Histoire d’un point qu’on ne peut pas fixer
Histoire de la première image qui se déplace ou se déforme au gré de l’histoire
Histoire du film de mariage à dix-huit images par secondes; et la mariée rit et on voit toutes ses dents même ses gencives
Histoires de celles et ceux qui ont les gencives découvertes et ou les yeux plutôt enfoncés
Histoire d’images saccadées qui donnent un air burlesque à ce qui ne l’est peut-être pas ( saccadées comme les bras d’un bébé qui bat des bras)
Histoire de photographies et de leur lien supposé avec l’histoire
Histoires d’images retouchées et colorisées comme point de rencontre entre deux personnages
Histoire de la maison de bois
Histoire de celle de droite et de celle de gauche dans l’image ( en prenant l’histoire à rebours); celle de gauche a une couverture sur les épaules: on dirait une indienne; l’autre porte un châle pour cacher son ventre
Histoire du chien entre les deux qui sauva l’enfant
Histoire de l’enfant qui faillit être avalé par le serpent
Histoire de blanc comme : champ de coton. Et de rêver qu’il neige
Histoire d’une traversée
Histoire d’un quai à l’aube et on voit des mains agiter des mouchoirs
Histoire du capitaine qui avait le mal de mer sur terre comme en mer
Histoire de celle qui avait le pied marin comme on a la couleur absolue et qui portait un enfant sous sa robe
Histoire de la fanfare dérisoire et des ballons de fêtes sur le quai
Histoire de celle qui aurait une croix dans le dos
Histoire de qui avait un nom à coucher dehors et supprima des lettres à son nom pour dormir à l’abri
Histoire de corps perdus en mer avec ou sans naufrage : parce qu’il arriva que l’on saute juste pour ne pas avoir à revenir en arrière
Histoire de Jonas dans le Livre; la même dans la tête de quelqu’un qui l’a oubliée, la même encore racontée sur un bateau à un enfant qui ne peut pas dormir
Histoire de la statue qui tenait un flambeau ou un glaive dans sa main, suivant comment on raconte l’histoire, et de, comment des oiseaux déféquaient sur son nez
Histoire de visages défigurés par l’histoire
Histoire d’être chez soi partout nulle part
Histoire de tranchées et d’un photographe qui déplace son trépied dans une forêt puis dans une guerre de l’autre côté de la mer
Histoire de celle qui buvait du pétrole et parlait aux étoiles et qui serait malgré elle à l’origine de l’histoire de l’histoire laissée en plan
Histoire de A qui avait fui par le train et posait pour les peintres
Histoire de B qui voulait être peintre et avait fui par le mariage
Histoire de S qui avait troqué sa hache contre un trépied
Histoire du père qui n’avait qu’une hache et de la mère qui portait ses enfants pendus à sa robe comme des breloques
Histoire de Daisy Bell parce qu’il y aura toujours un cheval dans l’histoire
Histoire de ce visage qui remonterait d’une cuve et se rappellerait à l’histoire
Histoire de l’atelier du jardin transformé en laboratoire
Histoire de la grange et des sacs de grains cousus ensembles
Histoire d’une route de campagne dans un pays lointain et la vieille jument qui tire le chargement s’appelle Daisy : Oh Daisy Old Daisy Bell
Histoire des lettres dessinées qui traversèrent l’atlantique
Histoires de photographies prises au Congo par celui qu’on croyait mort en tombant d’un échafaudage
Histoires de peaux
histoires de peaux noires et de peaux rouges
Histoire de B. qui avait la peau blanche si on la compare à d’autres
Histoires de visages
Histoire de têtes couvertes de bandages
Histoire du chapeau de paille de B
Histoire de fruits pendus avec leurs chapeaux
Histoire de dessiner tout ce qu’on voit
Histoire de dessiner même sur des feuilles maculées de sang
Histoire de l’entêtement de B
Histoires de dessins qui attestent
Histoires de photographies qui auront brulé
Histoire des trous de l’histoire sans quoi il n’y aurait pas d’histoire
Histoire de noms oubliés ; supposés ; déformés ou inventés
Histoire des noms changés pour la beauté de la langue
Voix d’un quai
V 1
« Dans le nid poussiéreux des cheveux savamment tressés, à l’arrière du crâne un tout petit pécule de vie : ce pouls qui bat ; il faudrait qu’elle se retourne alors je puiserai à la source des yeux ce que le dos déjà me murmure »
V2
« C’est la sixième croix de la file, et si jeune cette fois, et fille encore, ça se voyait à la couleur de la peau et même en se frottant le sang, ça se voyait »
V 3
« Est-ce qu’on peut porter autant de couches les unes au-dessus des autres. On voit qu’elle est venue avec tout ce rien sur elle et c’est encore bagage trop lourd pour rien »
V4
« Qui a dit qu’on laissait passer les morts : vas, prends ta place, tu seras la première au royaume et laisse nous vivre encore un peu »
quelques unes, quelques uns
La grande à baluchon fleuri, rouge aux lèvres et robe incarnat. Lobes percés d’or et paille dans le chignon : faut pas lui en conter.
Celle qui penche sur sa gauche, ce doit être un talon qui cloche. Grise aux cheveux ; grise au manteau; maigre aux seins. Avec ce petit sur les bras et deux autres accrochés à ses poches : pourrait être la mère de la mère. Mais où est la mère ? Fait bloc.
