# arts de la fiction # 05 | depuis la porte d’entrée

Assise face à l’entrée de la maison d’habitation dans l’enceinte de l’ancienne ferme cernée par la forêt, la passagère pose son pinceau. Dans la lumière tranchante de l’été, elle vient de saisir granit et ombres de l’encadrement avec les battants blancs de la porte elle-même, dont les deux poignées en rosace répondent aux losanges noirs dans la partie haute. Ou plutôt elle vient d’être saisie par l’urgence de la porte appelant sans délais le geste de l’aquarelle. La porte est vivante, elle sait. Non loin d’elle, les stagiaires de la potière dont l’atelier se trouve dans la partie gauche de la maison murmurent près d’une ancienne fontaine dont la tête laisse couler un filet d’eau fraiche. Les échanges sont doux et chacun parle de ce qu’il a décidé de centrer sur le tour ; certains lisent devant une ancienne grange pendant la pause avant de retrouver la présence attentive de la potière-céramiste qui les guide. La passagère, porte de papier en main, se dirige vers l’entrée de la vieille demeure, construite pour affronter les étés brûlants et les rigueurs de l’hiver dans le Pilat, sur le flanc Est du Massif Central. Dans la pénombre de l’entrée, une petite fenêtre filtre la lumière qui auréole les porcelaines et autres coquillages lustrés, mêlés à des céramiques aux nuances de graines et de mousses étoilées.  A gauche une porte donne sur un grand salon lambrissé   et en face, à droite du bref couloir, c’est le pendant : on devine une petite salle à manger, chaleureuse elle aussi. En face, un lourd escalier mêlant bois et soubassements de pierres s’élance vers les chambres. Premier carrefour en bas :  flotte un parfum d’encens sauvage mêlant huile de lin, laine tout juste cardée, bois résineux, lavande brûlée, et potée mijotant pour les présents.

La nuit a fait refluer à l’intérieur tous les hôtes. Dans la haute cheminée, une bonne flambée éloigne le froid qui s’est invité d’un seul coup. Près d’un vieux fauteuil de famille au pied du tableau de l’ancêtre austère fumant dans son cadre lorrain une pipe longue, un coffre contenant une centaine de lunettes- loupes vient d’être ouvert par le cousin de la passagère. Son père semait partout des lunettes par peur de ne pas les trouver à temps quand des formules lui venaient à l’esprit pour les mélanges d’oxydes et de cendres que sa mère la potière cherchait à fixer afin de retrouver les nouvelles transparences de ses créations au sortir du four à haute température. De l’autre côté de l’âtre, les jeunes rient en parlant de la balade du côté de la scierie, d’une colonie de girolles orangées ou du fantôme de l’écuyer qui certaines nuits fait du bruit dans la pièce attenante. Il parait même qu’il joue du piano mais on soupçonne le chat d’arpenter le clavier quand tout le monde dort. La salle du fantôme communique aussi avec la cuisine : l’ancien et le moderne s’y conjuguent. Il faut pouvoir entreposer des vivres pour les stagiaires ou pour la famille de passage et aussi pour affronter la neige glaciale qui isole la vieille demeure, la potière désormais veuve refusant de fuir le grand froid . De l’autre côté, dans la salle à manger, les bols magnifiques fument : la soupe à l’oignon est prête et déclenche tout ce qui se dit autour. Quelqu’un prête l’oreille : on entend les loirs cavaler follement sous le vieux toit. Ils s’expriment dans le noir. On fera avec.

C’est l’aube parfumée aux sapins, celle qui infuse au plus profond de la maison. La passagère a dormi à l’étage dans la chambre du cousin apprenti luthier qui achève sa formation dans la capitale ;  elle s’apprête à reprendre la route. Elle aime tellement se lever quand tout le monde habite encore le creux du sommeil. Par la fenêtre entr’ouverte, elle boit à l’oreille l’eau de la fontaine presque intemporelle. Le ciel est chargé, il faudra faire avec quand elle en sera au pouce levé, en direction du col de la République, qui donne accès à la vallée du Rhône, puis au rêve de rencontrer le poète. Pour l’instant, elle écrit un message simplement reconnaissant à sa tante potière aux yeux de ciel. Puis elle feuillette les livres de son cousin, tous consacrés à la lutherie et à l’histoire du violon. Pris par un désir semblable à une certitude, il avait taillé dans le bois des résineux avoisinants deux violons miniature -l’un donné en partant à sa mère potière, l’autre qu’il avait sorti de sa poche sans un mot quand le luthier reconnu lui avait demandé quelle était sa motivation.  La passagère descend le grand escalier sans faire de bruit, referme doucement la porte de l’autre monde, après avoir rangé l’aquarelle dans son sac à dos. Je ne sais pas si elle trouvera ce qu’elle cherche. Seules les traces font rêver. Elle y va. Et moi je reste, accroché aux murs, à l’escalier, à la vieille cheminée, à l’atelier, à la chambre de la potière qui va bientôt disparaitre, c’est écrit. D’ici là, c’est plus fort que moi, en pleine nuit il faut que j’ouvre le couvercle du piano et que je joue ma partition.

A Mich.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

Un commentaire à propos de “# arts de la fiction # 05 | depuis la porte d’entrée”

  1. « la passagère pose son pinceau. »
    « elle vient d’être saisie par l’urgence de la porte appelant sans délais le geste de l’aquarelle. La porte est vivante, elle sait. »
     » Son père semait partout des lunettes par peur de ne pas les trouver à temps quand des formules lui venaient à l’esprit pour les mélanges d’oxydes et de cendres que sa mère la potière cherchait à fixer afin de retrouver »
    beaucoup aimé passer ici et respirer ces traces

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