#Chroniques #01 | J’attends juste le retour de mon père.

Danse | 1

Un monde qui se charge ne porte pas soutien à la danse polyrythmée de sa rotation.

Foulées prêchent | 2

Je n’ai pas choisi de m’arrêter ; l’habitude de voir les gens ; carrefour des foulées ; quatre voies en même temps ; c’est eux qui nous choisissent ; ma ligne devant des arbres, un camion rouge, une église à droite, la descente vers la porte Saint-Eustache. J’ai mis du temps à vraiment réussir à mémoriser l’union des lettres qui composait ce nom : Saint-Eustache ; Je me consacre aux pieds ; c’est évident que c’était la journée des baskets qui venaient d’être achetées ; elles étaient toutes très blanches, comment !? Dans cette sale ville, on peut avoir des chaussures si blanches ? J’entends le nom de Dieu à ma droite et avec lui se dessinent deux femmes : l’une en bleu fleuri, l’autre en noir – qui parlent de Dieu – du pardon ; du côté gauche de ce carrefour, j’entends des sons de tambours africains ; à Châtelet ; deux femmes noires prêchent la parole de Dieu ; à ma droite ; à ma gauche ; quelqu’un joue du tambour. C’est à ça que sert ma vie. Il passe un homme en bleu, sans un bras, et sa manche qui reste funambule se prend à son corps ; il ne s’est pas arrêté pour écouter la parole de Dieu ; un pied cassé ; un talon japonais avec le gros orteil bandé ; le couloir des vélos où il n’y avait pas de place pour les vies autres ; la handicapacité du devant ; le pire endroit pour courir. Une belle femme à côté de moi ; derrière ; la chaleur des bacs au centre ; ma peau et moi ; les arbres verts au fond ; la rue divise les couleurs : noirs ; blancs ; touristes ; locaux ; par terre la beauté cache la saleté du sol ; le reflet presque blanc du soleil ; l’aveuglement des mouvements qui se choquent ; des pieds-sons ; ils ne s’arrêtent pas pour écouter la parole de Dieu ; encore ; le couloir-soleil ; le bord couché ; au bout, des enfants ; cris joueurs : car la beauté est sincère ; des sauts à deux cordes ; la photographie des dés-rencontres ; sa courbe qui tient la structure ; une belle taille de femme ; la porteuse de Dieu, appuyée sur un arbre assez bas ; elle se cache pour parler au téléphone ; honte, peut-être, de lui trahir le temps.

J’attends juste le retour de mon père | 3

Brodée sur le moment présent et ainsi le monde, comme des marionnettes, perd ses fils. Soir de quelques jours perdus dans mon imaginaire et mon courage audacieux de ne pas m’arrêter, car le corps le demande. Je ne me suis jamais privée de l’intensité et je ne la mesure pas. Aujourd’hui, ce grand aventureux chemin vite du tunnel que je prends est incapable d’être accompagné. Mais je vous vois, madame, et je vous parle. Les souhaits cachés de mon âme sont ceux auxquels je consacre ma vie : à l’irréalité de ce qui existe par mes connexions. Car j’aimerais te dire plein de choses ; mais restons nous-vous, moi et les quatre murs de ces dix mètres carrés, pas suffisants pour tenir ma vie. Sorcellerie handicapiste, celle de l’empoisonnement de mes étreintes. Enfiler dans une aiguille le temps du noir, la douleur de devoir presque fermer les yeux, car la peur de dormir. Comme les enfants, me dit Julia, ma psy depuis déjà quatorze ans. Et je file les jours, les semaines, et je cours, je run, car la vie va très vite. Qui nous a menti en disant qu’on avait du temps ? On n’a pas de temps ! Et je vis mes vingt-six ans comme si j’en avais cinquante-cinq. Quand est-ce que mon âme arrivera à l’âge de mon corps, celui qui a des jambes pour porter ce poids ? Parfois, j’ai peur que la vie me dise que je ne peux plus vivre, car j’ai déjà tout vécu. J’aimerais savoir si ce n’est que ça. Est-ce que ce n’est que ça ? Car cela fait déjà quelques années que j’attends ce changement qu’on appelle la maturité. Bref, ça me fatigue ma jeunesse et mes réflexions naïves, peut-être que ça changera à mes 55 ans. J’attends ce Bam ! Backup, nouvelle personne. Oublions et balayons le passé, car je ne le veux plus. Ou d’ailleurs, m’endormir le soir de l’insomnie du suicide et me réveiller en sachant la lumière. Mais encore, on reste toujours comme ça, en étant nous, comme ça ? Car je vois la scène de moi tombant dans la baignoire de mon père, qui s’est énervé parce que je pleurais et qui m’a frappée, parce que j’avais mal et je pleurais. J’avais répétition de chant, j’avais six ans, et ma vie était déjà consacrée à ma voix. J’ai fait les vingt minutes de trajet entre chez moi et le théâtre en pleurant. Mon père s’arrête pour je ne sais quoi. Je reste au milieu de la rue, je l’attends et, autour de moi, les gens qui passaient ne faisaient pas de bruit ; la banque ; un bar ; la rue. Moi, j’attends juste le retour de mon père.

