1. Le monde
chante “What a Wonderful World” la terre vacille.
- 2. Le réel, rien que le réel
Mon pied droit décide du rythme de ma marche le pied gauche suit. Méthode instinctive. Mon squelette avance seul détaché. Écrire est une méthode un plan une structure indépendante. Je pensais que mes symptômes unipolaires me rendraient plus simple ils m’ont rendu plus sauvage. J’arpente un monde qui n’est pas le leur. Je préfère les corridas aux messes artificielles la mort y est annoncée inéluctable. Le monde a peur des maladies psychiatriques qui s’expliquent peu. Eux ne sont pas fous Eux les autres. Leur regard s’inonde d’une pitié opportuniste corrosive toxique. Leur charité arrache ma peau. On dit ma peau n’est pas blanche dans la vitrine du chapelier elle est diaphane translucide, perception d’une absence de peau. Mes origines leur déplaisent. Ma culture est pour eux un mot creux une faillite. Leur empathie me déstabilise leurs discours m’agressent. Une main sur mon épaule me fait hurler. Me taire est me trahir. Je suis un désert de malentendus. Je suis lent à comprendre qu’on puisse m’aimer plus rapide à reconnaître la lassitude. Je sais avoir trahi. Trahir est un art. Je suis souvent parti en oubliant de revenir. Jeter mes clés. Changer de cap. Garder des secrets inutiles. Le pouvoir ne m’a jamais intéressé. Je cuisine des plats que je ne mange pas. Je les donne aux chiens. J’aime les silences. J’apprécie les restaurants aux odeurs de beurre salé de coquilles Saint Jacques à la crème d’un coq au pommard. J’aime l’odeur du linge frais accroché aux terrasses les verres en cristal aux reflets de rouge à lèvres rouge sur nappe blanche sous treille d’été, le soleil en rayons discrets s’amuse à caresser ma joue. Les questions me tétanisent. Je perçois l’infime des détails des ambiances des micro gestes. Perception aiguë du réel corps en tension. Kinésique intuitive lecture somatique du monde. L’hyperlucidité corporelle est mon quotidien. Rien ne m’épargne. À la campagne les odeurs de pluie me ravissent, elles insufflent paix et sérénité. Le béton est un composé de barreaux peu en ont conscience. On rit quand je deviens clownesque. Piniques familiaux faire semblant. Donner le change dans mes relations sociales. Je les vois avec fulgurance je sais ce qu’ils sont ce qu’ils représentent ce dont ils sont capables là au bord du lac. Partir, au carrefour, une seule direction, la clarté des vents.
- 3. Insomnie
Encore nuit. Intérieur tamisé de rayures jaunes. Le jardin reste éclairé, cela me rassure. Je n’ai pas besoin de réveil, je sais qu’il est trois heures trente. Je suis éveillée depuis quelques minutes. Je plisse les yeux comme une enfant qui feint le sommeil. La nuit me traverse, noirs qui avancent et m’envahissent. Un souffle brutal, animal dans ma gorge. Elle est là. Mon sommeil se décolle de mes os. Elle prend mes flancs. Je résiste, tente de rester au bord du sommeil, mais il s’effrite, s’invisibilise, se délite. Elle prend possession de mon corps. Je repousse les draps avec une énergie que je croyais perdue. Mes pieds cherchent le sol. Mes mains avancent avant moi.Le cri déchirant d’une corne de brume me fait tressaillir. Debout, je m’habille à tâtons. Trop tôt pour la cuisine. Petite machine à café sur la commode. Bruit assourdi, le jus coule. Odeur première de café italien corsé sans sucre. Petite tasse à moka. Il coule dans ma gorge comme une brûlure. D’autres viendront. Mon insomnie ne m’effraye plus, nous nous sommes apprivoisées. Enfant, la nuit me faisait hurler de peur. Adulte, elle s’est déplacée. Le jour m’effraie autrement. Pour avoir moins peur, je nidifie mes lieux de vie. Je ne suis pas seule. Elle m’accompagne depuis des années. Ponctuelle. Aucune absence. La solitude est autre chose, glaciale, terrifiante. Vibrations sourdes dans mes doigts, ma tasse dans une main, je redessine mentalement les peintures autour de moi. Mon insomnie chronique se déplie à la même heure depuis tant d’années, elle crée des sculptures éphémères autour de moi. Aucun mouvement. Aucun bruit. Une paix étrange, presque menaçante. J écoute le silence posé sur ma peau, ce silence jamais neutre, démesuré, assourdissant à mesure que le jour avance. Je n’ai pas allumé la lampe de chevet. Je n’en éprouve pas le besoin. Un autre café pour accepter l’ouverture de la porte du bureau. Evanouissement de l’heure bleue.
