froid, plein hiver. On sent plus le froid dans les vapeurs d’alcool. Aurait pu en écraser une, de Gin ou de vodka sur la tête d’un connard qui se serait approché. Et finalement, la bouteille a atterri dans le téléviseur du café de la mairie. Tout le monde a gueulé, se lève pas à cinq heures, eux.

#31 – Le frère dit souvent : faut aller nourrir les bêtes. Mission des hommes : nourrir son animal, le chien qui aboie dans les entrailles, nourrir les pierres, les champs de pommes de terre, nourrir la langue, le puits d’eau tiède embibée de produits, nourrir le vertige la cadence de chaque jour, journalistes font ça, nourrir son besoin de guerre, nourrir la transe le bordel du ventre, le tunnel et les boyaux, le moteur des engins, c’est pour ça c’est plus possible. On peut plus nourrir la farine, la pâte qui éructe, nourrir l’enclume et le marteau, le gaz et le feu de bois. Les boulangers vont fermer, le gaz c’est devenu cher, nourrir le feu la langue à flammes, nourrir la viande et le bout de pain, rien ne peut plus chauffer. Des stalagmites tomberont sur ta bouche.

#32 – Les morts sont parmi nous, les bêtes aussi. Les morts y sont pas cons faut pas croire, ils ont des voix dans les pelures, des poils de rats, se cachent des salopards qui marchent à petits pas, ils aiment l’écorce, l’odeur du fruit acidulé, n’aiment pas parler, comme ce jeune regardait Dark la nuit en boucle, et puis comment, il s’est jeté sous un train un dimanche soir, y a deux ans, la douleur l’épouvante, toutes nos vies à genoux, le coeur dans les jambes, faut avancer, on rabat les cartes, n’a plus qu’à s’faire des histoires, fermer le dernier mur, barricader le temps, le monde n’entrera pas, on fera des cirques et des heureux, faut bien ça cracher du feu, ça ranime les bêtes, ça fait de la lumière, la bonne bouillie du soir, et puis le sang. Faire saigner la bête dans le ciel, la bête planquée dans la tête. Les morts ça aide à ça, trouver le feu patiemment, en grattant tout le long de l’existence, les mains serrées sur des bouts de bois.

#20 – Tout est brouillard et maladie, malingres fluctuations de pensée, ronronnement d’un soir sans importance, je rampe en dedans, eau douce sur le cercueil, ne me regarde pas, je descends sous la terre, ne me regarde plus, je suis un antre ventriloque, ravale et mâche un long nuage, j’entends les camions défiler sur l’autoroute par derrière la ville, il n’y a plus de stratosphère, regarde, on entend tout comme si la ville n’existait pas, pourtant le vin coule dans la gorge, réchauffe les viscères, les flancs, les armoires, je tourne sur moi-même et tu es là transi, avec tes yeux brûlants

#21 – Tout est prévu dans la ville pour ne plus faire bouger les choses. Les vitrines, la disparition des pavés, les portes solides, les portes rares, les coulissantes, le silence, un glissement de basquets sur le linoleum des rues, la ouate des carrefours, les batteries électriques, leur fumée, tout descend depuis la ville, dégouline et descend jusqu’au fleuve, si la ville possède un fleuve, si elle réussit à lui faire une place, et lentement voir charrier les débris de bois, dans le boyau liquide les brocs en plastique, les sacs et détritus lentement aspirés par la matière grise, et toi tu regardes assis sous le pont, abrité sous les arcades, les yeux ravis dans l’énorme mouvement des eaux.

