1 | DU MONDE
« Un monde qui travaille à ce point du chapeau ne peut s’attendre à aucune félicitation»
« Un monde qui ne prend pas le tragique au sérieux prend le risque du comique en série »
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Ça pue ; ça suinte ; et puis ça gueule ; surtout depuis l’enceinte ; l’appareil pas la femme ; elle est assise au milieu du trottoir sur une chaise pliante de chez Décathlon mais elle n’est pas enceinte ; c’est l’appareil qui gueule ; à rendre aveugle ou imbécile ; on ne peut pas reconnaître en quelle langue ça chante tellement les aigus saturent ; c’est une forme de musique d’extérieur comme les supermarchés en font à l’intérieur pour désorienter les clients ; désorienté en plein carrefour reste un must ; le bitume est luisant de liquides en tous genres ; il y a un peu d’huile de vidange et un peu d’essence arc-en-ciel qui serpente d’objet rare en déchet de tous les jours ; ils sont difficiles à distinguer parce que certains objets de tous les jours ont chèrement conquis le statut de déchet rare ; à la limite du précieux ; les caniveaux sont peuplés de ce petit monde d’objets sales qui grouille et gicle à chaque départ de voiture ; ça saute au visage et ça fatigue les yeux ; l’armée des livreurs en faction en perd son latin ; quelques fantômes de toile glissent au pied des murs sans voix ni regard ; ça glisse aussi du côté des claquettes et ça rappelle le pas glissé de certaines danses anciennes ; cette danse-là répète toujours le même et unique pas qui glisse et traine et glisse ; une grande tour rouge donne des allures de Nouvelle-Angleterre à une cité qui ne tient plus debout sur la dalle qu’elle crève ; on dirait que tout se vend au son du crin crin qui crache ses clopes ; tout se vend ; les tontons des chaises de camping jouent les tours de contrôle ; les règles de leur jeu sont écrites au fond de tous les business ; tout se vend parce que tout s’achète ; on peut payer dans toutes les monnaies ; une ou deux terrasses là-bas derrière ; c’est sûrement un groupe de femmes attablées ensemble ; c’est là qu’elles sont ; la tonalité de leurs exclamations laisse supposer qu’elles sont asiatiques ; ça sonne chinois ; beaucoup d’éclats ; un étal remarquable plein de fruits du genre ouvert toujours ; ce qui est remarquable c’est que ça ne sent rien ; ça ne sent pas les fruits ; le parfum des fruits a pris le gris de tout le reste ; il y a bien un grand écran d’arbres verts qui laisse deviner le périph éternel mais ils sont gris ; d’un gris coloré certes, comme dans les cours de couleur des Beaux-Art ; mais ça reste gris ; la ville s’était choisi pour slogan des années 2000 « le gris est une couleur qui va bien à Paris » ; c’était vrai ; c’était un temps où Paris pouvait s’offrir le luxe du terne ; et le luxe ça se déplace et ça tourne toujours à l’ordinaire ; on s’habitue bien vite ; des coups de klaxon pour une sortie de garage encombrée ; ils insistent ; ils ont le dessus et mettent les crachats de l’enceinte KO ; l’appareil pas la femme ; les femmes ne crachent pas ; cracher c’est réservé aux hommes ; c’est bien connu ;
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
La veille trompe. C’est elle qui vous endort, comme on se fait endormir son portefeuille. Elle vous fait croire des tas de trucs. Notamment que vous voulez dormir. Avoir sommeil est quand même une drôle d’expression. Encore une minute, monsieur le bourreau. Une minute de sens, une minute de corps las, de petits vélos des dessous, de mon dieu mon dieu pourquoi comment. Ça n’est pas moi, je vous assure, ça se fait tout seul, ça se tend, ça s’attend. Au diable ! Rien qu’une petite insomnie, pour ne pas rêver, pour croire encore un peu. C’est lourd, un corps. Et ça mouille les draps. Il y a bien un peu de bruit, un peu de prétexte, mais c’est derrière les yeux que ça pousse, à ne pas vouloir faire la place. C’est fou, ce boucan là-dedans. Ils sont mille dans cette armée de veilleurs. Se lever ne marche jamais, même pour aller manger dans la cuisine. Il y a trop de monde. En général, un truc hurlant fend le noir, un ivrogne, un bébé, des ébats. En terme de diversion, ils ne font pas vraiment le poids. Trois à cinq, c’est mon cinq à sept, mon tour de manège, ma Foire du Trône. Encore une minute. Demain, je vais encore piquer du nez dans mon assiette. De toutes façons c’est à cinq heures que je me rendors. Je ne sais jamais comment mais ne comptez sur rien d’autre. Cinq heures. C’est pénible de lire avec les yeux qui poussent. J’espère toujours un peu de ce va-et-vient-là, alors que les autres n’y font jamais rien. Enfin…
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Avant d’imiter, copier, voire recopier, à la main cela va sans dire. La prose est une ressource qui connait ses limites. Enfin, il faudrait quand même qu’elle les connaisse, voire qu’elle les reconnaisse. Ce serait plus pratique, plus poli, plus correct. Ça permettrait de comprendre ce qu’elle crée, au moins comment. S’entendre est redouté jusqu’à ce qu’on se laisse prendre par ce qu’on a raconté. Cette douce et indispensable illusion du sens en a sauvé plus d’un du naufrage narcissique. Il faut continuer ou recommencer, c’est-à-dire continuer. C’est un scandale, cette impossibilité de manger du chocolat. La question demeure de donner de la simplicité à ce qui est inévitablement complexe. Il n’est pas envisageable de passer du temps à convaincre qui que ce soit. Plus je dors mieux je travaille n’est pas une lapalissade. L’absence de sucre améliore la vue, la mienne au moins, qui est fort mauvaise, avec ou sans chocolat. Je n’ai pas toujours aimé me lever tôt. J’ai toujours aimé me lever tôt. Je n’écris pas de vignette clinique par discrétion mais aussi parce que c’est impossible. Le sport de combat est une affaire de moine soldat, ou de chevalerie d’épée, celle de la fin’amor, sublimation oblige. Dessiner est aussi une pratique. La théorie ne peut rien être d’autre qu’un compte rendu. Je parle est souvent une façon de dire je témoigne à mon insu. Il faut continuer ou recommencer, c’est-à-dire continuer. Notre besoin de continuité est impossible à rassasier. Longtemps j’ai aimé les voyages et puis vint le jour où j’ai aimé avec qui je voyageais.