C’est promis on ne dit pas le nom qu’elle porte enroulé au poignet comme un bandage. Fichu à trous, visage d’absente. Sur le bout de sa langue qui fraye le bonheur des dents, comme une exclamation sourde.
De travers le béret, juste un peu. Il faut casser la symétrie pour assoir la silhouette. La veste ne cache pas le rajout aux manches, ni le raccommodé. Un gilet. Une chemise presque blanche : beau comme à la noce. Après seulement on voit le pied, la grosse chaussure comme un sabot. Fier de l’être : Quoi ? Parti si loin
Lui adossé, poings serrés, sa mèche trop longue collée au front : effilée, fuligineuse, et bien peignée. C’est tout dedans : tenaillé.
Qui a deux traits de craie au dos et tout son rien, couches sur couches, sur elle. Coiffure savamment tressée, en torsades claires à l’arrière du crâne, pouls qui bat sous les cheveux à la naissance du cou ; petit pécule de vie à noyer demain. A déjà choisi.
L’homme accroupi, pantalon aux genoux, qui se gratte les poux du corps. Bonnet de grosse laine et barbe taillée au couteau : pas sûr qu’il soit pas fou.
L’enfant mou en vareuse de marin avec son bâchi à pompon comme à guignol : gogol, avorton. Sa grosse tête, trop grosse. Ses petits cris d’oiseau : Vois quelque chose qu’on ne voit pas c’est sûr.
Les jumelles à rubans : mêmes rubans, mêmes robes, mêmes froufrous, mêmes couleurs. Mêmes bleus aux tibias. Même grain de beauté, là près du nez, juste sous l’œil ; même pâleur ; mêmes nattes jusqu’aux reins ; mêmes mains. Mêmes poupées dans la main, mêmes chiffons, mêmes cheveux de laine, mêmes yeux en boutons. Même obstination à ne pas voir que l’une crache dans son mouchoir, des caillots noirs et l’autre pas.
Pourquoi
Pourquoi avec celle-là j’ai senti tout de suite que ça ne collerait pas. Qui a dit que quand ça te sort du corps ça va tout seul : mensonge. Les autres je les sentais comme la chair de ma chair, elle pas. Rien. Pourquoi. Et pourquoi pas. Mais j’ai fait mon devoir et comme les autres elle a grandi, et comme les autres elle n’a manqué de rien. Toi tu as le sens du devoir, elle a dit me tendant les deux qui lui avaient poussé, tu leur seras un abri mieux que moi. Alors j’ai fait mon devoir : Parce que tu le fais toujours elle a dit, ne cherche pas plus loin, il n’y a pas de pourquoi, et elle est partie.
Pourquoi j’ai ce pied comme un sabot. Disent : c’est à cause que ta ma mère a couché avec le cheval. Moi je pense que c’est à cause que la mort est entrée dans la maison quand elle était grosse c’est pour ça peut-être que je ne suis pas fini. Quand j’avance il y a ce bruit ferré collé à mon soulier : c’est comme un signal. Quand ils sont venus nous chercher, je suis resté. Moi je voulais y aller au feu : autant crever au champ d’honneur. Non pas toi, m’ont dit il y a ton bruit et ton pied comme un sabot : y’en a bien des chevaux là-bas, j’ai dit : un moins pour un plus, prenez-moi. Mais non. Trop bancal. Sans appel. Et je suis resté à bêcher avec elles : ta drôle de chaussure et ton drôle de bruit disaient. Et m’ont regardé là bêchant, plus haut, entre mes jambes : cette bosse comme une promesse, ont dit : c’est que ta mère aura couché avec le cheval.
Il y en a chez qui on voit tout de suite que ça n’ira pas plus loin : pourquoi. Un geste, une inflexion ; c’est dans les yeux ou quoi. Pour elle j‘ai vu tout de suite. Mais pourquoi elle est partie, pourquoi si jeune, pourquoi si seule, ça je ne sais pas.
Il manque toujours une pièce, une lettre, un mot, je compte et je recompte, j’avais pourtant veillé à ne rien oublier, j’avais pensé à me souvenir mais toujours quelque chose échappe, pourquoi.
Pourquoi je n’ai pas jeté tout ça avant, le vieux sac avec sa vieille vie dedans, tout ce barda de rien : parce que j’avais promis que même en effigie il y serait un jour du côté de la chance : tu crois ?
Pourquoi elle va partir et moi pas. Pourquoi si tout est pareil elle et moi, il y a ce trou pour elle, là devant, et pour moi pas.
Pourquoi la grande statue ne regarde que moi et lève le bras et je ne vois rien au-dessus de son bras qu’un nuage tout rond.
Pourquoi ça ne ressemble pas à l’image. Est-ce qu’ils nous ont menti : Pourquoi.
Pourquoi
Pourquoi avec celle-là j’ai senti tout de suite que ça ne collerait pas. Qui a dit que quand ça te sort du corps ça va tout seul : mensonge. Les autres je les sentais comme la chair de ma chair, elle pas. Rien. Pourquoi. Et pourquoi pas. Mais j’ai fait mon devoir et comme les autres elle a grandi, et comme les autres elle n’a manqué de rien. Toi tu as le sens du devoir, elle a dit me tendant les deux qui lui avaient poussé, tu leur seras un abri mieux que moi. Alors j’ai fait mon devoir : Parce que tu le fais toujours, elle a dit. Ne cherche pas plus loin, il n’y a pas de pourquoi, et elle est partie.