#22 – Toi qui poses sur ce banc tes quelques forces de passage, qui turbules en ta tête, ô passant qui fluctue et môroie, toi qui pluie, qui fiente ou qui shoote, toi qui travailles et reluis de ta vaillance, toi qui souffles le froid parce qu’il faut bien que ta mauvaise humeur pèse sur quelqu’un, toi qui troubles l’ordre blanc, trouve ces mots : « Maître assermenté en fortune et choses d’honneur, rends-toi agréable et suis mes premiers pas, ma voix conseille l’ami, je trouverai des sentiers éclairés, rictus de joie et carrières d’or dans les souvenirs, tout fait signe et rien ne vaut le voyage de l’esprit, il suffira d’imaginer un tremblement d’échafaudage, et le concept fera Loi. »

#23 – Dans l’isolement dédié aux malades, on compte beaucoup, les dalles du plafond à l’hôpital, les boutons violacés sur le corps maigre, le nombre de battements de pas par minute se répercute sur les murs du couloir, le rythme proféré du décompte, les paroles qu’on crée par-dessus, tant de chansons sont nées dans une cellule. Je m’évertue à compter le nombre de tons qui séparent le san du ni, du ni au ichi, scandés par Shigeru Matsui, je trouve à peu près ichi, mais le san si grave me fait chuter, est-ce une octave, des quarts-de-tons, minuscules strates se glissant dans les cordes, le ni échappe, me lance un ré, mais je me trompe, est-ce une tierce, une septième en mode mineur, comme c’est étrange comme c’est étrange ni ni ich’ ich’ san san                                        

#24 – A force d’attendre, un terrain vague à l’intérieur. Des herbes en friche poussent dans le ventre, les flaques de boue sont verticales et sèchent au soleil d’hiver, bombances dans la terre comme des veines enflent sous la peau. Je tapote sur le petit tunnel qui se forme en dedans, l’écho des coups, l’écho des remontrances, une sorte de mollesse couvre le fond des reproches, l’étale comme une confiture à la surface du coeur, l’édulcore, le tend et l’oublie. A force les genoux plient, et pouce à pouce s’emballe une frange de grand vent. C’est une brise d’éolienne, allumée avec son moteur, le vent qui sort de là en est vidé. Comme il fait du bien d’être transparent                            

#25 – Le paléontologue m’ouvre à la racine, la mâchoire éclate entre ses mains, plus de tendons, les dents y sont curieusement attachées, il approche des yeux, tout se détache, le solide l’intéresse pas, cette joie à rompre tout doux, un coupé décalé, la glissière des gencives forme une gouttière, faudra bien battre le mil, serrer les dents, craquer les grains, serrer, encaisser la rébellion des graines, la bouillie sera si dense qu’il sera bien temps d’en faire une encre, et cracher sur la colline, en redoublant de force, le chant de la fureur percera la chair des pommes    

#13 – le pas suspendu des rochers

Avant de se briser le crâne sur un rocher, parce qu’on a chuté volontaire et parsemé de tristesse, je suis sûre qu’on voit les algues en grand, le front direct, incrusté sur le lichen, roue libre des petits bras des méduses sur la paroi des yeux. Je ne veux plus parler des gens qui sautent par la vitre, par le temps et par les trains, spongieuse vitesse qui vous aspire. Je ne veux plus entendre parler des gens qui sautent. Je ne veux plus parler des gens. Juste m’asseoir là, ce soir, et écouter chanter, la guitare. Le reste, c’est fini

#14 – cavale en eaux majeures

Après l’usine la fin du jour vient le tempo du dégoulis, bière et fumée en palousie, démultiplie mon fol et rance, mais tu viendras me consoler ô dis-moi si, les eaux s’affolent, quand frais jeté sous l’astre noir je bûche un somme, et dans l’boulot jamais bandonne, je me défais me désorcèle, car faut bosser trimer dès l’aube, et pis s’coucher de temps en temps pour mieux s’lancer dans l’petit jour, bois cavalcade ô ma fiérote ma cire amère, on s’envoie foutre à tirelire, y aura pas d’beurre pas d’illusoire, faut tout laver pour s’oublier sous l’eau des mondes

