1 | du monde
« Un monde | qui se fait sauter lui-même | ne permet plus | qu’on lui fasse le portrait » Enseigne au néon dans exposition d’Anne et Patrick Poirier (Nantes) [sans ponctuation]
Un monde qui survit et perd peu à peu de sa crédibilité n’est que l’ombre de lui-même
2 | le réel, le réel, encore le réel – Roundabouts
Sur un tee-shirt exposé en vitrine d’une boutique de Carmel, Indiana, on peut lire we roundabouts. Surprenant pour un pays dont les voies de circulation empruntent majoritairement des trajectoires rectilignes. Les ronds-points font rarement partie du paysage routier aux États-Unis, mais depuis quelques années, certaines agglomérations s’en sont pourvues. En particulier cette ville de Carmel, au nord d’Indianapolis, (à ne pas confondre avec la célèbre Carmel-by-the-Sea, Californie, ville dont Clint Eastwood a été élu maire en 1986) qui est devenue en plusieurs décennies la capitale du roundabout avec plus de 150 carrefours à sens giratoire installés depuis 1996. Pour la petite histoire, c’est lors d’un voyage en Europe que son maire, nouvellement élu, avait été séduit par l’ingéniosité des ronds-points. Aujourd’hui, je regarde sur Google Maps le tracé des rues de Carmel et je découvre un nombre incalculable de petits points noirs à l’intersection de nombreuses voies. J’agrandis la carte. Des panneaux One Way indiquent le sens de rotation et des flèches blanches au sol les voies de circulation. Au centre, les roundabouts sont aménagés, végétalisés. Je n’ai pas eu l’occasion de voir beaucoup de ronds-points dans les états que j’ai traversés, mais je me souviens de mon étonnement la première fois que nous en avons rencontrés. Les conducteurs, peu habitués à cette pratique, étaient pour la plupart empotés, perdus dans la compréhension des codes de signalisation et de navigation à l’intérieur de cet espace. Nous avions bien plus de pratique qu’eux, cependant, ignorant nous-mêmes leur pratique, nous avons dû les surprendre en utilisant le clignotant pour sortir du giratoire. Procédé non observé jusqu’à présent chez les conducteurs étasuniens. Cependant, en ce qui me concerne, même si ce concept semble résoudre des questions relevant de la sécurité des conducteurs, il me contrarie dans mon imaginaire sur les routes américaines. Ces ronds-points m’évoquent trop l’Europe. Quand je roule aux États-Unis, c’est justement ce paysage de carrefour qui fait qu’on se sent ailleurs que chez nous. Ces grandes artères en croix, ces traffic lights jaunes suspendus dans le vide au milieu de l’intersection par des câbles, les passages piétons, longues lignes zébrées qui ourlent le carré central où tous se croisent dans une forme de ballet bien rythmé, c’est ce cliché bien connu de tous qui nourrit ce mythe américain que j’aime traverser. Alors, à l’avenir, éviter de traverser Carmel, sauf si nécessité de parcours.
[Codicille : en cette période de canicule, il fait trop chaud pour accorder un temps d’observation en réel à la ville. Alors, on s’adapte, on réfléchit et on trouve une parade enfouit dans sa mémoire.]