Pourquoi j’ai ce pied comme un sabot. Disent : c’est à cause que sa ma mère a couché avec le cheval. Moi je pense que c’est à cause que la mort est entrée dans la maison quand elle était grosse, c’est pour ça peut-être que je ne suis pas fini. Quand j’avance il y a ce bruit ferré collé à mon soulier, c’est comme un signal. Moi je voulais aller au feu avec les autres : autant crever au champ d’honneur. Pas toi, ont dit : y a ce bruit et ton pied comme un sabot : tu resteras aux champs avec les femmes – au champ du déshonneur. Y a bien des chevaux là-bas aussi, j’ai dit, prenez-moi : un moins pour un plus. Trop bancal. Sans appel. Suis resté à bêcher avec elles : ta drôle de chaussure, disaient. Et me regardaient là bêchant, et plus haut encore, entre les jambes : ta bosse comme une promesse, disaient : c’est que ta mère aura couché avec le cheval. Pourquoi.
Il y en a chez qui on voit tout de suite que ça n’ira pas plus loin. Un geste, une inflexion ; c’est dans les yeux ou quoi. Pour elle j‘ai vu tout de suite. Mais pourquoi elle est partie, pourquoi si jeune, pourquoi si seule, ça je ne sais pas.
Il manque toujours une pièce, une lettre, un mot, je compte et je recompte, j’avais pourtant veillé à ne rien oublier, j’avais pensé à me souvenir mais toujours quelque chose échappe, pourquoi.
Pourquoi je n’ai pas jeté tout ça avant, le vieux sac avec sa vieille vie dedans, tout ce barda de rien : parce que j’avais promis que même en effigie il y serait un jour du côté de la chance : tu crois ?
Pourquoi elle va partir et moi pas. Pourquoi si tout est pareil elle et moi, il y a ce trou pour elle, là devant, et pour moi pas.
Pourquoi la grande statue ne regarde que moi et lève le bras et je ne vois rien au-dessus de son bras qu’un nuage tout rond.
Pourquoi ça ne ressemble pas à l’image. Est-ce qu’ils nous ont menti : Pourquoi.
Revenant
Revenant
J’arrive. Cette fois je ne suis pas seul ; elle, je l’ai laissée au bord du champ avec sa malle, je lui ai dit d’attendre mon signal. Je marche vers la maison, comme revenant du bois avec ma hache ; plus sale qu’hier : raboteux, cahotant. Il doit être midi, je marche sous ce soleil de braise, c’est une brûlure qu’on n’oublie pas. Je me souviens que là-bas j’avais froid : depuis combien de temps étais-je parti ? Je me suis d’abord arrêté au milieu du chemin, j’ai fait un tour sur moi-même, lentement, pour embrasser le paysage : les cotons, les maïs ; elle qui attend mon signal assise sur sa malle avec son carnet et son chapeau de paille qui lui mange la figure ; la jument et la grange ; la maison, la petite terrasse et l’arbre : l’ombre de l’orme étendue au-dessus de la maison on dirait une grande patte d’ourse – ces histoires qu’on se faisait avant : et si, et si, et si l’arbre était…– ; la citerne et l’échelle ; le baquet et le drap sur le fil, durci par le soleil . Neuf cent douze jours ? ce n’est pas moi qui ai compté –est-ce que le chien est mort– ; cette poussière ; ces champs qui se défont, ce duvet blanc qui colle à la sueur et cette ornière de craie : oui, c’est bien d’ici que je viens. J’arrive. L’arbre est là, debout, à sa place : là-bas, toutes les nuits dans mon rêve, l’orme brûlait, il avait deux grands yeux : la sclère très blanche des yeux de l’orme – on dit que celle des nouveaux nés est bleue– et ce regard qui s’enfonçait ; le rêve me poursuit. Là-bas au champ d’honneur il n’y avait pas d’arbre, rien que de la terre visqueuse à fleur de peau. J’arrive. Les cordes de la balançoire on dirait deux bras maigres sans mains : qui viendra s’y balancer maintenant qu’il n’y a plus de planche ? L’arbre et les cordes de la balançoire, le fil avec le drap ; la citerne et l’échelle renversée. La petite terrasse avec la gamelle du chien et le mobile de plume au seuil de la porte entrouverte : je l’imagine derrière la porte préparant ses onguents, ajustant ses prodiges. Avant de gravir les marches de la terrasse et d’aller pousser la porte il faudrait prendre une photographie ; une image, comme au jour du départ : la maison et l’arbre, elle, dans sa robe bleue avec ses nattes tombant sur les épaules, avec le chien à ses pieds nus, chaussée de terre comme une esclave. Ce jour-là il pleuvait, le soleil brillait, j’avais pensé : à vitesse lente, la pluie dans la lumière ; et j’étais parti sans me retourner. J’arrive. Tout est sec. Est-ce moi qui avance avec ce sac sous ce soleil de midi : moi revenant ? Si je suis mort ? Elle aura demandé au vent, aux nuages : se confiant à la couleur du ciel, au vol d’un oiseau ; elle aura lu dans les os de cette charogne ou dans cette fleur poussée de travers : il y a des signes qui ne trompent pas. Est-ce qu’elle a deviné ? Que se passerait-il si maintenant, à l’instant de franchir le seuil, si m’apparaissant, elle me voyait ? J’entends le chien à présent, le clappement de ses griffes contre le plancher, son chant à elle aussi je l’entends. Elle me prendra dans la continuité du jour, tel que je suis ; il y aura sur la table un pain encore chaud. Pas de question : dis ?
