Chroniques #1 – Vacances.

Du monde


Un monde qui méprise les enfants et sacrifie ses anciens va sans tarder s’effondrer sur lui-même.

Le réel, le réel encore le réel


En vacances partir marcher un jour d’ennui. Déambulation dans le village (1188 habitants au dernier comptage). Je passe rue de Kerbilic puis place du centre. J’emprunte la rue de la gare et laisse derrière moi l’église et de rares maisons. Il n’y a plus de train depuis longtemps. Seulement une agence postale et l’ancienne gare devenue une habitation. Le cimetière se trouve à une centaine de mètres au milieu d’une fourche. Il est gigantesque et concentrationnaire avec de grandes grilles noires et des montants couronnés de deux urnes funéraires. Son enceinte en granit est bardée de contreforts massifs. Ici les morts sont en sécurité. Le mur gauche longe une route assez fréquentée qui mène à la maison où j’ai grandi et plus loin à la mer. À droite, juste un chemin bitumé couvert d’ombre qui serpente entre les fermes. Des herbes folles un peu partout et même ces jolies graminées duveteuses qu’on ne trouve qu’en bord de mer. Le bitume semble écorché dans la lumière de midi. Les cloches sonnent et leur tonalité à la fois flamboyante et éraillée me ramène à l’adolescence. L’impression est inconfortable et sans nostalgie. Je me suis immensément ennuyée ici. En bruit de fond les cloches qui scandaient les heures et au-dessus de la tête la menace d’un repas où il fallait arriver à l’heure. Au carrefour donc trois options. Le village où il ne se passait jamais rien. La route angoissante de la maison. La campagne en semi-liberté qui était toujours mieux que le reste. Je me rappelle des errances douloureuses. J’observais les plantes sans pouvoir les nommer. J’abordais parfois l’orée d’un chemin creux sans oser le parcourir. J’espionnais dans les jardins des fermes. Je traversais les champs en titubant sur les talus. Prémices d’exploration avec le temps et la famille comme laisse autour du cou.

Écrire avec C. Lispector

Tout ce que je sais c’est qu’il est tard. Ou tôt.

J’entends sonner les cloches du village mais encore percluse par la moiteur de la nuit, impossible de compter les coups. Une porte mal fermée cogne par intermittence , poussée par l’air de la fenêtre qui s’infiltre laborieusement dans la maison surchauffée.

Je me tourne sur le côté gauche, puis sur le côté droit. Je m’allonge sur le ventre, la nuque me tire. Je m’empêtre dans les draps et finis par me lever. Le téléphone indique trois heures. Les phares d’une voiture éclairent très brièvement le couloir. J’atteins la cuisine sans allumer la lumière.

Par la fenêtre, la nuit est claire. Je distingue sans peine les arbres du verger et au loin des masses sombres et mouvantes. Le silence est total. Un café me fait terriblement envie mais je ne peux allumer la machine, qui fait broyeur et percolateur, sans risquer de réveiller toute la maisonnée. Devant moi, une seconde porte est grande ouverte sur la nuit chaude. Je cherche dans la pénombre le contour des feuilles, je guette le bruit du vent.

Derrière moi, un bruit léger, un tapotement sur le carrelage. Un grognement appréciateur et aussitôt, une chaleur insistante et très douce contre mes mollets. Je continue à fixer l’ombre. Le bourdonnement s’interrompt. La masse tiède qui bondit sur mes genoux et la piqûre des griffes sur mes cuisses me tirent brutalement de mon demi-sommeil. Je sais que dans quelques heures il faudra prendre la route, travailler et supporter une autre journée harassante, les muscles perclus par le manque de sommeil. Je suis bien, au cœur de la nuit. Pour une fois, j’ai envie d’écrire.

De soi-même et d’écrire.

