Carnet individuel ⎮ Elodie Schaaff

#01 – De l”imprévu Des mots dit par une autre “je me suis réduite”. Sensation imprévue, émotion vive. Comprendre soudain pourquoi l’air te manque parfois, tes bras ne s’ouvrent plus si grand, ton sourire est figé, tes yeux perdent la lumière. Pourquoi cette porte te semble si lourde, la fuite si difficile à prendre. 

#02 – Si loin, si loin Feuilles de platane semées en pas japonais sur le trottoir. Rousses, raides, sèches en attente d’un souffle pour se blottir l’une contre l’autre. Tapis orangé aux motifs parcellaires de jaune, de vert, de rouge de la cour voisine. Image d’une allée, si loin, si loin, jonchée d’un extraordinaire amas de feuilles en tapis moelleux. Une petite silhouette, au contentement radieux, avance, pieds invisibles, les trainent sans doute … emportant des sons et des odeurs d’automne.

#03 – Il aurait fallu Ombres feutrées, brouillard blanc transpercé de halos dorés.Traversée de la ville apaisée, calfeutrée dans un silence ouaté. Dans la nuit, regard attiré par une fenêtre à la lumière voilée. Il aurait fallu sonner, prendre l’escalier, entrer. Respirer l’odeur bienfaisante du diner. S’inviter pour profiter de la conversation animée. Garder, précieusement, à l’abri, la chaleur du foyer. A ma fenêtre ce soir, il n’y a que le noir.

#04 – Phrase de réveil Dimanche silence dimanche bourdonnement lointain du train dimanche silence dimanche craquement vivant de la vieille armoire dimanche silence dimanche volet roulant de la fenêtre voisine dimanche silence.. 

#05 Ciel de lundi

8h15 dégradé de gris froissés, fissures claires, spirale croassante en battements d’ailes noires, devant, des trainées blanches dérivent la lumière en éclats.

8h30 une brèche bleue s’ouvre devant mes yeux, trouée en zigzag, se perd, submergée par le gris noir qui gagne la bataille. Je reste à l’affût…  

10h26 dilution, effacement, la couleur en aplat une étendue étirée comme un chagrin, une tristesse sans larme. Porter le regard, masses moutonneuses gris et lumière en ombre comme des vagues, noyer la montagne loin, si loin.

12h28 à l’écran du réel, ciel gris qui dégrade de l’asphalte vers l’acier, trainées blanches à l’horizon pour partir en fumée aux dessus de mes yeux. A l’écran de veille, ciel bleu délavé à nuages, souvenir de novembre 2021, une île entre le vent et sous le vent, un jeudi au levant … contraste.

14h35 Gris délavé, le ciel s’épanche, répand sa tristesse du début de semaine gouttes épaisses sur la ville morne.

#06 Personne d’autre que toi n’aurait remarqué que

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué que tu trouvais là, à l’abri du tiroir, des regards moqueurs, des regards voyeurs. Je me suis réveillée avec l’image de ce que je cherchais sans en avoir conscience. Je me suis levée, suis allée regarder et tu étais bien là, je t’avais oublié.

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué que le théâtre Poche Ruelle niché dans un bâtiment de zinc aux couleurs pastels, avec sur sa façade le nom d’hommes prestigieux (Molière Racine Anouilh Shakespeare Goldoni Schiller Brecht Marivaux… ) n’affiche celui d’aucune femme.

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué que l’interdit se niche parfois au détour du commun, de l’absence.  Un locataire qui fume dans l’escalier, se sert de l’espace laissé par un barreau disparu de la rampe, comme d’un cendrier. 

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué que les oiseaux qui piaillent bruyamment, dans les platanes devant mes fenêtres, virevoltent chaque soir, pour je ne sais quelle raison, au soleil couchant.

#07 Visages d’un trait Profil découpe précise frange tranchée nette nez légèrement relevé oreille délicate bouche enfouie sous 3 tours d’une écharpe à carreaux | marin d’eau douce cheveux blancs maniérés yeux bleus encadrés derrière de larges lunettes carrées noires nez rose bouche noyée dans une barbe blanche en éventail soignée | Cheveux qu’un serre-tête tire en arrière front lisse nu mouvement pendulaire de la tête œil œil et demi demi-bouche  bouche s’ouvre se ferme se déhanche.