Avec Clarice |

Un fragment de ça que je devrais écrire. Je ne me suis jamais posé la question, mais j’ai beaucoup des choses à dire. Je parle du prix des choses, car je paye cher et il me manque du temps pour y vivre. Je repasse les scènes dans ma tête. Celles de mes propres vies. Je me regarde derrière et je me vois si mignonne que je me demande comment on pourrais me faire si mal. Je parse à mon père qui me disais depuis petite qu’il était millionaire de spiritualité. Qu’il avait de l’agent émotionnel pour mettre au monde. Lui aussi, sa vie et remplie de je ne sais meme pas comment en appeler. Contraintes : tout est impossible. Peut-être que les choses à dire viennent de mon père et de ce passé qui traverse les cinq générations avant moi. Ceux qui arrivent en bateau et qui comprennent la vie à l’Amazonie. J’ai pas de forces pour aller à Belem. Pas de jambe pour la boue. J’ai plutôt peur de m’aventurer sur les terres qui racontent mes histoires. Dans ma famille, personne se connais, on habite un peu par tout dans le monde. Brésil, Argentine, France et Russie. Oui Russie. Je n’appartiens donc à aucune nation. Je suis juste moi, jetée au monde, cinq langues parlées. Diapora’s way of life.   

Prendre les frissons | 5

Caché sur nos corps, dedans. Le danger de ces longues lignes blanches qui pourraient s’étendre sur des mètres et des mètres. Entre le minuscule d’un asticot et sa grandeur, elle arrive : la panique. Il fallait descendre un sac-poubelle qui bougeait. Le prendre dans la main et marcher environ cinq minutes jusqu’à une poubelle. Ça bouge avec la même agilité que celle avec laquelle ils mangent un corps en décomposition. Oui, ça peut monter sur mes mains pour y déposer ses œufs de reproduction et de multiplication. Bientôt, ma peau aura un trou ; bientôt, ma peau sera pourrie ; puis mon corps, puis ma tête, défaits. La faiblesse de la peur du petit. Prends et tiens le courage des frissons. Ça casse un verre tombé sur terre. Dégoûtant, si petit et pourtant si horrible, si vite multiplié. Le pouvoir de la multiplication : on ne pourra jamais se battre contre la fin.

A propos de Nila Clara

Quoi dire de moi sinon ce grand enchevêtrement de mots et de choses ? Chanteuse lyrique car le corps le demande. Et surtout ! Une grande amoureuse de la vie magique. J’aime l’amour et je suis moi-même une croyante profonde du mystère des choses. Fé no mistério.

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