Décor 1 En banlieue de la ville, un jardin. C’est le printemps, il fait beau. On devine à l’éclat de la lumière que c’est le matin. Des oiseaux chantent. Toute la nature est en émoi. Les ramures neuves des arbres frémissent dans l’air léger, surtout celles des deux vieux tilleuls qui flanquent l’entrée d’un bâtiment
Plan fixe sur une pancarte d’entrée : « Les Tilleuls – Centre de rééducation fonctionnelle ». On est devant le bâtiment principal de l’établissement
Travelling La caméra balaye une partie du jardin. On aperçoit des personnages. Devant l’accueil une femme en blouse rose qui fume, dans une pelouse un homme en tablier qui ratisse, sortie d’une porte de côté du bâtiment, à côté de pots de fleurs violettes, une femme d’un certain âge, à la mise soignée. On suppose qu’elle doit être la directrice. Elle est devant son logement, en train d’appeler « Jasmin, Jasmin ! ». Un petit caniche bien toiletté accourt, elle le fait rentrer et ferme la porte derrière elle.
Fondu au noir Musique : Duo des fleurs de Léo Delibes dans Lakmé. La musique dure le temps de la présentation du décor 2.
Décor 2 Des plans fixes sépias, comme des cartes postales : un fleuve, un pont, des maisons en terrasse au-dessus du fleuve, des bateaux de marchandise en contrebas amarrés au quai près d’un pont. Le fleuve permet la navigation. Contre plongée sur la chaussée.
La caméra s’approche de la terrasse. Gros plan sur un trio de personnages : une petite-fille en robe de dentelle, un petit garçon, une femme en deuil.
Fondu au noir. Piano, puis pianissimo de la musique. Puis silence
Scénographie Travelling de retour dans le jardin. Un jeune homme en fauteuil roulant, est penché sur un massif d’asters. Une femme marche résolument vers lui avec son déambulateur. Ses cheveux gris disent son âge, mais tout dans son maintien traduit son énergie. Elle porte un survêtement et des sneakers roses.
Gros plan sur le jeune homme qui lève lentement la tête à l’approche de la femme aux pieds roses. Pencher de l’épaule, blancheur du cou que dévoile l’échancrure du pull-over couleur d’ardoise, des yeux farouches, d’abord méfiants et fuyants, sous une mèche de cheveux bleue à force d’être noire, une bouche pincée qui s’éclaire en reconnaissant la femme.
Dialogue
— Bonjour MmeKeller. Comment allez-vous ce matin ? Pas trop de douleurs ?
— Je vais de mieux en mieux, merci. Que faites-vous, Vlad ?
— Moi ? Je regarde ces toiles d’araignées élastiques, que les gouttes de rosée distendent sans les briser. On dirait qu’elles pleurent. Malmenées, mais pas détruites. Elles me font penser à ma grand-mère.
— À votre grand-mère ! Et pour quelle raison ?
— Je réfléchis, je réfléchis…
— À quoi ?
— À nos associations d’idées. Elles nous sont propres, elles se moquent du temps, elles mêlent présent, passé et parfois avenir.
Gros plan sur Mme Keller qui regarde Vlad avec étonnement et grande attention.
Dialogue
— Et ?
— Comment vous dire ? Et dans quel ordre ? La texture des toiles d’araignées ou les larmes qu’elle retiennent. La mort de mon grand-père ou le dernier défilé de Dior ?
— Il doit bien y avoir, pour vous, une relation entre tout cela…
Gros plan sur Vlad Il regarde Mme Keller, relève le bandeau de cheveux qui cache son regard, le coince derrière son oreille et dit, dans un murmure qui réfléchit encore : « C’est une affaire de voilette. »
Gros plan sur Mme Keller. Afin de cacher son trouble, Mme Keller se penche davantage sur les fleurs et leurs locataires. Elle manque de basculer avec son déambulateur. Vlad tend une main martyrisée pour la retenir.
Dialogue
— Vous avez raison. On parle souvent de dentelle à propos des toiles d’araignée, mais votre évocation des voilettes est bien plus jolie. Seriez-vous… poète, Vlad ?
Musique Duo des fleurs de Delibes, fortissimo
Travelling arrière sur le jardin On ne voit plus la directrice, ni l’infirmière, ni le jardinier, ni le chien. Juste une silhouette masculine.
Travelling avant Un homme, boiteux, le bras en écharpe s’approche du duo. Il vient déranger cette conversation entre Mme Keller et Vlad, le jeune homme en fauteuil roulant. Lorsqu’il arrive près d’eux la musique cesse abrupto. Le dialogue aussi.
FIN