#15 – Oreille brute

Tu fais quoi ce soir parce qu’on n’a pas d’accompagnateur là et puis voilà on se désiste au dernier moment et puis tout qui capote on va essayer de dire ça je veux dire tu comprends non mais quand même c’est pas possible ça C’EST PAS POSSIBLE t’inquiète on verra ça demain t’as pas l’temps d’regarder c’est cuit à mon avis non tu verrais comme il me répond mais oui c’est bien lui ça non mais carrément elle est pas chier quand même moi j’m’en fous je vais pas passer ma vie là-dedans non mais tu rêves j’hallucine fais comme si c’était pas grave moi en ce moment j’oublie tout

#16 – je m’écharpe en hiver

Long chant tiré autour du cou, sa couleur tendre et violoncelle dans les bois dormants de Maurice Ravel, les oreilles ensilencées dans la ouate fumeuse, serpentine affleurescente entisanée de plumes, tu ne crains plus le froid sur la poitrine qui concasse sa petite toux, l’agitata des courants d’air à la surface des rues, l’écharpée belle te désintègre dans la mousse, n’apparaît plus visage, ni joue ni écume, remuant soudain ce frisson de chevelure, et le portail des yeux grand ouvert sur la montagne. 

#01 – 9 novembre, chute du mur

aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon frère, infirmier à l’hôpital d’Angers. Enfin lui envoyer un petit mot dense et enthousiasmant, rempli de notes de musique, sa guitare lui manque, le blues, du new orleans (il est allé là-bas), je sais qu’à cause de l’hôpital (un nombre incalculable de patients chaque jour, le speed total) il ne trouve pas le temps de jouer, et faudrait vraiment qu’on s’y remette ensemble. Il y a un studio d’enregistrement à Angers qui le tente, un ancien musicos de Magma l’aurait créé je crois. Demain, je vais tenter de faire chanter mes élèves : improviser un opéra déjanté sur “le dernier sursaut” de Vinaver, ils ne vont pas aimer, surtout qu’ils pourraient (oh l’idée soudain…) être filmés (!), juste une capsule video de 3 minutes, garder une trace de l’avancée du spectacle, expérimenter, d’anciens élèves viennent souvent au cours pour jouer aux assistants de mise en scène, ils pourraient filmer quelques scènes en passant, un soutien précieux car il est difficile de guider, orienter, et filmer en même temps, avoir ce regard extérieur détaché si nécessaire quand on filme…

en conduisant jusqu’au lycée j’écoute la radio, des émissions, des entretiens, et les mots de JM Jarre sur la musique intrusive m’ont interpellée : écrire sur ce phénomène, inventer au fil des jours une progression sur la musique, les sons déformés qui s’imposent à soi, déforment le paysage, reforment des ondes, se plient tout autour, et peut-être, créer une intrigue autour de ça – drôle de sujet

Le son, une délivrance

#02 – si loin et pourtant

Aujourd’hui nous avons chanté pendant 3 heures, finalement l’idée d’opéra avec les élèves c’était pas si mal, ils ont fini par improviser un chant sur l’air de Happy Day “une comédie…” mais jamais seul : chanter a capella devant tout le monde, même quatre notes, c’est impossible, exactement comme vivre a capella devant les autres qui te regardent. Dans le 93, les élèves chantaient dans les couloirs, c’était normal de chanter, je les enregistrais souvent, on chantait ensemble. Même des trucs jazzy. Maintenant, ça leur est douloureux, comme s’ils vivaient seuls dans une chambre, sans écho, sans possibilité de partage.

#03 – j’aurais dû crier

A rebours de cette étrange brutalité des puissants, j’ai fait ce geste à peine perceptible, baisser les yeux. La honte peut-être face à l’indignité, l’auteur qui se targue d’une « vie d’écrivain ». Nous n’avons aucun poids. Alors décider de ne rien dire. S’effacer. Aux officiels qui réclament de savoir, je dirai oui, tout se passe à merveille, je tairai les absences, les incertitudes, je tairai l’isolement de nous qui travaillons sans bruit avec les jeunes, eux qui ont fait cet effort sacré de lire. Pendant que l’auteur mangera, mangera sa pleine puissance.