#08 Les noms c’est du propre Orion Perraudin Fréderic Engel-Dolfus François Frey Marie-Pascale Péan Franck Lemay Genri Fais Roger Salingro Claude Hefter Louis Pasteur Georges Steinbach Auguste Wicky François Spoerry Paulette Schlegel John Muir Aurore Buffart Joel Poncet Christophe Bouilhol Antoine Sanchez Fredo Krumnov Alfred Wallach Henri Schwartz Huguette Dreyfus Louise Ecklé Salomon Grumbach

#09 Ne pas s’attarder sur

Ne pas s’attarder sur les corps sans murs allongés sous les arcades de la place de la Liberté / ne pas s’attarder sur les feuilles sans arbre posées sur le rebord de la fenêtre, ne pas s’attarder sur la silhouette sans visage prête à partir en voyage avec tous ses bagages / ne pas s’attarder sur les voix sans corps aux mots emportés par le vent / ne pas s’attarder sur le flot sans issue de voitures entre la feuille du bégonia et l’éclairage urbain / ne pas s’attarder sur le bruit de pas et de clés du couloir sans présence je ne le.la connais pas / ne pas s’attarder sur les oiseaux noirs sans tête dans les arbres du quai / ne pas s’attarder sur les nuages gris sans avenir pour aller aspirer le bleu du ciel / ne s’attarder sur l’eau du canal sans vagues reflets tristes d’arbres fluets / ne pas s’attarder sur tous les instants disparus poursuivre le temps du jour présent.

#10 Pendant que

  • Pendant qu’ils s’installent dans le train, s’imaginent-ils que je rêve d’un voyage en Orient-Express ?
  • Pendant que se compose la fleur en poussière de thé au fond de mon bol, les jardins extraordinaires emportent-ils toujours l’imaginaire des promeneurs ?
  • Pendant que les oiseaux s’éloignent à tire d’aile, les toits de la ville rêvent-ils à des destinations lointaines ?
  • Pendant qu’elles courent sur le sentier balisé, y aura-t-il toujours plus de femmes pour faire la diagonale du fou ?
  • Pendant que les nuages envahissent le ciel, les enfants se demandent-ils qui a éteint le soleil ?
  • Pendant que je regarde passer l’avion dans le ciel, je m’imagine le chevaucher en cow-girl des grands espaces.
  •  Pendant que j’écris ces mots, l’onde légère en surface du canal imagine demain écume de l’océan.

#11 C’est dimanche Une photo ancienne (vu il y a peu de temps), des petites filles (je suis l’une d’entre elles) alignées devant une plus grande, imitant la maîtresse, faisant semblant de leur apprendre à lire, avec en main des livres de mauvais papier jauni, (souvenir de leur odeur semblable à la vieille cave de la maison de vacances de mes grands-parents), parfois même à l’envers. Je me suis souvenue, de mon entrée en CP, de cet appétit effréné à savoir lire, de ce sentiment de puissance face à ce monde nouveau qui s’ouvrait devant moi.

#12 La grisaille, les dessous Clair-obscur bleuté de la chambre, les sens s’éveillent à cette lumière annonciatrice du jour nouveau, les yeux mi-clos, l’ici et maintenant du mental qui revient d’où ? Les mots qui cherchent à se faire jour, disparates, nébuleux, prémices du discours intérieur. Plus tard, le cahier, la page à l’écran, une proposition posée, griffonnée, raturée, comme un jus posé sur la toile, premier repère du travail à suivre (m’est revenue cette recommandation de mon professeur de peinture)

#13 Arrêter le monde Un chantier. Le ciel d’abord de gris comme une fumée qui attend la lumière. Une ouverture, un point de fuite vers la place, de chaque côté des immeubles bourgeois aujourd’hui unis par des arches de trois flocons de neige géants, attendent la lumière. Des barrières. A l’entrée de l’enfilade, un sapin posé. Un chariot élévateur le ceint d’une guirlande de points lumineux. Des badauds sinuent, s’infiltrent entre les deux, indifférents.

