#construire #03 | L’homme qui tua Roland Barthes

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#03 | L’homme qui tua Roland Barthes

Voici un livre très, mais très singulier, publié chez Gallimard L’Arbalète en 2010. Thomas Clerc est aussi l’éditeur des Inédits d’Édouard Levé. Il publiera en 2014 Intérieur, une tentative d’exploration exhaustive de l’appartement dans lequel il vit depuis dix ans, et quittera après la publication.

Dans ce L’homme qui tua Roland Barthes (c’est le premier récit et celui qui donne son titre au livre, c’est aussi le premier récit dans l’ordre de leur écriture), Thomas Clerc rassemble dix-huit «nouvelles» (du moins les désigne-t-il ainsi dans sa postface, tout en précisant que cette idée d’une architecture lui est venue de ces albums «concepts» comme, à son apparition, le Sergeant Pepper’s des Beatles.

Point commun aux dix-huit récits : la formule titre, donc L’homme qui tua…, et une variation permanente du dispositif même de ces récits. Pour la figure quasi mythologique du militant Pierre Goldman, un récit en vers. Vous ne connaissez pas Ruppert Cordell, alors que les autres titres de chapitre (y compris Lady Di ou, justement, Édouard Levé) vous évoquent un point précis d’actualité? Normal, nous précise-t-il dans la même postface, il s’agit du nom de la victime dans le film (un seul plan séquence, on s’en souvient) d’Alfred Hitchcock, La corde.

Et c’est fascinant pour notre cycle, pour une raison — mais principale : avec ce cycle #construire, on s’attelle à cette période si décisive de la «préparation» de l’écriture (ah tiens, Roland Barthes, déjà…). Construire la voix, la densité, les bifurcations et nappes, avant que l’écriture ne s’élance, pour lui assurer sa complexité, et d’emblée sa signature…

Que Roland Barthes, soixante ans, à ce moment précis corrigeant les épreuves prêtes à paraître d’un livre fondateur, et désormais classique, La chambre claire où il déploie en 48 rubriques historiquement distinctes ce que nous rassemblons sous le terme de «photographie», sortant de ses deux heures de séminaire au Collège de France — ce séminaire qui a justement pour titre La préparation du roman — traverse sans précaution la rue des Écoles et se fait faucher par une camionnette de blanchisseur (ce n’est pas précisé dans le récit de Thomas Clerc).

Et si cette mort accidentelle de Barthes n’a quitté la mémoire d’aucun d’entre nous toutes et tous chaque fois qu’on rouvre ses livres (et c’est permanent depuis plus de quarante ans), je n’ai jamais cherché à en savoir plus sur qui avait pu être cet homme (probablement un homme) conduisant cette camionnette et qui probablement n’a rien pu faire à l’instant où cette silhouette a surgi devant lui.

Mais il ne s’agit pas d’une enquête, et c’est là l’audace du livre de Thomas Clerc et ses dix-huit récits.

Justement, pour s’en tenir à cet arbitraire, au sans-nom du personnage derrière son pare-brise. Rien ne le relie à celui qui vient ici traverser sa propre histoire.

Et c’est cela même que je vous propose : l’intuition d’un livre à venir est opaque, obscure, et c’est l’écriture qui la démêlera. S’il s’agit d’un projet en cours, on sait très bien la densité particulière de moments (donc aussi bien situationnels que temporels) qui seront décisifs dans notre récit, mais vers lesquels il y a encore à cheminer pour les emporter.

Dans les deux cas, en s’appuyant sur ce premier récit de Thomas Clerc (et le livre est vraiment une réussite étonnante et dérangeante), et voir dans le dossier téléchargement le dernier moment de ce récit, la journée qui commence par et avec cette camionnette, on va développer une situation et un personnage justement en ce qu’ils n’interfèrent aucunement à notre livre projeté ou en cours.

On va pousser à l’extrême la construction de ce personnage (ou de cette situation) mais du point de vue de ce personnage, lié d’évidence au projet en cours, mais de l’autre côté d’une fatalité qui se saisit simultanément des deux.

Thomas Clerc à aucun moment ne parle de Barthes, «un homme de soixante», écrit son protagoniste qui n’ajoute même pas le mot ans qui manque.

Même si nous, bien sûr, en invitant Thomas Clerc, nous en appellerons aussi pour la suite de notre cycle à La préparation du roman comme à ces trésors des inédits d’Édouard Levé.

Quant au format ? Pensez que Thomas Clerc, pour chacun de ses dix-huit récits, s’embarque pour une moyenne de huit ou dix pages compactes (certains sont plus brefs, le «Barthes» probablement le plus développé: on suit le personnage depuis trois semaines en amont jusqu’au surgissement fatal).

Ne craignez pas la longueur, pourvu qu’elle soit compacte, et que la structure temporelle y soit repérable, aussi précise qu’un métronome, jusqu’à cet instant de «catastrophe», au sens étymologique du terme, où c’est tout votre livre encore non écrit qui sera appelé et brièvement convoqué, comme un éclat de stroboscope, par cet aperçu ou rien de plus n’interfère.

Dernière recommandation : l’homme qui tua Roland Barthes c’est évidemment une «catastrophe» aussi au sens actuel et ordinaire du terme, et prise ici comme ampliation pour le deuil personnel qu’on en a, dès lors que lecteur de Barthes. Cette interaction brève et arbitraire de ce personnage avec le livre à venir ou en cours peut bien sûr être beaucoup plus ordinaire, ou relever du quotidien (souvenez-vous de notre exercice depuis le réparateur de chaudière dans La vie mode d’emploi de Perec).

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6 commentaires à propos de “#construire #03 | L’homme qui tua Roland Barthes”

    • Bonjour,

      Bonjour, je me permets de répondre, et aussi car cela peut lancer ma propre écriture. Je peux dire ce que j’en ai compris : plutôt que d’attaquer une histoire frontalement, la faire vivre d’abord par un personnage, qui n’est pas forcément DANS l’histoire, mais qui va par sa densité, parce qu’il va dire de lui-même, ce qu’il porte en lui, ou par quelque chose qu’il va faire et raconter (puisque je pense qu’on doit le faire parler en utilisant le « je ») lancer quelque chose qui fera partie de l’histoire qu’on veut écrire ou qu’on ne sait pas encore qu’on va écrire

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