Je souffre de migraines depuis que j’ai l’âge de 6 ans. J’habite en Aveyron mais je retourne tous les ans passer une semaine en Bretagne. Le cheval que j’ai monté pour la première fois m’a jeté au sol. Ma couleur préférée est le vert sombre. J’ai officiellement 38 ans mais pour toujours 22 ans dans ma tête. Dans une ville inconnue, je commence en général par visiter le cimetière. J’aime mes mains, mes yeux, mes cheveux, mes épaules. J’ai raté trois fois l’examen du Cappei et j’ai eu du mal à m’en remettre jusqu’au moment où j’ai compris qu’il s’agissait d’une erreur d’orientation. Mes yeux sont bleus, gris, verts. Pendant des années, mon meilleur ami a été un cheval du voisinage nommé Visage (il a disparu un jour, je ne sais pas ce qu’il est devenu). En breton, on dit glaz. Les compétitions sportives me révulsent. J’ai vécu deux fois neuf mois de névrose anxio-dépressive (un épisode par grossesse donc). J’adore les noix, je déteste les noisettes. En tant que végétarienne, je cache avec honte mon amour du steak tartare. Je mesure 168 cm alors que le médecin avait prédit un mètre quatre-vingts à mes parents. À la demande de ma fille, je me laisse pousser les cheveux jusqu’aux reins. Pour mon malheur, j’ai des yeux très expressifs qui mettent à mal toute tentative de diplomatie lors d’un conflit. Je collectionne de façon obsessionnelle le matériel de dessin et de peinture. En français, on dit glauque. J’ai une grosse bosse sur le pied, souvenir d’un footing qui a mal tourné. Ce qui me plaisait le plus lors de mes années de trouble alimentaire, c’était le vertige de la discipline. Dans les pubs, je commande systématiquement une Guinness. J’ai su lire vers 3 ans mais j’ai eu le permis à 23 ans (c’est tardif à la campagne). Les personnes qui se sentent le devoir de rectifier le vocabulaire de leur interlocuteur me donnent envie de les gifler. Ma classe est rangée, ma voiture est une poubelle. J’ai gardé un souvenir incroyable de mon allaitement. J’écoute du métal même si je n’y connais pas grand-chose. Je déteste mon ventre, mes bras, mes sourcils trop clairs. En 5 ans de danse classique, je ne suis jamais montée sur pointes. J’ai longtemps détesté ma couleur de cheveux. J’ai volé en parapente avec un ancien para et ce n’était pas l’expérience la plus reposante de ma vie. Parmi les peintres paysagistes, j’aime Constable et les deux Van Ruysdael. Je m’imagine invariablement très mince ; du coup, quand je me regarde dans le miroir, je suis toujours un peu déçue. J’écris les présentes lignes avec ma nièce Elena, trois ans et demi, sur les genoux, ce qui est sympathique mais fort peu commode. Je bois tellement de tisane que je les confectionne moi-même (culture, récolte, séchage des plantes inclus), c’est moins cher. Je regarde la télévision tout en la détestant cordialement. J’ai une relation toxique avec le jardinage. Pour moi, la plus belle saison de l’année commence quand l’été se termine et juste avant que l’automne ne commence (de mi-août à mi-septembre). La conduite m’est tellement une corvée que je préfère la marche, le train ou le covoiturage (en dépit de mon âge avancé). En matière de relations humaines, je n’oublie jamais rien, ni le bon, ni le mauvais. Je me place à un mètre du micro-ondes quand je le mets en route. À force d’entraînement, j’arrive à parler aux gens en les regardant dans les yeux. Je suis incapable de faire quoi que ce soit avant d’avoir pris ma douche et bu trois cafés.

Un commentaire à propos de “Chroniques #1 – Vacances.”

  1. « En tant que végétarienne, je cache avec honte mon amour du steak tartare. »

    « Tout ce que je sais c’est qu’il est tard. Ou tôt. »

    « J’ai vécu deux fois neuf mois de névrose anxio-dépressive (un épisode par grossesse donc). »

    « J’habite en Aveyron mais je retourne tous les ans passer une semaine en Bretagne »

    « Dans une ville inconnue, je commence en général par visiter le cimetière.  »

    « Ma classe est rangée, ma voiture est une poubelle. »

    je m’arrête là, ce carrefour là, j’y suis bien, à hauteur de perspectives.

    rahhh…

    extrait du journal:

    12/07/26

    « Hier pendant le visionnage de la première saison de Following, prises de notes, sensation de le regarder « à l’envers ». A quoi sert la morale ? Si c’est un outil, comme un marteau, ????
    Aussi repensé à petite vidéo sur le fait que les fœtus perdent le tissu entre les doigts pendant la grossesse (idée de mort dans le ventre de la mère je l’avais déjà grâce à professeur Aubertin, prof de philo en terminale L à Robert S à Metz, lui nous avait déjà parlé des premières cellules qui mouraient, celles des yeux). Marrant, je crois que je laisse des indices plus visibles okazou qq1 un jour essaye sincèrement de « lire » ce que je fais.

    Bref.
    Cerveau, main pour technique et développement de l’Humanité et du Progrès !
    Nouvel exercice tiré de l’atelier d’été 2026 sur TL :
    Ce que je crois savoir
    Etat des sciences à l’heure de la question :
    Comment je cuisine les deux ?

    Ex : y-a-t-il des déchets lors de l’accouplement entre un spermatozoïde et un ovule ?

    1 ce que je crois savoir :
    A ce moment là, il n’y a qu’un spermatozoïde qui « gagne la course », donc déjà en termes de déchets ou de restes, il y a tous les autres, qui sont « probablement » évacués biologiquement par le vagin ?
    Mais de l’ovule ? Qu’en reste-t-il ? Est-ce qu’une partie est évacué avec ? Une espèce de coque qu ne servirait plus une fois la rencontre effectuée ?

    2 Etat de la science à l’heure de la question :

    https://www.eugin.fr/comment-spermatozoides-atteignent-ils-lovule-mythes-realite/

    et pan, deux claques déjà…

    3 comment je cuisine les deux ?
    Et si je « retourne » le Truc ? Et si l’humain (ou l’embryon de n’importe quoi) était ce « reste », ce « déchet » ? Et si la matière était un déchet ? »

    (étoffée, parce que j’ai écrit le 3 avant de faire le 2…rahhh…)

    si que, okazou, toussa.

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