chroniques #01 | au carrefour de l’archipel

1 | DU MONDE
un monde qui se glisse entre les lignes et nous observe l’observant, riant de nous

2 | LE RÉEL

Tristesse d’un carrefour un dimanche de feu : pharmacie, fermée : boulangeries, fermées : tabac, fermé : coiffeurs, fermés : fleuriste, fermé : opticien, fermé : Vival ouvert  : légumes et fruits en façade, asséchés, cuits par la chaleur : une mère y entre avec trois enfants, pour acheter quoi : les ai pas vus sortir : tout est fermé sauf le Vival mais ça circule : trois mecs, des vrais, sur trottinettes puissantes : le premier avec casquette, visière à l’arrière, AirPods aux oreilles : franchissement de feu rouge à pleine vitesse : deux autres, plus tard, la trentaine, même chose : les vrais mecs ne ralentissent pas au feu rouge  : arrêté au feu, un camion de pompier, prêt à les ramasser, plus loin, plus tard, un autre jour : plus bas, une croix blanche : Elio (2002-2021)  : Camion UPS garé au feu : place mobilité réduite libre : deux gamins, pré-ados, sportwear, l’un Adidas, short et tee-shirt rose, l’autre nike, short et tee-shirt fuchsia, sur un banc à l’ombre, deux filles, brunes, tee-shirt rose : rose de rigueur au carrefour  : arrive le bus, 60  : une flopée de gamins arrive en courant lentement pour l’attraper : impression de course, allure de marche ou presque : le chauffeur de bus les attend : plus rien au carrefour, si : un homme arrive en fauteuil électrique, puis plus rien : chaleur.