#14 Rien qu’une seconde Est-ce le temps que mettent les voitures à s’engouffrer dans l’espace ouvert, visible par mes yeux, accrochés, à cette invention du fluide routier, une portion de route et un demi rond-point, mon paysage urbain ? Les cygnes, en parallèle, sur le canal, ne franchissent pas la ligne dans le même temps.

#15 Cut up moi ça Je t’envoie les références Strasbourg, soirée découverte hypnose et PNL j’essaie de lire Karine Tuil par exemple tu me l’as déjà cité les deux dernières fois ahhh si ça t’intéresse tu regardes tu es sur quoi ? TikTok je ne pensais pas ça comme çà et je me dis il y a le marché de Noël moi j’ai Facebook Messenger avec un thermomètre pour la température je bloque sur ça j’commence les formations bon je vais faire quelques courses et retrouver mon fils franchement Caroline elle est très désagréable je n’ai jamais vraiment accroché elle m’aide à comprendre certaines choses ça fait du bien comme une séance de sport un psy qui t’aide mais il faut y aller toutes les semaines. ( propos recueillis au Temps d’une pause en tendant l’oreille à trois conversations de duos)

#16 Il fait froid, couvrons-nous Veste matelassée  sans manche orange masque bleu au creux du coude / parka orange à motifs beige clair pantalon sombre baskets noire et blanche / vêtement de signalisation haute visibilité en satin orange fluorescent pantalon veste et casque / manteau kaki capuchonné jean noir slim / veste grise chevrons, col noir velours, poignets noires velours pantalon gris chic à poche / lunettes rouges écharpe écossaise blouson cuir noir avec des boucles ouvert sur un pull noir court en dessous chemise blanche dépasse sur le jean à revers / béret marron brun pantalon bleu vert blouson en laine foncée / short noir maillot à large bande verticale une noire une bleue / combinaison de travail jaune en satin fluorescent épaules et capuche bleu foncé torse grisâtre /bottes en caoutchouc bleu moyen avec fourrure synthétique grise usée pantalon de sport rouge blouson camouflage bleu en camaïeu / blouson en boudin vert à l’horizontal /pull camionneur blanc cassé joueur de polo brodé côté droit / costume noir baskets usées coiffe indien en plumes rose fluo / Manteau comme en peluche ours écru col 2 poches en dessous gilet 5 boutons rose fluo / chemise blanche combinaison sans manche noire à rayures fines blanche / écharpe en roulée rose cyrien veste longue en laine mousseuse robe cache coeur bleu foncé à motifs roses blancs volants asymétrique/ pantalon de jogging noir à à 4 bandes sur le côté sweat noir 4 rayures milieu du dos horizontale / casquette motifs capuche noire  blouson noir /bottes noires doudoune aux genoux à capuche / manteau petits carreaux bleu pale et marron pantalon décoloré vert baskets rose doré brillant

#17 Petits embellissements bienvenue Usage du canal. Des chaises longues toboggan l’été, équipées de bulle transparente l’hiver pour suivre le fil de l’eau dedans quand il fait beau, les ronds dans l’eau dehors quand il fait froid. En décembre la transformer en flocons de neige pour permettre aux enfants de faire des bonhommes et des batailles.                                                                                                                                                                                                       Usage des arbres du bord canal. Mettre des cabanes dans les arbres pour loger les sans clés, les sans train, les sans horizon, les sans amour, les sans rêves…y faire briller une flamme pour signaler qu’elle est occupée, qu’il convient de se faire inviter ou d’aller à la prochaine.

#18 Recopier c’est facile “Passage secret vers l’ailleurs Je n’imagine pas voyager sans lire. Pendant des années, j’ai trainé avec moi des valises qui étaient remplies pour plus de moitié de livres. Je déchirais parfois les pages, ou séparais la reliure d’un ouvrage en section, au fur et à mesure de ma lecture afin de m’alléger. J’abandonnais certains exemplaires dans les auberges, les hôtels, les gares, les librairies d’occasion. C’est ainsi que j’ai donné à une librairie de Téhéran plusieurs Fred Vargas appartenant à ma mère, au grand désespoir de celle-ci lorsqu’elle s’en est aperçue.”