Voyage
C’est au Havre une aube glaciale. Dans la brume la ville fond. Sur le quai les mains oscillent, lentes. Tous ces corps qui se penchent ils pourraient basculer dans l’eau noire.
Regarde ! Par ici, regarde !
Aux mains répondent d’autres mains, ou rien.
Le bateau appareille ; à reculons nous perdons le rivage. Le grand chenal s’ouvre au jour ; l’océan se déplie de sa nuit.
Premiers miles. Tant à regarder. Pourtant rien que de l’eau. Rien que du ciel. Plages d’eau. Écume. Sillons. Boucles. Tourbillons. Mais poissons volants. Mammifères turbulents frôlant la grande coque rouge. Tous ces oiseaux le bec grevé de proies scintillantes ; ces étoiles comme le poing, et la lune ronde, réfléchies dans l’eau noire.
Il y eut ce ciel anthracite ; ces assombrissements électriques noir clair ; ces incarnats ; ces roses. Des creux noirs. Des murs d’eau.
L’eau frappe le pont du navire ; on se rue aux garde-corps, on se redresse exsangue. Chancelant on s’accroche où on peut, un corps entraine un autre corps ; un groupe valdingue : c’est comme au cinéma mais cette fois, en couleur avec du son : on entend les cris, même des rires. Puis tout redevient calme. Plat. Bleu.
Impression de lenteur, à croire qu’on n’avance plus.
On se tient sur le pont. Assis. Couché. Debout. Odeur de sueur, de maille rincée, de lait, de lange ; de rance ; de moisissure ; de bois ciré, de fer iodé, de soufre. Mais parfum de violette ; ce flacon dans les doigts d’une fille pleine de cheveux – ciel en miniature avec nuages sur les biseaux du verre–, sa chevelure longuement brossée : sillage de fleur et de poudre de riz.
Et l’odeur de café brûlé, de tabac, d’alcool, de soupe : brouet de têtes, épaissi de fécule et de lard, par les escaliers du pont inférieur. L’air est brutal, coupant, gelé ; soudain lourd, chaud, épais. Ne voir que le brillant des yeux, les phalanges rougies portant à la bouche le liquide brulant.
Tout se tait. Tout rugit : nos langues démultipliées, essoufflées, bavardes, murmurantes. Chants écornés de brume et d’embruns. Guitare, violon. Stridences d’harmonica. Un rouquin apeuré, pas si jeune, cherche sa clarinette, on dirait un gosse qui court après sa mère : quel temps de pose pour ses taches de rousseur ? Le grand avec sa figure rapiécée qui agite un archet : Beker ? Baker. Oui. Boulanger, le violon, c’est son hobby ; un autre bat la mesure avec sa casquette : celle-là qui plonge dans sa gamelle de soupe, She pecks , son nez tape comme un bec au fond de la gamelle : c’est qui ? elle voit quoi dans son rêve ?
Un homme dort dans le boucan, un livre ouvert sur la poitrine. Un canot débâché sert de chambre clandestine, râles et chemises cul par-dessus tête, des corps se prennent. On a vu des hommes se battre. On a vu des femmes se battre. On a vu des hommes et des femmes se cracher au visage, d’autres se tendre la main : ici on ne partage pas que les coups.
Une voix minuscule sort d’un amas de laine, c’est une berceuse remontée de l’été des forêts : La robe de Laine d’Hélène… enfouie dans ses châles elle chante pour sa poupée de chiffon.
Ces enfants qu’on affame : bouillies, biscuits, tout est rationné, même le lait aux mamelles ; leurs yeux couleur de papier lessivé. On les occupe comme on peut. On joue aux osselets ; à la courte paille ; aux cartes ; même à la marelle.
Le capitaine est un homme d’un autre temps qui joue aux échecs et chique ; des bottes, une redingote : on s’étonne qu’il ait encore deux jambes, une chienne plutôt qu’un cacatoès bavard : on a lu trop de livres.
Celui-là qui vante sa camelote s’il est de Paris ? Une gitane aux cernes violettes vend de l’avenir à qui mieux mieux : le russe en bras de chemise, il jouerait même sa langue aux dés. Le polonais qui baladait son nouveau-né comme un trophée, il est où ? on ne l’a plus revu ; la moustache, blonde, épaisse, drue : c’était son premier-né, sûr qu’il était fier : on ne sait pas : on débat. Les deux en habits verts, on les dirait de sortie à l’opéra, leur chic interloque, des Italiens ; leurs doigts soudés – Amore, Amore–, leur lune de miel migrante à vous fendre le cœur.
Ici on coud. On brode. On tousse à s’arracher le sang mais on se tricote des histoires ; on s’arrange d’autres vies.
Palabres, palabres, tout est bon pour tenir la distance.
Diversions : imaginer ou compter sur ses doigts. Elle a combien de boutons à sa robe la fille qui ronge un maïs ? Devant l’enfant mou en vareuse de marin avec un bâchi à pompon on se pince avant de faire son vœu.
On peut toujours contempler la mer. Fumer. Dormir. Tenir un journal ou croquer tout ce qu’on voit. Si on écrit une lettre on pense qu’elle ne partira pas, on écrit quand même.
