A la maison il n’y a pas de livres, excepté un lot de prix Nobel de littérature reliés en cuir blanc, illustrés à l’aquarelle que le père a acheté à crédit à un vendeur ambulant un soir de folie. Ils sont rangés dans la vitrine du buffet de la salle à manger, pas le droit d’y toucher.
Derrière la vitre on peut, en penchant la tête sur le côté, déchiffrer le nom de l’auteur écrit en lettres dorées sur la tranche. Chacun de ces noms est une invitation au voyage tant les sons qui les composent sont étranges avec parfois des lettres qui n’existent pas en français et que chacun prononce à sa manière :
Bjørnstjerne Bjørnson
José de Echegaray
Henryk Sienkiewicz
Giosuè Carducci
Rabindranath Tagore
Karl Adolph Gjellerup
Henrik Pontoppidan…
À la maison il n’y a pas d’Atlas non plus. Le monde s’imagine à partir de ces noms d’auteurs qui viennent de partout.
Et puis il y a la collection de noms de villes que le frère rapporte quand il va jouer chez Bernard Chardeau qui possède un Atlas, lui. Le frère nous montre où se situent les villes sur la mappemonde. Quand il a fini, il la fait tourner très vite, les bleus, verts, marrons se mélangent et les mots chantent :
Chandernagor
Tamanrasset
Zanzibar
Valparaiso
Samarcande
Tombouctou
Tananarive
Cincinnati…
Cela ressemble aux poésies que Madame Baverelle fait réciter aux plus grands le samedi matin mais en plus joli.
De temps en temps le frère prend son gros dictionnaire, celui que la grand-mère lui a offert pour sa communion et qu’on ne peut pas toucher sans s’être soigneusement lavé les mains et à condition que le frère soit à nos côtés et ait donné la permission, ce qui n’arrive jamais. C’est finalement toujours le frère qui ouvre le dictionnaire. Nos têtes se penchent sur la carte du monde imprimée en double page au centre de l’ouvrage et de nouvelles couleurs : rose, jaune, orange, violet… viennent enrichir la palette chantante du monde. Dans ces moments-là on rêve de grandir le plus vite possible pour pouvoir partir loin.