1 Un monde qui dérape ça fait de la poussière. Irrespirable.
2 Carrefour de la rue de Belleville, de la rue Tourtille et de la rue Rampal. Entre 20h05 et 20h08. Chemise blanche. Pantalon de toile bleu. Il attend. L’air tranquille. Il se balance d’une jambe sur l’autre. Peut-être pour se faire un peu d’air. Puis les deux mains derrière la nuque, les coudes bien ouverts ; le geste détendu. On dirait qu’il prend du plaisir. Elle descend la rue d’un bon pas, téléphone à l’oreille, sourire aux lèvres. Un pigeon arrive derrière moi. Vol rasant. Il se pose sur le toit du PMU. Il piète. Une fille à vélo tourne devant moi. Robe rose en coton léger. Fines bretelles. Pas de soutien-gorge. Les aréoles affleurent sous le tissu. Une poubelle municipale verte. Couvercle jaune. Elle déborde de plastiques en tous genres. Un homme verrouille un vélo sur une borne devant l’échoppe du couple d’indiens. C’est chez eux que j’achète souvent, le soir, une canette de bière de 50 cl à 1€50. Trois adolescents. Bermudas, t-shirt larges, baskets. Ils s’arrêtent de l’autre côté du carrefour. Ils parlent fort, rigolent et se séparent. Chacun part dans une direction différente. Un homme très maigre, crâne rasé, lunettes de vue. Chemise en jean. Pantalon beige. Il entre dans la boulangerie. Il ressort avec un gobelet en carton, sans doute un café. Il s’assoit à l’une des quatre tables qui longent la vitrine. Je le reconnais. Abdellatif Kechiche. Le panneau municipal fait défiler des images. Sur l’une d’elles, une phrase inscrite en très gros caractères : « Quand tu tries, t’as tout compris ».
3 J’ai soif. Quand je me réveille au milieu de la nuit, ma bouche est ouverte. J’ai soif. J’ouvre les yeux, en grand. Noir. Je ne distingue rien. Tout est absorbé par le noir. J’ai soif. Où suis-je ? À Paris ? À la campagne ? En Angleterre? Dans ma chambre d’enfant ? D’adolescente ? De femme mariée ? De femme divorcée ? Sur terre ? Quel jour ? Enfin… quelle nuit ? J’ai soif. Je m’assois au bord du lit. Je me retourne. Personne dans le lit. Personne à côté de moi. Je suis seule. Une inquiétude mêlée de tristesse m’envahit. Angoisse. Et soudain, joie. Je suis en vie. J’ai soif. Joie. Ce n’est pas encore fini. Joie. Un air frais glisse sur ma nuque. Une odeur de fleurs coupées me fait sourire. Au loin, une ambulance. Joie. Ce n’est pas pour moi. Je n’ai mal nulle part. Joie. Je suis juste là. Seule, dans le noir et j’ai soif. Mes doigts caressent le draps : douceur. Ma main effleure ma cuisse : douceur. Mes pieds s’enfouissent dans le tapis : douceur. Dans les toilettes, le vent siffle derrière le vasistas. Je sursaute. Dans le salon, un volet claque. Je sursaute. Dans la cuisine, le ronronnement du réfrigérateur. Je sursaute. Le monde est là. Moi aussi. J’ai soif. Me servir un verre d’eau glacée. M’abreuver. Me désaltérer. Laisser le froid traverser ma bouche, ma gorge, mon corps. Me rassasier de fraîcheur. Apaiser cette soif. Me satisfaire. Je bois lentement. Je suis vivante.
4 Le bruissement de la mouche sur le carreau fermé commence à m’agacer. Je ne me souviens plus de l’histoire de Du vent dans les branches de Sassafras, seulement de son titre. Mon ami Yann ne supporte pas qu’on mette des cheveux dans les toilettes. Un tapis élimé me rassure davantage qu’un tapis neuf. Sur une photographie, je porte une chemise à petits carreaux noirs et blancs ; mon frère en porte une à grands carreaux noirs et blancs. Certaines femmes ont huit enfants avec le même homme. Je n’aurais pas aimé appartenir à une famille impériale. Le plastique des sacs Monoprix devient translucide sous la pluie. Quand j’écoute le Concerto pour clarinette de Mozart, je pense moins à Mozart qu’à mon oncle. Cette maison a été construite en 1776. Une petite fille demande à sa grand-mère : « Est-ce que tu étais déjà née, mamie ? » Mon frère est mort avant certains arbres. J’ai longtemps cru que les adultes savaient où ils allaient. J’entre plus facilement dans une maison que dans une conversation. Mon frère connaissait le nom des oiseaux mieux que moi. Je reconnais quelqu’un à sa façon de dire « bonjour ». Je regarde les fenêtres éclairées sans imaginer la vie des gens. Les maisons vieillissent plus lentement que les souvenirs. J’attends mon tour.
5 Hier, à minuit, nous nous sommes baignés dans la piscine de la maison de famille. Ma sœur Sophie avait apporté une lampe de chevet pour nous éclairer. La scène était absurde et heureuse. Nous flottions dans une lumière de chambre. Notre neveu nous faisait rire en racontant la soirée d’anniversaire de son frère. Nous n’avions aucune envie que cette nuit se termine. Lorsque nous décidons enfin d’aller nous coucher, chacun ramasse ses affaires. Nathan me montre l’abat-jour de la lampe. Un gros insecte y est posé. Corps jaune rayé de noir. Un frelon. Un énorme frelon. Un gros con de frelon. J’approche la main pour le chasser. Il se retourne aussitôt. Il me pique. Je hurle. La douleur est immédiate, aiguë. Je ne suis plus que douleur. Je hurle, je hurle, je hurle. Je le maudis. Je l’insulte. Je crie. Je ne contrôle plus rien. Animale. Je redeviens sauvage.
Alors que j’hésite encore à suivre cet atelier, je tombe sur votre merveilleuse insomnie heureuse…
J’aime les phrases pleines de vie, les images qui jouent avec les mots, les expressions qui glissent et changent de sens (J’entre plus facilement dans une maison que dans une conversation.)…merci Cécile pour ce texte!