Une beauté arrange ses nattes en couronne, elle y glisse des fleurs de papier pour faire joli. Pantalon aux genoux il se gratte les poux du corps ; bonnet de grosse laine et barbe taillée au couteau pour cacher les blessures au visage : pas sûr qu’il ne soit pas fou.
Celle qui penche sur sa gauche, ce doit être le talon qui cloche. Les trois là-bas, l’approche de la terre les affole, virevoltent et piaillent, crient : Terre ! Terre ! puis se cachent derrière leurs doigts en éventail.
Patience. Encore, un jour et une nuit de roulis.
À l’aube les mouettes. L’île qui s’approche on pourrait la rejoindre à la nage. Déjà on se range en file, on veut être dans les premiers ; les enfants apprêtés, portés comme des bagages tombent de sommeil – quelques-uns étaient morts pendant la traversée : empaquetés et jetés à la baille.
Les peaux blafardes prennent des couleurs : il suffit de se piquer le bout du doigt puis de se frotter les joues et les lèvres.
Accoster dans la brume, la même qu’au Havre : départs, arrivées, tout pareil : le même rien partout. Se dire qu’après il va faire beau, prendre patience.
Une mouette. Une autre : vigies batailleuses ; becs ; plumes. J’en n’avais pas vu d’aussi près, dit quelqu’un. On brêle les passerelles au quai : Parait qu’en Amérique les oiseaux de mer mangent la chair humaine, elle avance son pied nu : que tu foulerais un jour la terre d’Amérique, tu y crois ? Esther ! Hannah ! Deborah ! La robe noire juponnée de la mère comme une gravure ancienne, ses bandeaux pommadés, sa boite de gâteaux secs – à la cannelle, avec un soupçon de poivre – : menue monnaie qui s’émiette. Disent que là -bas tout se vend ; même ses gâteaux amers, elle finira par les vendre. Le grand à casquette, sa casquette on dirait une brioche qui n’aurait pas levé : est-ce qu’il a une dent contre elle ?
Visages chiffonnés, cils brûlés, silhouettes gris poussière ; visages qui n’en reviennent d’être là. On sourit. On l’a appris sur le bateau ce beau sourire d’Amérique : sourire d’affiche en trois couleurs. Sourire, se tenir droit, c’est la règle. Les édentés perdent des points : on tire sur ses vertèbres, on gagne en centimètres ce qu’on a perdu en mastication ; on ouvre grand les yeux.
Maintenant, La Statue, on voit la bien ; elle plus verte que dans le rêve où elle tenait serré dans son poing une épée. Son flambeau nous éclaire : Elle va mettre le feu au ciel, dit quelqu’un.
On glisse du pont à l’Ile. L’Eden est une plateforme ballottée par une eau grasse. On avance vers un bâtiment immense blanc et rouge : l’arche du porche, la mosaïque des fenêtres. À l’appel des porte-voix chacun croit reconnaître son nom ; des mains se lèvent : on tire une photographie de sa poche ; on sort quelques billets ; elle ouvre sa boite en fer et propose un biscuit. Une voix réclame le silence – les mots ont tant de langues, on ne se comprend plus. En noir avec des manchettes blanches, des hommes écrivent sur des registres, des manchettes si blanches qu’on ne voit plus que les bras qui écrivent. À l’envers, lire : trachoma, scurvy, smallpox, syphilis, tuberculosis, measles, scabies…
Penché sur un volume épais comme une Bible il enregistre les noms et il attribue des numéros. Un garde en uniforme trace une croix au dos d’une qui devra repartir : sa robe qui traine, son châle à grandes fleurs jaunes, son sac informe, il la repousse : You have to leave. You understand ! You have to…
God bless America !
Sur l’Ile aux mouettes le cri des becs couvre la litanie des larmes.
On s’embarque sur un petit vapeur ; des ballons flottent comme des amers volants : est-ce l’accordéon qui fait tanguer le pont ? La ville là-bas, elle aussi on dirait qu’elle tangue. On frôle la statue : Si la tête à trois mètres de haut, combien mesure le nez ? À ses pieds les chaines brisées.
On voit des tours de toutes tailles qui semblent sans attaches : comme un grand jeu de quilles anguleuses dressé entre le ciel et l’eau. On voit des grues aux seuil des entrepôts, des containers voler au bout des chaines.
Cette fois on est de l’autre côté ; on est monté dans une voiture pour rejoindre la gare, le chauffeur parlait Français : c’est logique puisqu’il venait de France, de Lure pour être exact.
Sous la grande horloge de la gare ils sont assis en travers de leurs malles, leurs têtes penchent comme s’ils dormaient. Des porteurs halent les bagages et forment des murets de valises, ajourés et tremblants. Des chevaux désœuvrés arrimés aux charrettes mangent la poussière. La chaleur est brutale. Tout semble figé dans l’épaisseur de l’air n’étaient ces cris arrachés aux becs sales. Le ciel est d’un bleu informe et fade. Quelqu’un déplie un journal grand comme une carte de navigation ; dans leurs robes d’été elles agitent un éventail de fortune : une revue, un chapeau, des gants. Il y a des fillettes immobiles dans des robes de fête. Il y a des passants vêtus de noir, ils passent. Une femme court après un enfant que la vue d’un marchand ambulant happe à l’autre bout du trottoir, elle le rattrape par le bras. Il veut le cheval, la carabine, les bonbons ! « If you want something ask it nicely ». Un vendeur de glace écrit Hazelnut and Chocolate sur l’ardoise de sa voiture couleur crème pendant qu’un garçon lustre des souliers noirs et blancs. Des voyageurs s’engouffrent sous le porche énorme de la gare. Métro, taxis, tramway, voiture à cheval, camions de livraisons, piétons. Il est midi, tout s’accélère.
