arts de la fiction #04 | aider le temps à se dérouler

– qu’elle restait accroupie devant le ciel, la main collée à la roche où elle cherchait moins un appui qu’une compagne, aussi immobiles l’une que l’autre pendant que diminuait l’éclat de la steppe et que le pointillement de la nuit, après s’est levé, disparaisse au son craquant du feu, dont peu à peu chacun s’approchait, les paupières lourdes de la journée, les muscles aspirant au sommeil, qu’elle s’approchait avec retard sur les autres, avec sa main abîmée et que jamais elle ne s’asseyait en bordure du foyer, mais sur la peau d’ours que tour à tour sa petite-fille et son petit-fils avaient l’honneur d’épousseter et son bras les entourant avec tendresse savait le moment exact où desserrer l’étreinte et les laisser filer pour que l’amour n’étouffe pas la liberté, et que la contrainte n’étouffe pas l’amour

– et surtout ce n’était pas son rôle d’allumer le feu et encore heureux, elle serait bien en peine, mais déjà lorsqu’encore en pleine possession de ses deux mains son don s’était révélé une première, puis une deuxième fois, la tâche lui avait été interdite, la haute stature de son père, son visage entouré de fourrure de renard, son regard sur elle, si fier, et ses traits où l’inquiétude le disputait à la fierté, tout resterait gravé à jamais dans sa mémoire et dans les temps qu’elle aidait depuis lors à dérouler, et veiller sur le foyer fut confié à son cousin, et plus tard son infirmité ajouta à son aura dans le groupe

– de même ne pouvant plus chasser depuis son accident, elle dont la viande préférée était le lièvre, même plus encore que l’isard, savait se tenir immobile comme un arbre foudroyé, avait inventé un langage de peu de mouvements, un clignement, un signe, à l’attention de celui ou celle qui désormais lui servait de bras, et aussi un moyen de retenir les odeurs de son corps afin de leurrer le gibier, du moins les enfants le croyaient

– qu’alors à l’entrée de l’abri d’automne, en fouillant du bâton dans les braises, elle avait ressorti intacte la canine de loup perforée qu’ils s’étaient tous mis à chercher la veille quand le fil avait rompu et qu’elle était tombée de la veste, et que leur étonnement à tous de la voir retrouvée sans qu’elle se soit carbonisée allait accroître leur admiration pour sa magie, alors que, pour une fois, elle n’y était pour rien, mais comment laisser le hasard interférer avec sa vie – de l’autre côté de la rivière, sur un ciel gris blanc, se détachait un troupeau de bisons occupés à gratter du sabot le blanc gris de la plaine, son sol qui resterait gelé, la saison le voulait, les graminées avaient jauni et sa main valide ne cueillerait plus beaucoup de fruits

A propos de Laure Humbel

Site internet : Sur mes tablettes, laurehumbel.fr. Dans l’écriture, je tente de creuser les questions du rapport sensible au temps et du lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle. Un élan nouveau m'a été donné par ma participation aux ateliers du Tiers-Livre depuis l’été 2021. J'ai publié «Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie esclave romaine», éd. Sansouire, 2016, illustrations de Jean Cubaud, puis «Une piétonne à Marseille», éd. David Gaussen, avril 2023. «Ton Nombril» et «BigBang» (Toutàlheure, 2023 et 2024, illustrations de Luce Fusciardi) sont des albums pour les tout-petits qui forment un diptyque sur le thème de l'origine.

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