Assise sur le banc au début de la plage, j’attends au pied du phare de Kovalam, le lever du soleil. À ma gauche, il y a le restaurant Fusion où j’ai pris mon premier repas en arrivant et à ma droite les lignes d’écume blanches des vagues dans la nuit qui n’annonce pas encore sa fin. Il est près de 6h du matin. Je n’étais pas la première sur la plage ce matin. Je n’ai pourtant vu personne. Ensuite j’ai pu distinguer des silhouettes. La première était celle d’un homme portant une grande planche de contreplaqué, là où se tiennent dans la journée les chauffeurs de touk-touk. La deuxième était un autre homme sur la promenade. Il marchait accroupi et, à cette heure matinale dans les ombres, j’aurais pu avoir peur de cet homme crabe à qui, dans la journée j’avais jusqu’ici refusé de donner le moindre centime. J’ai compté quatre silhouettes au loin, dont une qui s’est rapprochée de moi avec un bruit de clochettes. La peur débridait mon imagination. La forme qui s’avançait vers moi à vive allure pouvait être un esprit cherchant à fuir avant l’arrivée du jour. Une femme blanche avec un casque de cycliste arrivait vers moi en tintant. Une fois au pied du phare, elle a fait demi-tour en accélérant son allure.
Je suis arrivée à Kovalam il y a sept jours. Je n’ai pas pris le temps de noter dans mon journal les cris incessants des corneilles perchées dans les cocotiers. Je n’ai pas noté la beauté et le sourire des gens que je croise à la clinique, le goût plus ou moins prononcé des épices en fonction de là où je déjeune, les petites boutiques et les marchands qui insistent pour vous montrer ce qu’ils ont à vendre. J’aurais dû écrire dans mon journal le nom de cette femme à qui j’ai acheté deux robes. De tous les marchands que j’ai croisés, c’est elle dont je me souviens. Son nom je l’ai oublié mais l’image est très nette dans ma mémoire. Je me tiens à l’entrée de sa petite boutique. Je suis maladroite avec mes sacs. Elle m’invite à rentrer pour payer mon achat. Dans mon empressement de la payer, je ne franchis pas le seuil et je lui tends de l’argent avec ma main gauche, mon porte-monnaie dans la main droite, des sacs pendus à mes poignets. Elle me dit « non, bad luck », et elle insiste pour que je franchisse le seuil. Elle m’indique la main avec laquelle elle veut accepter mon argent. Je lui donne alors l’argent avec la bonne main, la main droite. La gauche est mauvaise pour les affaires, me dit-elle. Elle mime le sens des aiguilles d’une horloge. C’est le sens dans lequel il convient de faire les choses. « The right way ». Elle me demande d’attendre pour la monnaie. Son mari est parti en chercher. J’avais vu un homme discret à la barbe blanche part endroit assis à l’entrée du magasin. Elle éclate de rire et dit que c’est son fils. Je lui dis pour me rattraper qu’elle a l’air si jeune. Puis elle me dit son âge, 57 ans, et je ne la trouve plus si jeune. Elle est belle et tonique, certes, mais on lit aussi sur son visage le poids d’une vie construite pour soi et les siens avec une vigilance incessante qui laisse des traces, quelque chose qui pèse sur les paupières, creuse les joues et ronge l’éclat du visage.
Malgré la lumière du lampadaire en face de moi, je perçois la pointe du jour. Les marcheurs sur la plage se sont multipliés. Une silhouette encore dans l’ombre installe les premiers transats. La plage s’anime tout doucement et les silhouettes de plus en plus précises marchent d’un pas plus assuré. Une joggeuse passe derrière moi avec des écouteurs sur les oreilles. Elle n’entend ni les corneilles ni les vagues dont je ne discerne encore que l’écume. L’homme qui s’occupe des toilettes publiques vient de les ouvrir. Il est 6h15. Je peux encore distinguer le faisceau du phare. Les cocotiers découpent plus nettement le ciel qui devient bleu. J’ai une pointe de regret que déjà le jour se lève. Je ne suis plus seule avec les corneilles et les vagues. Derrière moi, les « toilet block » sont ouvertes et allumées. L’employé balaye et le raclement de son balai en nervures de feuille de cocotiers se mêle à celui des corneilles. La plage se remplit petit à petit de marcheurs. Les couleurs deviennent laiteuses sur la mer. L’horizon au loin est brouillé, le ciel poudré de blanc. La plage n’est plus à moi seule. Il y a de plus en plus de corneilles qui croassent et de gens qui marchent.
Le jour commence.