- 4. De soi-même et d’écrire
Je me méfie des voix basses, elles me fatiguent comme les phrases trop prudentes. Je plaisante avec ma douleur pour qu’elle ne prenne pas toute la page. Les couloirs trop longs me donnent l’impression d’être suivie par moi même. Je déteste la manière arrogante qu’ont certains de saluer, elle me rappelle les textes creux. Je me sens mieux dans une cuisine où quelque chose mijote que dans une chambre où quelqu’un m’attend, j’y écris mieux. J’oublie les prénoms des gens que je croise, jamais ceux qui me blessent. Aimer m’est difficile, écrire ne l’est pas moins. Je pleure les secrets des autres parce qu’ils ressemblent aux miens. Je ne crois pas que la maladie soit une faute morale ni une excuse, elle est une ombre qui s’invite dans mes phrases. Je préfère les terrasses ouvertes aux patios fermés, j’y écris en souriant. Je ne sais pas si mon écriture est drôle, mais je fais rire quand je ne le veux pas, le ridicule l’emporte. Je ne supporte pas les respirations fortes, mais je dors près de celles qui ont peur, j’écris près d’elles, pour elles. Les mots « crise » et « rechute » me donnent envie de m’asseoir sur le sol pour écrire avec la terre la creuser y enfoncer ma tête. Je ne sais pas si je suis courageuse ou têtue, mais je continue. Pourquoi Je regrette peu, mais longtemps, comme les phrases maladroites, les textes en absence de stylistique, les jours sans. Je cherche la netteté, la fluidité, pas la nouveauté. Le fond et la forme en osmose. Je lave les sols pour calmer mon cœur, je nettoie les tables pour stabiliser ma main, je passe l’aspirateur pour réduire mes bruits intérieurs. ils ne désarment pas. Je préfère les maisons de pêcheurs sans espérance aux maisons de maîtres hantées, penser écrire avec peu de lumière. Les voix humaines ne me rassurent pas, les sons des phrases silencieuses davantage. Je me sens parfois en sécurité avec les textes qui ne me ménagent pas, ceux qui me laissent exsangue. Je ne prépare pas ma vieillesse, j’y suis ; je redoute ma finitude comme un animal devant le toril, j’écris pour retarder l’ouverture de la porte. Je suis inattentive à l’argent, attentive aux plaintes silencieuses, elles me nourrissent. Je ne sais pas si je suis belle, mais je change selon l’heure du jour, mon écriture aussi. Je me trouve plus vivante de profil que de face, plus juste dans l’ombre que dans la lumière. J’aime mes mains, mes épaules, mon dos, ce sont eux qui écrivent. Je n’ai pas d’avis sur mon courage. Je porte parfois des vêtements trop voyants pour oublier ma fatigue. Écrire n’est pas une raison de vivre. Mes voix intérieures se mettent au service du tissage, construisent les dialogues des personnages les sensibilisent à l’acte d’écrire. Le lecteur donnera sens aa leur voix. Je ne cherche pas à guérir, je cherche à tenir, à dire, à me faire entendre, je ne nomme pas un dixième de ce qui m’habite. Je ne sais pas écrire. Mes souvenirs poussent inutilement. Je ne sais pas si je suis en exil ou en décalage. Je ne sais pas si je suis revenue ou si je n’ai jamais quitté ce que je fuis. Je ne sais pas si j’écris l’oubli ou si ma mémoire m’étreint. J’écris d’une rive à l’autre.
- 5. Animal
L joue à attraper les scorpions enfouis dans les cavités éparpillées du mur de l’école laïque, jaunâtre et laid. Jeu excitant, si singulier, dont elle répétait le geste aussi souvent qu’elle le pouvait. Sa joie illumine son visage d’une infinie tristesse, elle les relâche toujours sans dommage. Son sourire, miroir de sa sensibilité à la douceur craquelée. Un pacte scellé. Entre eux et elle. L. ne rejoignait jamais les autres enfants pour construire un cercle fait de charbons ardents. Choisir un premier scorpion pour le placer au centre du feu. Ils observaient avec une cruauté malsaine et macabre, ses réactions face au danger. Le scorpion à la peau luisante et noire, cherche en vain un passage. Aucune issue. Condamnation. Traversé par l’esprit d’un samouraï, son corps, sabre dressé vers les ténèbres, reste immobile. Recueilli. Il se prépare à son dernier combat. Il suit lentement, très lentement sa tradition. La voie du Bushido avec une volonté déterminée, apaisée de mourir. Sa solitude, dans les crépitements du feu lui transmet une dernière fois, les strophes du poème Hagakure :
« Quand tu te retrouveras au carrefour des voies
et que tu devras choisir la route, n’hésite pas :
Choisis la voie de la mort«.
Il lève son dard empoisonné, s’injecte consciemment son venin et tombe foudroyé. Les autres rient.
L part,