#04 – c’est pas bézef

« Mais je n’y arriverai pas ». J’arpente les couloirs, les salles toute la journée, l’intense fatigue à ne plus pouvoir, placer un mot, la langue traverse, éparpillée sur les heures, n’en peut plus de dire, porter la voix, et ce matin, ce jeune devant la caisse du supermarché, vraiment mal à l’aise, sueur au visage, cherchant à cacher l’objet du délit entre ses jambes, « vous n’avez que ça… passez devant moi ! » Son soulagement, et puis la honte de déposer la bière qu’il tentait de cacher, quand jaillit ce mot en sourdine et qui le fit sourire. « Allez c’est pas bézef. »

#05 – Ô long, si long lundi matin

Sans brume et sans obstacles nous prenions la route à contresens de la joie, les yeux brillaient d’alarmes et de seigle comme allons-nous faire, pour ne plus chanter ce jour. Et puis les gens se sont arrêtés sur le bas-côté, prendre un café, échanger des visages qui ne se connaissaient pas et les nuages préparaient des cafouillages intenses, irruptions chamailles, parce que les camionneurs avaient décidé de faire grève, tout le périphérique était à l’arrêt, on n’avait jamais été aussi inertes et dans le ciel les nuages préparaient leur fête de grisailles. On les bénissait des yeux.

#06 – voir souffrir

La peau est jaune cire, regard fixé sur le sol, la mâchoire crispée, tu forces le cou à tendre vers le devant de la marche, faut bien avancer, faut se forcer, les poings serrés tendus vers les pieds que tu devances de la tête, front en avant, heureusement le sac en bandoulière, te fabrique des anses pour les mains, ne sont plus à découvert, on y verrait des choses comme lignes de destruction, à devoir avancer, creuser des tranchées dans le couloir, lutter lutter contre toi. Je me souviens alors t’avoir croisée sous le soleil, un jour de confinement. Tu avais l’air si heureuse.

#07 – à t’envisager

D’année en année tes yeux ouverts sur rien, le corps envahi de voyages est penché en avant, tout de toi est centré sur la parole, les élèves tu le vois pas – en raffolent | Le coup de balai 18h, ton sourire immense à constater la fatigue, nous sommes très bruyants quand tu surviens en silence, sur la pointe des secrets, nimbée de néons douce | Tu ne regardes personne, jamais la bouche ni le pliant des yeux, le bord de chaque organe est percé d’anneaux, attendant que les maigres oiseaux d’hiver viennent s’y accrocher pour enchanter la peau. 

#08 – ceux qui, invisibles, étaient là quand

Brigitte Isabelle Camille Saint-Saëns Lili Louann Fleur Camille Saint-Jacques Valéry Larbaud Colette Inès Fatima Raja Virgile Bachelard Cassandre Coline Cléante Ancolie Glycine Glaïeul Mélanie Aglaé Lucile Elisa Caroline Luciole Aline Recoura Régis Aristophane je te salue ma soeur tous les Béruriers Noirs

#09 – J’ai mal à voir le jour qui croît dans tout ce bruit, le réveil des bombes, des bouscule, des braises, les battements d’escalier et de travail, sous la brise ne recule pas, toi qui parles : je suis contrevenant, ne soupe n’articule pas bien, je m’étends dans un soleil d’attrape-jour, bifurque et répare le muscle du sourire. Il faudrait un chapeau, un couvre-tête renversé sur la partie basse du visage, ne plus dire et disparaître. Faudrait fuir dans une camionnette qui apporte du pain et des livres sur les cours de récréation.

