#histoire #12-2 | à Lusignan peut-être

C’est dans cette ville où elle s’arrête pour couper la route, elle est au volant de son automobile — ma boite à savon, c’est comme ça qu’elle appelle son automobile. Ce doit être à Lusignan, c’est ce nom qui revient, et, dans le prolongement du nom : celui de Mélusine. Si nous avions fait la route d’un trait nous aurions raté le dernier bateau. Elle raconte qu’une femme se changeait en dragon au contact de l’eau, une sorcière et une fée – est-ce qu’elle avait raconté l’histoire dès le début du voyage –, une femme, qui, disait la légende aurait vécu à Lusignan dans le château : à Lusignan où nous allons dormir. Raconter une histoire pour prendre patience, on pouvait aussi chanter à tue-tête : compter les automobiles de couleur noire n’aurait pas suffi à égayer la route. Avant de monter, nous soupons — elle disait souper pour le repas du soir : impression de solitude à deux dans une salle à nappes blanches  : sous-bois de tapisserie, cerf, château, femme-serpent: images arrachées à l’oubli. J’imagine. Je brode : Tu voudras un dessert ma chérie ? Nous montons : retrouver le tapis aux motifs arabesque dans le couloir de cet hôtel de L., les numéros de laiton en relief, les appliques blafardes en forme de fleur. À gauche de l’escalier, la première chambre à droite ; le bruit de la clé, une vraie clé avec un porte clé en bois : fermer les yeux, reconnaitre le papier, des roses en bouton ; le couvre lit, cloqué, comme un papier bulle opaque. Elle porte son bagage avec le nécessaire, ce sont ces mots, –bagage et nécessaire–, une petite valise écossaise à glissière – nécessaire de toilette et robes pour la nuit– je ne sais pas l’âge que j’ai, elle a encore l’âge d’être ma mère; je suis la fille de sa fille : Vous êtes ma petite fille ma petite. Quand elle tourne la clé dans la serrure il y a le bruit : bruit des portes qu’on déverrouille bruit des clenches qui rouillent – dans les histoires qu’elle raconte il y a des portes qu’il ne faut pas ouvrir– … et quoi derrière; le porte-clé, trop grand pour entrer dans une poche, se balance. J’entends la voix – j’imagine, je brode– de l’hôtelière, qui a servi la soupe —si vous devez sortir pensez à mettre la clé au tableau. – je n’aimais pas la soupe– puis le jambon purée et le dessert : un dôme de crème fouettée (je brode) serti de lamelles d’angélique. Je n’aimais pas l’angélique. C’est dans la chambre 4 que nous entrons. J’imagine. Je brode.  Et combien de chambres dans cet hôtel de Lusignan? Pourriez-vous, me réserver la chambre 4 je vous prie. — Née un 14 de l’année 14 à 4 heures — tant de quatre jalonnaient sa vie : une vie à se mettre en quatre – jusqu’au nombre d’enfants qu’elles avaient eus. Elle aurait demandé la 4  j’imagine: par jeu ou par habitude, par superstition peut-être: elle n’était pas superstitieuse. Elle aurait pu jouer le 4. Je brode. Elle ne jouait pas, je veux dire pas aux jeux, elle ne jouait que des pièces : Vous êtes ma petite fille ma petite c’est une réplique dans une pièce : Ah. Maintenant nous entrons – comme entrer en scène–; une chambre minuscule, un lit double occupe tout l’espace. la suspension en forme de tulipe diffuse une lumière jaune; je me souviens de la lumière opaque de cette chambre de Lusignan et d’une fenêtre ouverte en espagnolette qui donnait sur un réverbère : Espagnolette est un mot qui me vient d’elle. J’ai laissé la fenêtre en espagnolette, à cause de l’humidité. Je dirai à Odette de passer fermer plus tard. Elle avait prononcé le mot espagnolette dans le combiné d’un téléphone de bakélite crème. Elle avait retiré sa boucle d’oreille, un clips, elle la tient dans sa main gauche, elle retirait toujours ses clips pour téléphoner : à qui parles tu à l’autre bout du fil avec cette voix de châtelaine ? Impression vague du papier, un rose fané à lignes verticales avec des fleurs en bouton, ce papier je le retrouve des années plus tard dans un hôtel de l’ile où nous nous rendions, je fais des ménages, un job d’été. Ce papier ou son double je le vois dans un film : gros plan sur un profil de femme la tête enfoncée dans l’oreiller puis la caméra suit le mouvement de sa main qui longe du bout du doigt une ligne du papier peint, en off, la voix trouée : l’amour … même la mort. Le mot amour elle le prononçait plus souvent que le mot espagnolette. Il fallait s’aimer beaucoup. Aimer qui ?  S’aimer soi ? Aimer l’autre ? Aimer son prochain comme soi-même ? Aimer à en mourir ? Elle en connaissait un bout sur l’amour. Elle avait joué Marivaux. Elle jouerait un jour une pièce de Duras — C’est fou c’que j’peux t’aimer – C’que j’peux t’aimer, des fois Des fois, j’voudrais crier  – Chante une autre voix. Ce sont les mots de Piaf , les mots de Piaf dans le motif pâle du papier de cette chambre de Lusignan. (j’imagine, je brode) Je saute sur le lit. La tête de lit cogne au mur de papier. Il ne se déchire pas.  Elle, elle s’est déshabillée. Maintenant elle est torse nu – elle gardera jusqu’à sa mort un torse de jeune fille. Je la suis dans le cabinet de toilette, un réduit avec un lavabo et une douche minuscule. Je ne suis pas assez grande pour voir, en entier, mon visage. Dans le miroir qui surplombe le lavabo il y a des taches. L’usure du tain. Comme des taches sur de vieilles mains. Même en frottant ça ne part pas. Comme les tache de ses mains sur les miennes à présent. Il faudra me débarbouiller dans le reflet tanné – débarbouiller, n’est pas un mot qui me vient d’elle – Fais ta toilette, elle avait dit, elle disait. Les mains. Puis la figure. Et se brosser les dents. Elle m’embrasse sur le front: dors ma chérie maintenant dors oui et demain…  c’était…  à Lusignan peut-être  

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

3 commentaires à propos de “#histoire #12-2 | à Lusignan peut-être”

  1. « J’imagine. Je brode ».
    Et votre magie opère : toutes, tous et nous avec sommes vivants dans ces « images arrachées à l’oubli ». Merci Nathalie.

  2. Ca glisse de la ‘boite à savon’ au bateau,
    Des sorcières-fées aux fantômes tous devant, tous derrière,
    Des histoires contées à la glissière écossaise,
    De l’aller-retour et des détours entre Odette et la petite,
    Entre les clenches et les clips, sur nombre de papiers peints,
    Entre les ‘je t’aime’ inconnus, absolus, joués ou chantés,
    Entre les mots, les broderies et les taches qui lui viennent d’Elle.

    ChapêâûX.