Après-midi gris et terne, brouillard atone, TER 200, siège en velours bleu foncé, je sors de mon sac à dos rouille, l’ordinateur portable, et ce livre à couverture violette et bandeau vert pomme, emporté hier, page ouverte au hasard,« attention mesdames et messieurs le départ du train est imminent, je vous rappelle qu’il est à destination de Bâle, je suis Xavier votre chef de bord accessoirement contrôleur, arrivée à Bâle à 17h50 si rien ne s’y oppose… ». 

#19 Transaction Un petit sac gris foncé soigneusement fermé, quelques vêtements usagés, pour prendre prétexte à la sortie, le dépôt dans la benne, échange de chair contre métal pour le faire disparaître à l’intérieur, épargner (peut-être) la planète. Sur la vitrine close, un Black Friday étiré en lundi sombre.

#20 La scène est muette (mais vaut son prix) Assis sur le trottoir, carton et couverture en dessous pour isoler du froid, le gros chien aux yeux humides, éléments de chaleur dans ce va et vient anonyme de pieds chaussés, de jambes habillées, passants, les regards à hauteur de vitrine. Décor de Noël, des chants venus des arbres, un corps parfois se plie vers le petit réceptacle devant, pose une ou des pièces qui rejoignent celles déjà là, encouragement muet aux suivantes. Trois ou quatre paroles, transaction de menue monnaie.

#21 Faire bouger les choses Cesser de le dire à chaque passage, s’arrêter, les prendre finalement. La nature en tentative de les cacher, vainement. Claquement de la couleur à l’oeil obstinément, marqueur d’indigestion de la consommation. Provoquer le mouvement. Absence minuscule, elles.eux, susciter l’étonnement de ne plus les retrouver chaque jour.

#22 On remet ça, mais avec un livre (à perdre) Prendre “Une histoire de bleu” de Jean-Michel Maulpoix. Faire lien avec la paire de chaussette au bleu si lumineux, pour un cadeau, à laquelle j’ai résisté hier (j’ai pris la grise). Le déposer sur un banc, sous un ciel blanc, devant les eaux mouvantes du canal, (r)appelle une promesse de la mer, si loin. La gare plus proche  lui offrira peut être la perspective du voyage. “Il n’est rien que l’on puisse enfermer dans un livre. C’est pourquoi ces mots vont et viennent : cet encombrement, cette pauvreté, ce bruit insistant de la langue, le coeur en nage, l’âme en alarme, cherchant à se loger…”Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Mercure de France, p.154.

#23 exercice avec dénombrement S’arrêter, filmer 6 secondes, prendre une photo, filmer 3 secondes. Quelle durée en seconde pour faire ces différentes actions ? En compter 2 sur le trottoir et 2 de plus dans le caniveau. 1 machine à dents et au long cou grignote avec application un vestige urbain, éventré, éviscéré. Il en reste 4 en façade, 15 qui offrent encore du vide, 25 de différentes couleurs et 11 dans un enchevêtrement de ferraille comme suspendus. Combien de vies abritées dans cette béance énigmatique ? 

#24 salle d’attente Une boite en verre, murs, porte, s’ouvre, se ferme, automatisme que chaque curieux faisant les 100 pas sur le quai, déclenche, attiré comme par le paysage à la fenêtre. Salle d’attente entre la voie 2 et la 3, dedans, un jeune couple l’un sur l’autre, abri du froid et des amours débutants, sacs à dos enchevêtres sur le sol, des femmes avec des valises à roulettes faisant une bonne moitié de leur hauteur, en étape vers plus loin … Un écran et sa litanie d’horaires et de destination … Attendre dans l’attente de ceux que l’on ne connaît pas, attendre pour absorber de quoi alimenter son imagination, attendre dans l’atmosphère des adieux, pour longtemps ou quelques instants, attendre dans la perspective d’un voyage extraordinaire ou simplement immobile… 

#25 fragment du corps Frottement du temps — user la douceur extérieure — taches comme des écailles — creusement au bout des doigts — des tiens — de ceux que tenteraient une caresse — prendre du relief — les aspérités de la paroi — la peau comme une enveloppe fripée — boursoufflure — appuyer — compter le temps de la résistance — le froissement tient — la marque comme étiquette — du temps — enregistrer— se souvenir encore des baisers rêches de l’enfance — peau de pêche contre forteresse — vieillir —