Le snack de la gare est à quelques pas sur la gauche du grand hall. Dans la salle briquetée peinte en blanc l’odeur de graisse brûlée soulève le cœur. Ici on peut manger à toute heure, des pains gavés d’oignons et de viande rabougrie, du chou cru plongé dans la crème, mais aussi du porc au caramel, de la soupe aux pois épaisse comme une purée, des pommes de terre grillées très sucrées. Derrière le bar une serveuse glisse des saucisses dans la longueur de demi-pains noyés de crème. On voit passer des glaces qui s’effondrent dans leurs coupes de verre, des tartes meringuées couvertes de bonbons, des pintes débordant de mousse, des sirops jaunes et roses avec des pailles géantes. Quelques fumeurs boivent un café transparent dans des tasses de verres. Les serveuses se pressent de débarrasser les tables. Le prochain coup de feu est à 15h pour le train de Boston. Une omelette s’étale, froide sur une assiette de verre…
On a cherché la voie, on remonte le quai ; on s’installe dans le dernier wagon : dans le sens contraire de la marche, une banquette de bois, coté fenêtre. Des immeubles à quatre étages effacent les buildings. Des maisons blanches avec leurs yeux de verre, elles passent. Puis se sont des constructions de bois ou d’autres qui semblent provisoires sous leurs toits de tôle. On voit des bois, des champs, un petit un lac où sautent des enfants. Une éolienne asthénique surplombe leur baignade. L’air est si lourd ; si on pouvait comme eux entrer dans l’eau ?
D’abord le train s’arrête toutes les heures ; ballots et volailles encagées remplacent valises et sacs de cuir ; une odeur de plume, de foin, d’herbe coupée se mêle à l’âcreté des corps. On ne devra plus s’arrêter avant l’aube. Mais le train freine en pleine campagne. Un orage est annoncé. On passera la nuit dans un hangar à maïs de l’autre côté de la voie ferrée.
Et mes bêtes ? l’homme a des yeux enfoncés et un chapeau qu’il faudrait rempailler, ses poulets piaulent en frottant leurs plumes aux barreaux de la cage.
Des flasques tournèrent, un alcool âpre couleur de terre. Des maïs grillaient sur la braise. Des patates grises de cendre sautèrent brûlantes de mains en mains. Chants et danses s’improvisèrent. L’alcool soudait notre colonie de hasard. On dansa. Les bêtes s’endormaient dans leurs cages, cailloux de plumes, trésors de vie et de douleur ; les pas frappant la terre, les crachats de l’harmonica, les grêlons qui martelaient le toit, rien ne semblait les atteindre.
On s’éveilla d’un café amer brûlant. L’un, sortit de l’alcool en rampant ; un autre souffla dans son harmonica : s’il accrocherait un air de fête à ce retour du jour ? Une femme agrafa son corsage en repoussant sa poitrine qui se déjouait du réduis de la robe, puis mal fagotée elle se recoiffa devant un petit miroir qu’elle avait posé devant elle dans la paille.
On avait les reins cuits, la langue sèche, les cheveux en bataille.
Dehors le ciel avait blanchi ; des flaques lapaient la terre, reste d’orage où s’embouait le pas. Le ciel avait fauché les champs et les jardins. Une femme en tablier étendait son linge entre les branches d’un arbre d’où neigeaient les fleurs. Cinq enfants sortirent de la maison en courant, ils sautèrent dans le baquet du linge – ce drap qui gouttait fut leur voile ; ils embarquèrent : avaient-ils, eux aussi, un jour traversé l’océan.
Deux heures plus tard on traverse une ville.
Le train ralentit. On roule maintenant au pas.
Des colonnades, des balancelles sur les terrasses. Fleurs pendues aux fenêtres. On arrose une terrasse ; on cloue les planches d’un toit. Une église s’habille de bois de la base au sommet, même la croix. Dans leurs robes de cotonnade elles vont, portant leurs paniers de fruits. Puis le train frôle de maigres bêtes sans attelage. On devine des abris posés à nu sur la terre dure. Des enfants jouent dans la poussière.
On longe un groupe d’hommes et de femmes en haillons aligné au rebord caillouteux du remblai. Tout est soudainement noir. Tous les visages. Toute la peau.
Les dernières heures sont les plus longues, un cheval mort obstrue la voie ; on descend, le temps de repousser le corps. Le soleil est brûlant.
Enfin, nous approchons du terminal, les voyageurs ne tiennent plus sur leurs sièges : jeux de cartes épuisés ; flasques vides.
L’odeur des corps surpasse celle des bêtes.
Dans le carnet de Blanche on peut voir un portrait de l’homme aux poulets : assis de trois quarts il a du sang sur la joue et ses bêtes autours de lui, toutes différentes et toutes indifférentes : Kroom, Copo, Queen, Skat, Moka. À chacune il avait donné un nom.
