
– qu’il était
tout maigre, tout fragile, ou du moins paraissait-il tel aux yeux des autres promeneurs, dans sa redingote élimée, arpentant les allées du parc, montant, descendant les escaliers appuyé sur mon bras, tournant en rond mais sans vraiment en avoir conscience ou plutôt s’en moquant, regardant autour de lui, scrutant le détail, refusant de s’asseoir, vous devriez pourtant, repoussant poliment mes invites d’un ça ira murmuré comme une confidence ou comme s’il n’était pas là, occupé ailleurs, enveloppé de pensées lointaines, de celles qu’on croit être des souvenirs mais qui en réalité ne sont rien, en tout cas dont lui paraissait résolu de ne dire rien, tellement le temps avait fait de lui, dans sa redingote élimée, un revenant.
– et surtout
avec quelle insistance il posa son regard sur cette façade décrépite et l’embrasure murée de ce qui jadis avait dû être une porte et qu’il était le seul à voir à présent parce que ce que fixaient ses yeux, deux grands yeux bleus écarquillés, comme des soleils mais derrière des strates de brumes cotonneuses — et il s’était arrêté brusquement, et il demeurait figé, comme tétanisé, je le sentais à sa main qui agrippait plus fortement mon bras — était une haie d’arbustes taillée au cordeau par le jardinier du parc mais le savait-il ou faisait-il semblant, comme il arrive qu’on se mente à soi-même pour prolonger l’illusion, je ne saurais jamais quant à moi ce qui le traversait dans ce moment, quel air il respirait, quelle odeur, quelle couleur de ciel, quel lieu sa mémoire cherchait à reconstituer, un quelque part de lui seul connu mais… où ?
– de même
il appuyait maintenant ses avant-bras sur la balustrade du belvédère, faisant mine de se souvenir mais son regard trahissait sa déconvenue, la réalité du fragment de ville qu’il dominait pourtant du haut de la butte semblant lui échapper comme le sable glisse entre les doigts d’un enfant jouant avec mais regardant déjà ailleurs, dans la direction d’un horizon limpide, à l’abri de tout soupçon, il l’avait peut-être une fois touchée, cette rugosité aréneuse, il y a longtemps, mais ce n’était pas cela qui l’occupait en ce moment, il cherchait plutôt une trace, m’affirmant avec une forme d’assurance dans la voix, jetant sa main comme par dépit vers un au-devant flottant dans un vide qu’il y avait là une rue autrefois, qu’il n’était pas fou, qu’il ne rêvait pas, qu’il y avait bien une rue, là, autrefois, entre les réverbères, au bas de l’escalier, et ses mots s’accrochaient à la rampe, et le timbre de sa voix se faisant soudain plus rugueux, il se mit à frapper rageusement du poing sur la rambarde, m’avouant que c’était dans cette rue, là (il la montrait du doigt), qu’il avait grandi, et je sentais que son regard se perdait, sa main dessinant des cercles désespérés dans le ciel, mais il paraissait si sûr de lui, n’en démordant pas, il n’était pas fou tout de même.
– qu’alors
stupéfait, peut-être même anéanti par la vue qui s’offrait à lui, il avait pris sa tête dans ses mains comme pour cacher son visage et j’avais vu ses paupières se refermer et des larmes s’écouler sur ses joues en suivant le tracé irrégulier de ses rides,
– et puis
la nuit tombant, nous avons redescendu les escaliers, traversé le parc en sens inverse mais il ne prêtait déjà plus attention à ce qui l’entourait, comme s’il venait de tourner brusquement une page, et je sentais sa main sur mon bras, sa main qui tremblait sur mon bras, c’était un tremblement léger, plutôt un frisson, comme si quelque chose d’enfoui cherchait à ressurgir, ce ne sont certes pas les souvenirs, pensai-je, qui s’expriment ainsi, mais allez savoir, moi-même je ressentais un trouble dans la proximité de ce vieil homme claudiquant près de qui j’éprouvais la sensation étrange de ne faire qu’un avec lui, comme si nos corps s’étaient agglomérés l’un à l’autre, c’est cela, peut-être, qui s’est produit, nous serions devenus à notre insu un conglomérat de corps sans os ni chair, un corps de matière décomposée, un corps sans consistance, nu, et que l’auteur aurait fini par supprimer, de sorte que ne subsiste dans son récit aucune trace de cette scène au parc, rien, ni rue, ni façade, ni porte, ni souvenir.