J’ai 35 ans. Je suis morte il y a trois jours.
Cette nuit-là, les éclairages de phares de voitures de la place, n’ont plus traversé les persiennes de notre petite maison de banlieue. Leurs contours brisés ne se sont pas faufilés par les lattes de nos volets, n’ont plus frôlé les murs de la tapisserie ternie du rez-de-chaussée, n’ont pas disparu en bout de course dans le cadran sombre de la télévision éteinte du salon.
Il n’est que huit heures. Il fait déjà chaud. Les yeux rougissent, les miens auraient voulu ne pas rester secs. Tous entourent ma dépouille impatients de sortir de la chambre funéraire. Derniers tapotements des doigts de mon fils en guise d’adieu sur le drap mortuaire. Concilier une vie de famille et ce métier de routière ? Ce métier, et l’écriture ? Je me suis partagée. Pierre son père, mon garagiste, a toujours été dans mes pointillés.
Défilé silencieux de tous vers la lumière. Un peu plus tard, coude à coude, la membrane humaine de mes endeuillés se déplie sur le cailloutis de l’allée B25 du cimetière. Je ne vois plus, mais devine en contre-plongée au-dessus de mon trou excavé, les ombres de visages connus et éplorés, leurs silhouettes noircies par quelques rayons de soleil. J’aurais bien emporter avec moi la photo de cette brochette d’humains vivants. Pas si simple de rester muette face à eux, même couchée, même morte, mais aucun regret pour la photo. Elle aurait été en contre-jour. Tout ça, une scène réelle ou irréelle ? Quand j’écrivais, je ne savais jamais vraiment faire la différence.
C’est l’heure. Au fond de mon cercueil de 170 centimètres de long – c’est ma taille – dans la clarté innocente du jour, je ne regrette pas de ne plus pouvoir me retourner. En cet instant la nostalgie aurait pu m’assaillir, mais je ne sens rien. Ne plus vivre, c’est vrai, je trouve ça curieux. Et, je commence à réaliser que, ça, ne voyagera sans doute pas avec moi dans l’au-delà. Un peu comme une panne qui ne trouvera jamais plus à se réparer. On s’est avancé un à un vers mon corps spectral, on m’a lancé des roses. Mes yeux fermés, ne voient plus – je trouve d’ailleurs ça curieux – chacun à son tour, à sa manière, dessine ce dernier geste.
La voix de mon fils traverse les bruissements de sandales hésitantes – une voix si présente. Il me lit à haute voix. Il ne récite pas mon texte – il le dit. Comme lui, mais dans mon camion, je lisais souvent à haute voix – sans jeu de mot- pour sentir si mon texte tenait la route. Chaque soir, je me calais sur la banquette de mon poids lourd à 3 essieux, un 27 tonnes 300 qui faisait toute ma fierté, et derrière mon rideau tricoté-mains, j’écrivais et me lisais.
Ecrire, comme me déshabiller. Exister nue. Seule au fond de la cabine-couchette de mon camion, j’ose. Jamais compris ce que je cherche là, quoi et pourquoi j’écris. Mais, je cherche ça toute la journée. Est-ce que j’écris pour penser, pour rester libre ? J’aime et j’ai besoin de cette solitude. Ecrire sur mon téléphone, sur un bout de papier – des instantanés, des petits riens cueillis au coin d’un parking, d’une rue, ou dans l’allée d’un supermarché. Le regard usé d’une dame à grosses lunettes et celui penaud de Chausson son chien à chaque instant houspillé ; le sac boursouflé contre un ventre enceint – que contient-il ; les rouleaux de fumée sortis de la bouche d’un jeune homme assis sur une balustrade, et vers lui, cet œil en coin résistant à l’alléchante cigarette. Oui, mais, je veux que mes histoires soient plus que ça, plus tordues aussi, et néanmoins qu’elles tiennent debout. Je veux justement écrire cet équilibre précaire. Ce que j’en ferai ?
Mes parents n’ont pas compris. Va pour une fille camionneuse, mais une « intello » ? Pierre m’a initiée à la mécanique. J’ai appris à réparer mon vélo, puis ma mobylette, j’ai gagné mon premier argent de poche. Un jour, seule, j’ai entrepris un voyage par l’inter rail au travers de toute l’Europe. En rentrant, j’ai décidé de conduire plutôt que d’être conduite. J’ai eu un enfant et aussi sec, j’ai pris la route au volant d’un camion longue distance.
Les mots souvent – se murmurent dans le flou du matin. Si je ne saute pas de mon lit, si je ne les attrape pas immédiatement, ils m’échappent. Un petit bout de dire, ça disparaît en quelques secondes. C’est comme une ligne blanche qu’on dépasse, le temps d’une absence à soi-même. Cà vous prend de vitesse – l’autre véhicule, un autre 30 tonnes vous double – et, cette seconde-là aura suffi – soi dessous, brisé votre tronc cérébral, coupés votre lobe occipital et votre souffle vital – perte de connaissance, pompiers, etc. Ça se joue à ce rien l’accident. L’écriture aussi. Plus qu’une panne, tout à coup le grand vide.