À se siffler sur la route
Voilà comme elle est, portant ses histoires d’avant-hier,
en robe blanche, aube cachant ses trous
Oui, voilà comme elle est, prenant des noms : Blanche mettons,
et d’autres encore
Non voilà comme elle est : recommencée, inattendue, tombant d’une phrase, s’échouant
Caillou
puis voix
Écume et fumée de ballast,
ornière et champs de coton
Jument, chienne, mère
Clou et marteau
Usant des mots : chantante
Non, voilà comme elle est, balbutiante, écrasant ses couleurs
Broyant, broyant
Non, non voilà comme elle est, billes ouvertes, écarquillée, brodant ses choses, et se précipitant
Impétueuse
Écartelée, sûrement
Approximative, tatillonne : les deux : oui
Non voilà comme elle est arrivant à mains nues, s’amalgamant
et s’inventant à mesure
Se rêvant : polyglotte, inépuisable
Exilée, bille en tête ; présomptueuse, tellurique, peut-être
Opératique et se voulant de chambre
Non, voilà comme elle est, pleine de cris et de feu, à cheval sur des mondes
À cheval sur des tombes, de fureurs, traversée
Non, non : impromptue, maladroite
Voilà comme elle est, à cours d’Histoire, jamais d’histoires
Approximative, irréfléchie
Dévidant ses légendes, jouant comme une enfant
Voilà comme elle est ce jour-là : au jour le jour, n’est-ce pas
Comme elle est
N’étant pas
Pas encore
Devenant
Et d’un pas de côté et de plus loin revenue
Tu es sérieuse ?
Voilà comme elle est : à la place de, se mélangeant à, se prenant pour
Sans archives ou trop peu
À défaut, imaginant
Cherchant ses mots
Tatillonne sans repères, avançant à l’oreille
À tâtons : Allez, Hue!
Voilà comme elle est : attisant les images mais pissant sur les braises
Bavarde mutique : chantant vrai-faux
Usurpant les visages
Se jouant aux dés
Perdant sa langue
Italique, haletante
Racontant ; essayant ; tâtonnant
Voilà comme elle est sur sa route de craie, avec ses roses de poussière,
ses champs, son cheval fou, ses peurs du noir
Non, voilà comme elle est
Faisant feu de l’oubli
Comme si seulement
Avec des riens comptant pour tout
À rebours
Intempestive
Vues de mains
Vues de mains
Une trentaine d’hommes en uniforme, se tient de part et d’autre de l’allée, pour la plupart américains comme le marié. La main de l’opérateur entraine la manivelle : saccade d’images accélérées . C’est à la sortie de l’église une haie d’honneur; les mains se lèvent. Ralentir : zoomer. Ne plus voir que les mains, différentes et semblables dans ce geste qui les assemble. Peut-on apprendre les douleurs, connaitre les désirs, éprouver les joies, de quelqu’un à seule vue de ses mains – enfant, il lui faisait les marionnettes à mains nues, de grandes ombres animales fauchaient le mur de la chambre , des oiseaux, un loup, elle regardait ses mains et elle voyait la mort. Mains cérémonieuses, propres comme des mains neuves : plus de terre, de cendre, ni de sang, seulement les cicatrices indélébiles. Celle-ci amputée de ses doigts est comme un poing dressé, on pourrait croire qu’elle crie. C’est la fin de la guerre, on compte et on recompte ses mains, ses doigts ; on ne compte plus ses fils. Tant de mains perdues ; de corps dévastés ; tant de veuves, de larmes, de filles à jamais filles. Applaudissez ou, à défaut, tapez des pieds car ici on se marie. Quelques-mains jettent des pétales ; on pense aux âmes mortes. Le regard se déporte, va à la couronne d’oranger, plonge, sous les fleurs, vers le visage intact : un ravissement. Les mains applaudissent. Le sourire s’évase dévoilant les gencives ; les dents un peu trop courtes peut-être ? À deux reprises, la mariée déploie sa main en éventail, sa presque trop longue main pour sa morphologie d’enfant, si elle fait signe : à qui : à quoi. La dentelle d’un gant dissimule les trainées de couleurs sur les doigts et sous les ongles : ce matin à l’aube elle dessinait encore. Un dessin. Un autre. La main ne doit pas s’engourdir. Jamais. Surtout pas un jour de noce. L’autre main tient distraitement le bouquet qu’elle lancera. Sous la robe élargie à la taille, sous le plastron convexe, il y a deux embryons de mains, en sommeil.
Le dernier qu’il photographie n’a plus de mains, juste deux moignons enveloppés de gaze ; un obus l’a fauché lui arrachant les deux d’un coup. Le chirurgien a amputé au milieu des avant-bras, taillé plus court le radius droit ; l’asymétrie donne au buste un air penché. Callé dans le fauteuil il fume une cigarette tenue par une pince coincée dans le bandage du moignon : on trouve des trucs, souvent il faut déployer des trésors d’ingéniosité pour reproduire de simples gestes, subterfuge attrape-gogo : avant hier, il a mis le feu au matelas. Écrire n’est pas à l’ordre du jour, pas encore : par jeu il a commandé une main de papier. Comment décrire ses mains perdues, celles qu’il vit en rêve : renées, intègres, actives et sans pourquoi : privilège des songes de ranimer le perdu. Encore faut-il dormir. Mains fantômes à larges paumes : les doigts courts, velus sur les métacarpiens, puis moins sur les premières phalanges ; et cette cicatrice qu’il chérissait, gage des défis de l’enfance, pari relevé de se percer la main de part en part : quand on jouait au bras de fer, aux osselets, quand on s’accrochait aux branches… de bonnes mains, bonnes à débiter du bois, bonnes à délier des lettres, comme à dénouer des rubans de linge. Des mains fortes et délicates : virtuoses . Il jouait de la clarinette, une passion et un gagne-pain : ses doigts volaient. Marie, ou Louise le regardait : transfiguration des mains qui jouent ; métamorphose des mains qui aiment. Dextre, il l’était de la gauche comme de la droite : privilège des musiciens et parfois des amants. Dans le laboratoire revoyant les images rapportées de la guerre, il pense à ce garçon qui avait su, sans mains, ni doigts, se faire sauter la cervelle avec une arme de poing : mystère disparu avec lui.