#26 choses nettes, choses floues Le rayon du soleil comme un faisceau, transperce, le flou du ciel. Eclairage, le net des poussières entre la fenêtre et mes yeux. Elles dansent, s’étirent et flottent sans le contour. Le soleil s’éteint, fait disparaître ces choses. Dans le lointain, les arbres composent un tableau, des couleurs, des tâches. Le jaune dans le flou, le flou dans le jaune sont des feuilles que je ne distingue pas. Le bleu, deux oiseaux, battements d’ailes, l’avion, au loin, un sillage dans le blanc. Combien de plumes ? Quelle compagnie ? Entretenir le flou de la vie.

#27 pas moi, mais mon double Tu as passé une étrange nuit, poursuivit par un rêve. Comment t’éloigner de toi-même pour ne plus ressentir, juste être ? Une composition toute en images qui ne veulent plus rien dire. Tu aimes t’imprégner de la proposition pour laisser infuser. Cette nuit, tu est devenue ce double capable de te mettre en garde contre tes sentiments.

#28 ruminé, rabâché, ressassé Détester ne pas dire répéter détester garder à l’intérieur détester transformer l’envie de mordre en sourire faire bonne figure chasser les pensées obscures les éclairs dans les yeux laisser traverser d’une oreille à l’autre soupirer dedans faire silence dehors s’éloigner pour ne pas risquer le langage de la face dire plus jamais et recommencer chaque année le courage viendra peut-être ou le regret qui sait quand ils n’existeront plus. 

#29 on aurait pas dû, voilà Toucher un point sensible, remontée du passé à intervalle régulier, chaque fois que la vie pousse la question, vie dans la vie qui échappe à l’histoire, petite chanson du coeur, pas dû rester il y a 28 ans … Ce serait comment maintenant ?

#30 fait divers, tout petit fait divers Trentième jour ­­| plus de 3000 pieds de vigne saccagés, 3 plaintes ont été déposées par 3 viticulteurs ces derniers jours, ils ont subi le même préjudice, des coupes qui rendent impossible toute récolte |3 véhicules se sont heurtés vers 21h40 sur la RD4 | 66 mois de prison pour un trio de voleurs marseillais, deux hommes et une femme ont été jugés en comparution immédiate au tribunal de M, pour des faits de vol commis le 30 septembre puis le 3 décembre | 

#31 de l’état du monde  

Signer, forme écrite du soutien à la colère, colère polie, bien élevée, qui dénonce, demande, propose, supplie pour un peu plus d’entendement. Signez, partagez, contribuez, suivre, des signatures pour 300 mineurs migrants abandonnés par l’État, des femmes, des hommes et des enfants qui dorment dans la rue, contre la suppression d’un festival de théâtre de rue, l’inaction climatique, les expulsions …  ces pétitions, des prière appelée supplication,  à quelle divinité les adresser ?

#32 les morts sont parmi nous Elles.ils que je connais parce qu’ils.elles s’affichent, s’écoutent, s’entendent, se regardent, se lisent, encore. Des morts dans ma bibliothèque et des vivants aussi, dieu merci. Les autres qu’on dit de la famille, fantômes discrets, en cendres dans le souvenir de ceux dont les pensées s’accordent, dans le profond de la terre, à visiter une fois l’an. Et puis, tapi dans l’ombre de la mémoire, la disparition précoce et violente, un nom banni de la conversation

#33 faire le vide Faire le vide, éteindre le mental, s’écouter respirer, juste le sang qui bat aux tempes, laissez passer les pensées comme le train au-delà de la fenêtre, sentir le déplacement, le dépassement, cahot, sursaut… douter de l’existence du vide, se demander ce que sont devenues les minutes de ce temps suspendu.

#34 ah ce serait une histoire pour … Le 20 rue de l’Est, un immeuble voué à la démolition. Petit à petit, béant, ouvert, offrant morceaux de papiers peints, carrelages, témoins de vie entre les murs. Murs grignotés, affaissés, des tas triés, acier, plâtre, bois … Démantèlement vibrant sous la mâchoire qui broie, déplace, aplatit. Des secousses pour faire disparaître. Je vis au 22 et les murs qui m’entourent s’agitent de ce qui tombe en poussière, pour se souvenir peut-être de ce qui était là.

