#chroniques #01 I De la lumière, de l’immonde et du corbeau freux

Rallumer la lumière
Un monde qui bascule dans l’immonde 
tic et tac des heures sombres 
où est passé l’interrupteur ?

La nuit je brode
La nuit je brode mains inertes je guette le jour qui vient viendra peut-être pourvu qu’il vienne ce jour serein qui deviendra demain 
La nuit je brode mon rien qui s’effondre je le jette aux chiens 
La nuit je brode et l’envers de ma broderie révèle sous son apparence lustrée un grouillement de fils impossibles à démêler
La nuit je brode des noeuds serrés pour ne pas oublier
La nuit je brode des silences-prisons où je cours me cogne m’affole sans réussir à m’échapper 
La nuit je brode des trous profonds voies sans issu où me cacher
La nuit je brode des pas qui grincent sur le plancher comme l’ont fait tant de pas autrefois je brode les circonvolutions de pas qui finissent par tourner en rond 
La nuit je brode des pas de moutons 
La nuit je brode des mots perdus ou abîmés je les retrouve je les répare je les aime tant ces mots défaits ils s’agencent à mon insu éclairent mes nuits et comme un fil d’Ariane me ramènent à la lumière là où les oiseaux chantent le jour qui vient où le café glougloute dans la cuisine où la maison sent le pain frais et où les pas de ceux qui vivent ici se multiplient sur le plancher 

Carrefour désert 
terrasse de café au carrefour de la rue des Chardonnerets et de la Grand’rue  / des voix «  – hier j’ai eu de la visite – qui ça ? – la sauterelle » / ici pas de trottoir ni de passage clouté pour traverser / une femme habillée en vert marche au milieu de la chaussée /« – tu connais la différence entre une vipère rouge et une couleuvre ? » / un homme en noir pédale au ralentis sur son vélo bleu / au ras de la route des moucherons s’activent autour d’un pied d’origan en fleurs / à l’angle du carrefour un tilleul taillé en boule frémit / « – le ruisseau coule encore mais ça baisse à vue d’œil » / «-pardon excusez-moi» un homme en short longe la terrasse du bistrot un énorme carton dans les mains / sur la bâtisse en pierres qui domine le carrefour un panneau :  ici l’état investit pour l’écologie / une voiture verte vient de passer une seule voiture en trois minutes / village dépeuplé ou presque/ carrefour désert

Compter les nuits
Vie de nomade. Trop de kilomètres parcourus. Rêver de retrouver un port d’attache pour s’y ancrer. S’extraire du trop.  Pas de disponibilité pour écrire de nouveaux projets. Juste vivre l’instant présent. Circuler de lit en lit. Compter les nuits avant une hypothétique accalmie.

Le corbeauté
Chaque matin, à la même heure, un corbeau vient cogner avec son bec contre la vitre de la cuisine. Il me réveille. Je descends, mets le café en route, ouvre la fenêtre. Le corbeau s’envole. Il ne revient que le lendemain matin. Ma petite fille s’est installée un nid dans le noyer près du chemin. Elle me raconte que ce corbeau-là  est son ami. Elle l’appelle « mon corbeauté ». Dans la journée ils se retrouvent tous les deux dans le noyer, ils discutent. Comme dans le livre Grain d’aile de Paul Eluard que je lui ai offert pour son anniversaire : « ce n’est pas bien difficile de parler aux oiseaux, tu parles, l’oiseau fait celui qui a compris, il te répond et tu fais celle qui a compris ». 
La semaine dernière j’ai vu le corbeauté attaquer une buse.  Il a foncé droit sur elle, elle a lâché sa proie qu’il a récupérée en plein vol. Depuis les buses ont disparu, ce territoire n’est plus le leur. 
Je dis corbeau ou corbeauté mais j’ignore de quel oiseau il s’agit vraiment : un corbeau freux ? une corneille ? Je cherche sur Internet : «Chez le corbeau (Corvus corax), la queue est longue et en forme de losange. Elle est plus arrondie et courte chez la corneille (corvus corone)». Un voisin m’explique : la corneille a un bec noir légèrement arqué dont la partie supérieure est recouverte de petites plumes. Il ajoute : ce qui permet le mieux de les différencier, c’est que le corbeau freux marche, même maladroitement, tandis que la corneille sautille. J’en conclus que le corbeauté est un corbeau freux. Ce j’aimerais savoir c’est pourquoi il revient chaque matin à la même heure tapoter avec son bec contre la vitre de la cuisine. A-t-il besoin de compagnie ? A-t-il faim ? soif ? Il ne touche pourtant pas à rien de ce que l’on dépose pour lui de l’autre côté de la fenêtre. Est-ce qu’il nous signifie qu’ici c’est avant tout chez lui ? Ou est-il troublé par son reflet dans la vitre ? Peut-être s’imagine-t-il qu’il s’agit d’un rival et veut-il protéger son territoire ? Je penche pour cette dernière explication, le voisin aussi. Cet été le corbeauté a disparu le temps de nourrir ses petits mais une fois les petits partis il a repris ses habitudes. Sept heures, toc toc contre la vitre de la cuisine : bonsoir le matin, bonjour corbeauté, un café, une fenêtre ouverte, un envol, une nouvelle journée. 

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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