qu’elle s’était absentée de son corps, pas d’autre solution pour affronter la salissure quotidienne dans sa chambre en échange d’argent, ce lieu peut-être ayant été sa chambre d’enfant, puis d’adolescente et maintenant de jeune femme, il y a une peluche usée dans un tiroir ou des chaussons-pointes roses à lacets de soie, chaussons de danse abandonnés à quatorze ans quand grondent des révoltes étudiantes et qu’en un seul jour elle grandit, qu’elle veut en être et confusément comprend que le rose n’en est pas, qu’elle veut crier dans un mégaphone et encercler les manifs en faisant cordon avec les garçons du lycée d’à côté, peut-être qu’il reste dans la commode blanche des photos du bébé qu’elle fut, de la petite fille sur une plage avec son seau rouge et posant pour la photo du soleil dans les yeux, son petit maillot en mousse orange et ses pieds potelés dont elle essayait déjà de ronger les ongles, cet ancien petit corps à ventre rond dont elle doit maintenant s’extraire par nécessité de porter tous ces hommes qui passent, certains sont lourds et son corps amaigri a besoin qu’ils se dépêchent, besoin de s’extraire des poids par nécessité de survivre et payer son poison, car la connaissance des tragédies n’empêchent pas la pérennité des poisons
et surtout qu’elle travaille à cette absence dans son quartier de naissance, dans chaque rue encore habitée par des voisins anciens ni morts ni remplacés, des visages labourés par les intempéries mais qui eux la reconnaissent, la honte l’ayant effleurée une journée puis le besoin d’être ignorée devenu permanent, d’être non identifiée, méconnaissable, qu’on ne lui parle pas qu’on ne lui sourit pas qu’on ne lui cède pas le passage qu’elle n’existe pas, qu’elle soit invisible dans sa petite veste de fourrure blanche, une métamorphose sans traces, passée de jeune révolutionnaire en baskets et veste kaki surchargées d’écritures et de signes de paix à poupée de luxe, une métamorphose impensable quand on a quatorze ans et la vie devant, mais oui à seize ans ça peut virer, et à vingt et à quarante et à soixante, la vie en métamorphoses et souvent la main tendue en arrière à hurler à l’abandon d’un soi-même ancien auquel on tenait, une identité qui semblait solide et promettait de la joie, elle a surtout tâché de ne pas prendre part à cette métamorphose en s’absentant très tôt de sa jeune carcasse, s’observant, impuissante, s’oubliant elle-même, se gommant, se fardant les lèvres en rouge pivoine, emportée par une nécessité vitale l’amenant rapidement à en finir.
de même qu’elle avait cru à une liberté pour les opprimés de la classe ouvrière, dont certainement elle n’était pas vu le quartier où elle officie, près d’un grand magasin de luxe fréquenté par des asiatiques et autres touristes en bandes, à moins que bandes locales de jeunes rentiers désœuvrés, de même qu’elle n’avait pas compris le risque pour tous à chaque instant de chuter, de l’abri d’un toit à l’âpreté d’une rue, de la candeur à l’alcool, du rêve de princesse au rôle d’esclave, de l’homme libre à l’homme asservi par nécessité voire désir de se fondre dans la classe dominante, la fierté de certains quand le fils pour la première fois met une cravate, fut-ce à l’enterrement de son père-cadre arrivé à la force de ses poignets mais tué par le stress et le management, de même elle n’avait pas saisi que le temps radieux de l’absence de guerre en son pays avait transformé les marchands d’armes en d’autres chacals, ceux qui écrasaient sa jeune conscience, piétinaient sa compassion, broyaient son ardent désir d’agir pour tout humain en détresse, ce fameux humain qu’elle était devenue en leur achetant de la blanche au prix de sa douce peau de blonde, elle, née de bourgeois lisant l’Obs tous les jeudis et chaque jour un journal nommé Libération.
qu’alors il n’y a pas de justice en ce bas monde, bien sûr qu’on le sait, chacun humain se courbe sous le poids des injustices commises à son endroit, ou celui de sa famille ou celui de son peuple ou celui de son humanité, on pourrait faire des listes infinies, les élans vers les uns cassés par les autres, réprimés à mort, mais quand même on veut le dire, la Justice on en a écrit les lois, on l’a définie, on la connait, ce qui est écrit sera, on la rêve, on l’aura.
et puis c’est enfin que la jeune femme sera vengée, dans un autre temps, un autre état, mais il ne peut pas ne pas arriver que les hommes naissent libres et égaux en droit, c’est une nécessité, c’est le combat contre les chacals, il y aura encore des arbres malgré ceux qui ont écrit au bord de la route pendons les écolos pendant qu’il y a encore des arbres, ceux-là auront disparu dans le béton, les chacals encerclant Amandine deviendront des peaux sèches pendus aux branches et criant à l’aide, les autres viendront et ne les regarderont même pas.
Merci, Valérie, pour ce beau portrait. Pas très drôle, mais très . « passée de jeune révolutionnaire en baskets et veste kaki surchargées d’écritures et de signes de paix à poupée de luxe », métamorphose impensable en effet et pourtant qui existe.