#35 la panne, l’embrouille Les prénoms , les noms, cette difficulté lorsque je veux en parler, je les vois bien pourtant, je veux dire leurs visages, je les ai côtoyés pendant plusieurs années, parfois je les vois même écrit là dans ma tête et l’envie de me mettre sur la pointe des pieds pour y voir de plus près … trop flou … pas la bonne correction … je patiente … dans quelques minutes je serais capable de les dire comme si là dans le ciel de ma tête, c’était produit une éclaircie

#36 routines du lire écrire, et quoi faire mieux Routine ?  Accrocher les lambeaux de rêves, idées parfois obsédantes, je l’avais cette manière d’écrire de trois façons différentes juste le temps qu’il fait, envolée, absorbée déjà par la réalité. Ouvrir les yeux , parfois pour de la lecture, parfois les réseaux sociaux et mes mails . Lever, café, écriture de l’intime , chasser les pensées, laisser la place à la nouvelle journée.  Et depuis 35 jours, lire la proposition pour laisser maturer, prendre un ancien cahier à petits carreaux, moleskine, une légende, se lancer, des mots, des ratures, se recopier … laisser reposer. Relire , corriger, ôter , compter,  ajouter, me reculer pour mesurer l’effet graphique, copier, coller et envoyer.

#37 du par coeur

“Ecrire c’est tenter de savoir ce que l’on écrirait si on écrivait – on le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. mais c’est la plus courante aussi.”

Afficher sur les murs de cet appartement, de mon premier appartement, celui que je me suis choisis pour prendre mon élan, pour une nouvelle vie. Faire enfin connaissance avec celle que je suis vraiment, m’approprier cette ville, une librairie pour nourrir mes rêves d’enfant. Il y a presque dix ans, l’acquisition du 1 et une affiche au centre avec ces mots de Marguerite Duras. J’ai sorti mon carnet, je me suis attablée et commencé un processus qui se poursuit, ici aussi

#38 stratégies du rêve Du rêve, une quête, une conquête, une merveille à saisir, sans odeur, sans saveur, sans bruit. Pas de lieu, j’y croise des personnages que je crois connaître sans les reconnaître. Je voudrais les saisir pour garnir mon carnet, le réveil les chasse comme de vulgaires fantômes. Parfois un réveil nocturne l’interrompt, magie de la nuit,  le rêve se poursuit en deuxième partie, au matin, cependant, lui aussi disparaitra.

#39 ce dont on ne peut parler … est dans la compile

#40 instructions pour continuer le carnet

Coucher sur le papier les mots/maux les plus intimes 

Oser profiter, faire du flux, exercé pendant 40 jours, un rituel à perpétuer

Noircir les blancs de la page du carnet, des traces, de la matière à projet

Tenter de saisir le réel, à la fenêtre, dans la rue, les lieux de vie

Il y a si près les choses, à voir, à entendre, à écouter, à respirer

Noter, inscrire, gribouiller, graver, dessiner, reproduire, copier

Une urgence à transcrire, la beauté, l’émotion, le(s) cri(s), les pleurs et les sourires

Ecrire dans la tête sans oublier de le dicter à notes du téléphone 

Rester dans l’engagement, pour une année, tenir, d’un mot ou d’une phrase, #01 au #365, une aventure du quotidien …

A propos de Élodie Schaaff

J'ai gardé de mon enfance le sentiment d'exister par la lecture, la fierté de l'écriture d'un poême à l'école élémentaire. Et puis le temps, le travail, les enfants et autres mauvaises excuses ... un désir qui resurgit au creux du journal intime et s'élargit en atelier d'écriture. Les livres m'accompagnent depuis toujours.

31 commentaires à propos de “Carnet individuel ⎮ Elodie Schaaff”

  1. J’ai ramassé le titre de ce livre que je ne connaissais pas et que j’ai bien envie de découvrir. Une fois fait, je mettrais le titre sur un banc près d’une gare. J’y mettrais aussi les Bleuets de Maggie Nelson. Merci Élodie.

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