#10 – Pendant que j’assiste aux prémices des pluies, je pense qu’il faudrait rejoindre leurs îles. Pendant que les autres ferment portes et fenêtres, se plaignant du froid, j’ouvre en grand les élytres de l’immeuble, passe la tête à travers vent. Pendant que mon élève écrit qu’il se sent mal, je lui souffle que rien n’est grave, qu’on a le droit de prendre son temps, tout le temps du tout du long, alors il sourit et fait des dessins. Pendant que les gens font sauter des phrases violentes, grasses imbéciles pleines de crachats, je tombe en douce dans un prélude.

#11 – Je me souviens des cahiers de brouillon, et du journal Le télégramme que les voisins nous apportaient le matin. J’avais six ans, je découpais des articles et les collais sur un cahier, ajoutant quelques phrases sur les films, parce que je regardais la télévision jusque tard dans la nuit. A me fabriquer des récits, je transformais les articles, les grands titres sur les opéras. Un royaume. J’en confectionnais à ma manière avec de la ficelle de jute très résistante. Mes grands-parents avaient été convoqués à l’école du village pour cette raison, pour les films et pour les nuits.

#12 – Grisaille ou la parole défaite

De l’obscur incendié des choses du matin, je ne retiens que l’air qu’il faut grandement ouvrir. Déverser les flots de pluies par-dessus tête, ouvrir tous les robinets d’eau tiède et recenser les odeurs qui s’en échappent et tiennent chaud dans la bouche, refroidir le sang agité trop tôt, à trop somnoler sans vraiment dormir, alors la radio dans la voiture glaciale, le son sillonne en poids-plume de la débrouille, savonne le cœur, remodèle la teinte du petit jour, toute la joie dédiée aux voix dans l’habitacle, pour habiter les oreilles – belle revanche sur les mauvais jours.

A propos de Françoise Breton

aime enseigner, des lettres et du théâtre, en Seine-Saint-Denis, puis en Essonne, au Cada de Savigny, des errances au piano, si peu de temps pour écrire. Alors les trajets en RER (D, B, C...), l'atelier de François Bon, les rencontres, les revues, ont permis l'émergence de quelques recueils, nouvelles, poèmes. D'abord "Afghanes et autres récits", puis en revues "Le ventre et l'oreille", "Traversées", "Cabaret", "La Femelle du Requin"... Mais avant tout, vive le collectif ! Création avec mes anciens élèves d'Aulnay-Sous-Bois de la revue numérique Les Villes en Voix, qui accueille tous les textes reçus, photos, toiles...

28 commentaires à propos de “carnets individuels | Françoise Breton”

  1. enfant rebelle et aimée, pour qui s’ouvrent les tiroirs, la ficelle en libre jeu, et le clin d’oeil qu’on lui adresse pour les films… comme j’aime cette scène qui confronte deux mondes, (ou plus) celui des coeurs directs et de la confiance en l’autre, et celui de la raison et des censures en son nom, magnifique le premier monde dont on explorerait bien d’autres instants, dans cette langue un peu trouée,

    • Chère Catherine, c’est toujours le plus pittoresque et sympathique qui affleure quand il faut parler des choses… le reste (le réel ?…) c’est une autre histoire
      un peu comme si la mémoire
      avait un peu de politesse avec nous-mêmes

      Hâte de te lire très bientôt
      et puis ce que tu dis sur l’écriture trouée, c’est super, c’est fou d’y avoir songé, parce que je n’aime que le rapiécé,
      rafistolé, bifurqué, traviole.. tu vois si juste !

  2. Je lis à partir du #20 et je suis emporté par un monde et une écriture qui virevoltent avec obstination et voltige. Et de repérer à l’ombre de quelques phrases certaines consignes envolées et posées là, sur une branche du décor. Emporté. Merci mille.

    • Mais quelle patience extraordinaire !! je crois que ce genre de tourbillon/introspection n’est pas vraiment possible dans un récit, serait trop rude pour le lecteur, alors ce format/carnet nous mène vers des voies poétiques qu’on n’aurait jamais soupçonnées… mille mercis cher Jean-Luc, grande hâte de découvrir également vos textes !

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