3 | ÉCRIRE
Je l’entends marcher en bas. Il ne montera pas. Il croit que je dors, ne veut pas me réveiller. Je regarde la fin de cette série et j’éteins. Il me faut dormir, prendre des forces, les prendre partout où je peux en prendre. Je ne l’entends plus, il a dû se coucher. Dort-il en dessous de moi? Je me remets un épisode. L’angoisse monte. La douleur aussi. Il faut que j’attende minuit pour le Doliprane et l’Actiskenan. J’aime cette série. J’aimerais la partager avec lui. Plus tard, quand j’irai mieux, nous la regarderons ensemble. S’il y a un plus tard. Mon corps se serre sur la douleur, sur mon coeur qui se serre. Mon Alprazolam! Ma soeur, ma petite fille, mes enfants, mes parents, je ne veux pas partir. Mon coeur, monte me voir. Je ne dors pas. J’ai mal. J’ai peur, mon coeur. Tu peux monter, faire craquer les escaliers, tu ne me réveilleras pas, je ne dors pas, je ne dors plus. Tu ne le sais pas. Je ne te le dis pas. Tu es assez inquiet comme ça. Le Doliprane et l’Actiskenan m’apaisent. Malgré l’Alprazolam, j’ai peur. Je te le dirai demain. Mes nuits sont des terreurs. J’aimerais que tu montes que tu me tiennes la main que tu me parles doucement que tu me rassures que tu me parles de ce que nous ferons ensemble, après. L’ordinateur est fermé. J’ai cru pouvoir dormir. La nuit, mes pensées sont des peurs. J’ai peur du noir. Je laisse les volets ouverts, pour laisser entrer la légère clarté de la nuit. Je veux ma petite-fille contre mon cœur, la nuit. Je veux être petite fille dans le lit de mes parents, la nuit. Je veux accueillir mes enfants contre moi, la nuit. Monte mon coeur, monte, avant que je ne m’endorme.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
C’est la première fois que je fais mon autoportrait en écrivain. Je n’écris pas. Il m’arrive de penser à partager des textes. J’ai déjà fait des livres collectifs (celui dont je suis le plus fier est celui que j’ai fait avec Inès). Je suis né au vingtième siècle, comme beaucoup de gens. Souvent, je sens comme un vide. Dans mon métier, il faut que j’écrive pour faire carrière. Quand j’étais étudiant, j’ai aimé la conceptualisation de l’agir instrumental et de l’agir communicationnel d’Habermas. J’étais un enfant turbulent. Quand j’étais en terminale, j’ai lu Psychopathologie de la vie quotidienne, ça faisait rire mes camarades de classe qui ne lisaient rien, j’ai aussi lu Marx mais je ne me définis pas comme un freudo-marxiste. Je laisse des traces de vie sur des carnets. Plusieurs personnages m’accompagnent depuis plusieurs années; ils me racontent leur monde, j’apprends plein de choses. Je ne sais pas si j’écris ou si je décris. Pendant sa maladie, j’ai écrit 447 lettres à Marie-Emmanuelle qui n’a pas pu lire les dernières. L’important n’est pas seulement de dénoncer, mais de comprendre. J’ai fait de l’haltérophilie, j’ai même eu une médaille de bronze aux Outgames de Montréal (je ne sais pas ce que j’en ai fait). J’aimerais rendre la réalité inacceptable, à ma manière, tout en remerciant Bourdieu et Boltanski d’y avoir travaillé dès 1976 (j’avais 13 ans). J’écris tous les jours. Je me rappellerai toujours du 12 mai 1976 et de la ville de Glasgow. La première fois que j’ai fait un atelier d’écriture, c’était avec Régine Detambel, elle m’a appris à mettre le monde dans mon stylo. Ce que j’écris n’a pas d’importance, mais je l’écris. J’ai eu ma période BD, ma période science-fiction, je n’ai pas eu de période bleue. Je ne retrouve pas la phrase de Rousseau dans laquelle il écrit que tout ou presque a déjà été écrit et qu’il faut donc écrire autrement (mais peut-être que ce n’est pas de Rousseau). Je suis une grande personne mais j’aime beaucoup les livres pour enfants. Je lis beaucoup de livres; j’en achète trop. Je récolte ce que les autres sèment, ou qu’ils jettent (ça peut toujours servir à faire de la poésie). Moi aussi j’ai lu Jacques Rogy court deux lièvres à la fois, mais ça ne m’aide pas à me concentrer. Un corps est toujours plus qu’un corps. Depuis que Marie-Emmanuelle est morte, je raisonne en archipel. Je marche beaucoup dans les villes, j’y prends des photos aussi. J’ai cru qu’en lisant Écrire, je pourrais écrire. J’ai écrit beaucoup de blocs de phrases, de paragraphes, de fragments. Parfois, je sens comme un gros chagrin, je ne peux plus rien faire, et puis ça passe. J’ai 2666 notes en cours, il m’en reste 1125, et donc autant de jours pour les écrire. J’ai connu un freudo-marxiste, c’était un salaud (c’est toujours un salaud, il n’est pas mort, lui). Je suis nul en image, nul en son, les arts du spectacle me fascinent. Je trouve qu’un objet n’est jamais seulement un objet. Je manuscris beaucoup, je tapuscris aussi. Il est plus dur de savoir que Marie-Emmanuelle n’a pas pu lire mes dernières lettres que de savoir que quasiment personne ne lit mes articles académiques (ce dont je me fiche). Aujourd’hui, j’ai écrit la lettre 123 de l’après. J’ai écrit un jour une nouvelle de science-fiction, j’ai bien aimé rencontrer tous ces Aliens. J’ai écrit un article dans la revue Quasimodo sur les Aliens, intitulé le corps soupçonné, ou quelque chose comme ça. Je connais des gens qui font des choses avec leur corps, qui font qu’après ils font peur, mais pas aux enfants. Le système scolaire m’a dégoûté de la poésie, puis j’ai lu des poètes. J’aime les cartes du monde, des pays, c’est pratique pour écrire. Chaque jour, j’écris sur plusieurs supports, dans plusieurs dossiers, dans plusieurs fichiers, dans plusieurs recueils. Je connais un photographe professionnel qui critique les personnes qui font des photos avec leur téléphone, il dit que ce ne sont pas des photos, je l’ai pris en photo. Décrire le réel est la première étape du processus scientifique, de la littérature aussi. Depuis qu’elle est morte, je prononce ou j’écris « Marie-Emmanuelle » plusieurs fois par jour, et je vais bien. J’aime écouter les personnes qui font des livres parler de la manière dont ils écrivent ; j’aime surtout les lire. Mes textes sont souvent décousus, j’ai le fil mais je n’ai pas l’aiguille. J’ai lu _Un printemps 76 _de Duluc, j’ai beaucoup pensé à mon père. Avant de mourir, Marie-Emmanuelle m’a dit « tu as Gabriella », elle parlait du livre à écrire. Je me suis laissé déborder, les 800 signes sont dépassés, le temps est écoulé. Il est temps de tout poser, de tailler dans la masse. J’aime bien tailler les textes, les rendre pointus, me piquer le doigt avec.

5 | À VOUS LA CANTONADE !
Tu te regardes dans le miroir, et tu descends dans ton regard, jusqu’au tout premier souvenir que tu as de…

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