Je veux révéler des instants comme ceux-là, même si je ne comprends pas pourquoi, même si je ne sais pas encore ce qu’ils me soufflent. Hier par exemple, le temps d’un feu rouge sur le périphérique en direction de l’Espagne, ce rêve qui a resurgi – un lierre grimpant, le seul point de lumière d’une lourde façade pierreuse de masure. Le lierre a disparu subitement, suspendu à des nuages de cendre. Le feu venait de tourner au vert. J’ai sursauté. Ce vert, ce mouvement, ce silence en moi, les raconter ? Gloser sur ce qui n’a l’air de rien, ne vous dit rien, encore ?
Il reprend son souffle, mon fiston. Petite parenthèse, le temps de me raconter.
Ma mère, ça lui a pris du temps de refouler sa honte de ne pas avoir assez lu, de reconnaitre ça, d’apprendre même à partir de ce sentiment d’impuissance. Elle acceptait de mieux en mieux ses griffonnages, me les lisais parfois. Ecrire, elle s’y collait vraiment : par où ça commençait, par où ça freinait, d’où venait la bascule ? Volatile et versatile les déclics, elle le savait… Une panne, suivie d’un jet euphorique et d’une panne à nouveau. Elle rusait avec cette inconstance, soufflait, se détournait – le temps de dévorer un plat tout huileux dans un restoroute, de rôder dans les allées d’une station-service histoire de marcher un peu, ouvrait en sifflotant sa fenêtre pour prendre un bol d’air d’autoroute. Et puis, son temps de service effectué, elle se ruait sur sa couchette, et recommençait à écrire.
J’aimerais écrire des mots qui relient fortement des êtres entre eux, par exemple, face à un danger commun. Seconde après seconde dans une situation ordinaire, ils s’en sortiraient, créeraient entre eux sans voir venir. Mais, souvent quand m’effleure l’idée que je tiens là, le fil d’un récit, quand par bonheur les touches se remettent à crépiter sous le petit faisceau de lumière de ma cabine, alors, il peut advenir qu’une sombre voix vienne me stopper, un sale fantôme qui susurre – tout cela a déjà été écrit, si bien écrit, alors à quoi bon ? – J’ai trouvé comment l’éloigner. J’en appelle à, l’utopie. Non rien d’abstrait à ce mot. Les mots sont concrets. Je ferme mes oreilles. Je lui fais une grimace à le faire fuir. A son départ, je ricane, me cale encore mieux contre mon coussin. L’utopie m’invite ainsi à créer contre l’empêchement et avec mon désir. Avant tout, un entrainement, une pratique quotidienne, elle me dit.
Ecrire ça la réparait ma mère, tout autant que ça la blessait. Elle raturait, elle effaçait, elle recommençait, ça inondait son écran. Plus c’était presque là, plus ça peinait, plus ça exigeait d’elle. Cette « marinade » à bout de doigts devait jaillir.
Il savait tout cela mon fils ?
Non, je ne voudrais pas écrire de simples réminiscences d’enfance, non plus. Je les ai déjà bien trop souvent racontées. Cette balayeuse de rue qui frottait son trottoir londonien, et rassemblait des petits tas de vieilles poussières au rythme des cloches de Big Ben. Petite, perdue et aucun mot pour le dire dans sa langue – mon regard tendue vers elle avait espéré qu’elle m’indique mon chemin – elle avait relevé la tête – et j’avais découvert dépitée qu’elle louchait, que je ne pourrais donc pas compter sur ces yeux pour retrouver mon chemin … Encore raconter ce grand moment de solitude ?
Cette autre histoire, non plus je ne l’écrirai pas : je faisais l’école buissonnière sur le quai Pontonniers, je passais devant un clochard sous son platane centenaire. Je me cachais pour l’observer, restais là hypnotisée, en essayant de deviner pourquoi sans relâche il remuait ainsi des cannes à pêche récupérées on ne sait où. Jouait-il au chef d’orchestre, ou était-ce une langue inconnue qu’il partageait avec le vide ? Et puis, ce jour advint, où ces gestes stoppèrent net. Lui, et moi derrière le tronc du platane, venions de voir un manteau vert et moutonneux tomber de vélo. Des jambes toute poilues en dépassaient. Une femme à longue natte – tout rousse la natte – était arrivée en courant de la passerelle, s’était aussitôt accroupie, puis enroulée avec précaution dans le manteau vert. Elle chuchotait à l’oreille de « la vieille » des mots en alsacien.
« Et, celle-là, non plus décidément je ne la raconterai pas, ma naissance là-bas, c’est trop compliqué. Quelle légitimité à empoigner par les mots, le fracas de millions d’âmes flottantes, l’effroi, la vengeance dans le sang, toutes ces choses de l’exil – appartenances, déchirures, chocs ? Vouloir nommer le deuil qui ne sait voir que sa propre souffrance et se répéter ? Redire ces imbroglios historiques et politiques ? Non, je préfère écrire que là, je serai vraiment en panne pour écrire, je ne veux donc pas écrire ça, mais c’est déjà ça de le dire.
Je vois bien que la terre me recouvre, peu à peu. Pas sûr que je puisse écrire dorénavant.
Quoique.
Avec du retard et depuis Madrid !