Tous les jours il frappe. Le soir de préférence. C’est réglé comme une horloge. Si elle est tournée il lui demande simplement de se retourner, il ne crie pas, sa voix intime, sans forcer. C’est souvent à l’après-repas, comme un rituel digestif . Il ne boit pas. Il agit. Il a de grandes responsabilités et de grandes mains ; il manie des hommes. Maintenant elle lui fait face, elle est dos à la table, ou à l’évier, elle tient une tasse ou un plat. Elle est petite, disons qu’elle lui arrive à la poitrine. Il n’a besoin ni de se hisser, ni de se pencher pour l’atteindre ; s’il lève sa main, haut, en arrière, c’est pour l’élan et pour la majesté du geste : penser à la main du seigneur – la troisième main, c’est celle de Dieu ou celle du diable ? Il prend son temps, assoit l’image : sa main se suspend –on dirait qu’elle cherche la lumière–, la même qui donne et caresse. Il frappe toujours avec la droite. La main est large, plate, les doigts serrés, et il y a le renflement des bagues : à l’index, au majeur, à l’annulaire –des anneaux épais, souvenirs de ses voyages, de l’argent martelé–, elles blessent même la main qui bat ; il a des ecchymoses autour des bagues : ses phalanges ont doublé à force. La répétition des mouvements imprime aux mains une histoire. La vie. Il dit qu’on apprend de quelqu’un en regardant ses mains. Les rouges et boursoufflées de la mère qui lavait dès l’aube ; les frottées à la sciure et la graisse des mécanos avec leur réseaux de lignes noires ; les blanches exsangues des filles qui montent ; celles forgées aux à-coups de la hache qui ne se déplient plus… C’est étrange, quand sa main droite se meut, la gauche s’anime aussi, elle tremble, on dirait qu’elle s’impatiente, qu’elle veut participer, le bras glisse en arrière, la paume s’élargit, comme l’autre : main jumelle ou mimétique qui s’apprête à relayer l’autre. Et puis il frappe.
Des histoires de dessins, d’enfants pendus à la robe comme des breloques, d’oiseaux déféquant sur le nez de la statue, du point qu’on ne peut fixer…. Des histoires en soi déjà.
« Histoire des trous de l’histoire sans quoi il n’y aurait pas d’histoire »
Merci Nathalie. Toute l’immensité des interstices des écritures. Merci.
« Histoire de Jonas dans le Livre; la même dans la tête de quelqu’un qui l’a oubliée, la même encore racontée sur un bateau à un enfant qui ne peut pas dormir »
Sinon:
Ca me frappe là, maintenant, je lisais beaucoup les histoires de Pierre (Bellemare), et je me souviens d’une, là, maintenant. Un gars, qui racontait sa vie par morceaux. A chaque fois que quelqu’un racontait un truc avec un général ou un cheval, il répondait nonchalamment « mmmm… », repartait chez lui, et revenait quelques jours plus tard avec une histoire à raconter sur sa vie.
On retrouvera plus tard, deux fois morts, des cahiers dans lesquelles il consignait toutes ces histoires, pour être sûre de ne pas se répéter et pour ne pas être pris en défaut. Pendant une guerre, ou l’autre, il s’était retrouvé seul à côté d’un mort. C’est pas que sa vie, son nom ou quoi que ce soit entre les deux étaient si terrible qu’il veuille y mettre un terme, mais il a vu une opportunité qu’il a saisi en quelques secondes. Il a pris les papiers du mort et a laissé les siens sur le mort. Puis il a « inventé » toute sa vie, tranquillement, pendant le reste de cette vie là.
J’avais adoré l’idée. Et tous ces titres d’histoires me rappellent, là et maintenant, cette histoire là.
Merci Alexia, incroyable histoire qui donne envie de réinventer les histoires ( je me souviens de la voix de Pierre B qui foutait un peu la frousse )
Quel beau récit, Alexia ! Merci vraiment.
Merci Louise, Ugo, Alexia pour les détails ou phrases relevées qui donnent des directions (du coup vais faire un effort pour aller creuser un peu)
Histoire de peaux noires et de peaux rouges, il y a beaucoup d’histoires possibles juste derrière un titre, c’est infini. courage.
Le s a sauté et le H est en trop, je vais rectifier donc lire « histoires de » entendues par B. De l’infini je n’aurais retenu que ce qu’elle aurait dit qui effraie ( je manque de courage) merci pour le passage Laurent
Cela, c’est un texte qui tient tout seul, qui parle, qui prolonge, qui demande à qui le lit prolongation… C’est fou, l’effet qu’il fait. Et aussi un peu la patte de l’autrice quand on la lit beaucoup, avec « l’histoire que qui avait un nom à coucher dehors… » Tellement admirative. Merci pour l’élan.