3 | écrire avec clarice lispector
À ce stade de la nuit, je suis plongée dans la lecture d’un livre qui me passionne. Ce sentiment de jouissance qui m’habite me procure un bien être réconfortant. L’envie de prolonger ce moment jusqu’au bord de la rupture me séduit. Il reste encore beaucoup à lire et je me demande jusqu’à quelle page je pourrais tenir. Être obligée d’envisager l’interruption de ce moment me chagrine, mais je veux tenter l’expérience. Traverser la nuit, seule avec mon livre. Les intrigues se nouent et se dénouent, les personnages se révèlent. Sans me l’avouer vraiment, j’ai mes préférés dont j’encourage les actions vers des décisions qui, sur le papier, ne seront pas les mêmes. Mentalement, je réécris l’histoire telle que j’aurais aimé la construire. Et je me disperse, le regard perdu, ailleurs. À ce stade de la nuit, je suis toujours éveillée. J’écoute la nuit, curieuse de découvrir un son inconnu. Dong, mon téléphone me prévient de l’arrivée d’un message par une sonnerie d’alerte programmée depuis une application. Je diffère la lecture, je suis censée dormir. Les alertes émettent un bruit différent selon le choix qu’on leur a attribué, j’ai du mal à me souvenir de ces détails. Dans la pièce l’air est lourd, pourtant, la fenêtre est ouverte. Dehors, tout semble calme, aucune voiture ne passe sur l’avenue proche, les oiseaux dorment, les chiens aussi. Seuls, des chats rôdent et expriment parfois leur mécontentement à l’approche d’un de leurs congénères qui viendrait à entrer sur leur territoire. Je me demande quel est ce message. À ce stade de la nuit, je descends les escaliers. La plupart des marches craquent sous mes pieds. J’évite celle qui grince le plus, ce qui m’oblige à faire une grande enjambée. Je me retiens à la rampe. Ce déplacement nocturne consiste à rejoindre la cuisine pour me rafraichir en buvant un verre d’eau, me dégourdir les jambes. Je tâtonne dans l’obscurité de la pièce, compte mes pas, tends la main pour allumer la lumière de la hotte, plus douce que celle du plafonnier. L’idée de me faire couler un café chaud m’effleure, ce n’est pas raisonnable. Attendre le matin. À ce stade de la nuit, j’imagine que je ne suis pas seule à déambuler dans la profondeur de la nuit. Je l’écris sur une feuille de papier qui traine sur la table. Je songe à toutes ces vies solitaires aux quatre coins du monde et je me demande comment les relier. Sur la feuille, entre les mots, j’inscris des noms de villes, de pays, de continents, la tête me tourne. À ce stade de la nuit, l’écriture devient plus dense, les mots s’échappent par vague, mon esprit vagabonde. Je m’échappe ailleurs, remonte m’allonger sur le lit. Le jour ne va pas tarder et pourtant la nuit est encore bien présente. Aucun bruit à l’extérieur qui préviendrait d’un changement d’activité. Tous dorment encore. Je me sens seule et en même temps cette condition me plaît, je ressens le monde à ma portée et ça me fait du bien.
[Codicille : cette proposition m’a ramenée à la lecture, il y a une dizaine d’années, d’un texte de Maylis de Kerangal, à ce stade de la nuit. Anaphore qu’elle utilise à chaque début de chapitre et que je me suis permis de lui emprunter. J’ai également pensé à la période de la Covid où durant la nuit, la perception de la ville la nuit avait changé.]
4 | de soi-même et d’écriture
Profusion de projets d’écriture, point mort sur les chantiers en cours et premières propositions de l’atelier d’été. La gestion de l’écriture elle-même ressemble à un labyrinthe dans lequel je me perds souvent. Alors, accepter de patauger, de s’enliser parfois et saisir l’opportunité d’une écriture régulière à plusieurs. Celle qui rétablit, relance, apaise. Celle qui permet d’oser, de tenter, de se détourner. Celle qui assure un échange, un regard différent, un mot qui change tout.
5 | à vous la cantonade !
Dans le documentaire, Le Chant des forêts, Vincent Munier part à la recherche du grand tétras, aujourd’hui en voie d’extinction dans la forêt des Vosges. Ayant grandi à la campagne, j’avais connaissance du grand tétras, plus familièrement appelé coq de bruyère. À la vue de ces poétiques images, je le découvre simplement. Dans le crépuscule, une silhouette assombrie par l’effet de contre-jour apparaît, je suis émue par tant de beauté. Autour, le silence. On l’accompagne, il montre le chemin. On le suit, accroché à ses pas. Une patte après l’autre, il les pose délicatement sur la neige glacée, c’est majestueux. Sa parure sombre en harmonie avec des plages de vert, de marron et une pointe de blanc se détache dans un sous-bois enneigé. Il lève la tête, se cabre, et dans la pénombre, son œil souligné d’un éclat de rouge se nourrit des secrets de la forêt. Il avance, discret et méfiant, dans un paysage connu de lui depuis la nuit des temps. Le rencontrer relève d’un privilège acquis par de longues heures d’attente et d’observation, mais le spectacle est si envoutant qu’il en vaut bien la peine.