# carnets individuels | Catherine Plée

#25 Désormais le décompte des membres se fait à la douleur—Douleurs — endolorie l’épaule gauche — endolorie la hanche droite — et la gauche— nerf crural aux aguets hého je suis là— douleur dorsale sourde et vicieuse — une barre qui coupe en deux—francs coups de de canif dans les doigts— ils disent arthrose— ils disent lombalgie— ils disent dorsalgie— ils disent tendinite— je dis douleurs et que le corps est au travail dans le processus de vieillir— le corps si longtemps ignoré fait l’important et crie oh mes douleurs comme je suis vivante ! 

#21 J’entre dans la station du RER. La nuit tombe, je suis pressée, je composte mon ticket. Face à moi, il y a un chat. Il y a un chat assis bien droit bien tranquille sur le composteur, il y a un chat qui regarde droit devant lui. La station est presque vide, une voyageuse m’explique que c’est un habitué de l’endroit. Il porte un collier et une médaille, il a l’air bien nourri et en pleine santé. Il vient là parce que ça lui plait. Il y a un chat incongru et drôle. Alors tant pis si en retard, je le prends en photo.

#20 Le café se vide, la nuit colle aux vitrines, ils sont saouls, complètement, ils parlent fort, ils rient, ils se tapent dans le dos, ils sont rouges, ils sont saouls, les shot défilent, à peine servis ils sont bus, ils font de grands gestes, l’un est bien habillé, l’autre pas trop, l’un presque blond, l’autre, le mieux habillé, presque noir, les deux complètement noirs en réalité, leurs mains s’approchent, le deuxième met la sienne sur celle de l’autre, , il est volubile, on comprend qu’il dit : attends attends, il fouille dans sa poche, prend son portefeuille, sort un billet de cent, puis deux, puis trois, il les file au blond, le blond interloqué, rend les billets, proteste, les billets font pas mal d’aller et retours, finissent dans la poche du blond qui a l’air bien dessaoulé, l’autre rigole, lui tape sur l’épaule avec un air de dire vas t’en fais pas, le blond est mal à l’aise, il regarde autour de lui, la honte est dans ses yeux, ils se lèvent, ils s’en vont bras dessus bras dessous, titubant …

#18 On met, tous, les bras croisés sur la table et la tête dans les bras. On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi. On chante tout le temps des chansons, en rang, à ma main droite y a un rosier qui fleurira au mois de mai et on montre la main droite. Catherine Legrand regarde de ce côté, on n’est pas au mois de mai, ainsi le rosier n’a pas encore poussé. Et on goûte. On a tous des paniers et quand c’est 

Tendre la main gauche chercher à tâtons le livre du moment parmi le bazar nocturne verre et bouteille d’eau pelures de mandarine lunettes tube d’Homéoplasmine chaussons de laine ciseaux carnet de feutrine rempli d’aiguilles à coudre, cahier Moleskine bleu canard simple lignage zébré de mon écriture chaotique, stylo bleu Acroball de Pilot. Le voilà ce précipité de l’état d’enfance, avec la photo de l’auteureau regard las en première page, éditions Minuit Double. Il a relégué sous lui les soixante quinze feuillets de Proust (toujours pas lus) les oeuvres complètes de Kafka (pléïade vol. 1, besoin de sa proximité) Le Pingouin de Kourkov (cadeau de qui ?),l’énigmatique volume relié du théâtre de Tchekhov (éditions en langues étrangères, Moscou 1947) avec, écrit à la main de l’écriture déplorable et reconnaissable de mon père puisse ce livre être l’interprète de ma tendresse fraternelle , 20-4-47 Jean, donc offert aux lendemains de la guerre (il a adhéré au Parti communiste) à sa demi-sœur qui a négligé de le conserver, et récupéré à la mort de sa tante et épouse de son père, et maintenant chez moi, m’interrogeant sur ces éditions en langues étrangères printed in the Union of Soviet Socialist Republics en plein stalinisme)  

#17 Changer le cours de la Seine le faire remonter du Havre jusqu’au plateau de Langres et observer ce que ça change sous le pont Mirabeau.

Ramener la mer dans ma rue j’en ai besoin.

Amener les montagnes à portée de ma vue, j’en ai besoin aussi.

Créer des sens giratoires dans les rues à sens unique. Passer les maréchaux à sens unique, le périph’ pareillement et dans le même sens, celui du vent.

Mettre en suspens tous les feux tricolores et chiffrer le nombre de piétons survivants qui encombr(ai)ent la ville, et particulièrement les poussettes, les déambulateurs et les personnes ayant dépassé la date de péremption (+ 35 ans)

Transformer les salles d’attente de nos administrations périclitantes en salles de méditation encerclées de guichets définitivement fermés où l’on entrera grâce à un numéro tiré au loto. Rien ne changera, mais l’usager progressera dans sa capacité à attendre pour rien.

Organiser un référendum national sur la nécessité à organiser un référendum sur la nature des cheveux des présidentiables, la vogue des calvities et chignons serrés semble de toute évidence dépassée et il s’agira de définir un style capillaire consensuel représentant les intérêts de la France. 

Promulguer une journée nationale de la mauvaise foi au 20 janvier rappelons que Le 19 janvier est la journée nationale de l’hépatite et le 22 janvier celle des chips. Cette journée ne sera marquée par aucun évènement particulier, le cours ordinaire des actes spontanés y pourvoira. 

Édifier des passerelles aériennes qui permettront aux piétons de traverser la rue sans se faire bousculer ou engueuler par les gens affairés sur leur vélo trottinette scooter ou automobile. Y placer des paniers remplis de tomates pourries ou de guimauves ramollos pour les balancer à ceusses du dessous décidément trop pressés … 

Calais deviendra la capitale de la France. 

Revenir à la tradition des Charivari version 21e siècle, les couche-dehors iront passer la nuit dans les logements tandis que les logés iront coucher dehors, strictement interdit d’emmener son oreiller, faire avec ce qu’on trouve.

Faire de la Campagne à Paris non plus un quartier, mais la totalité de la ville tandis que le quartier en question sera rebaptisé et réorganisé en tant que La Ville à Paris

#15 S’il vous plait où sont les maillots de bain… messieurs dames la file pour la caisse c’est derrière la barrière pas devant… Au rayon tennis au bout à gauche de l’écran géant… Bonjour cousins cousines et salut aux smartphoneurs smartphonés je m’appelle Alexandre Chaud Lapin et je vais vous chanter une chanson que j’ai composé… Vous aimez les baklavas ? j’en ai un gratuit dans mon menu et je n’aime pas je vous l’offre si vous voulez… je suis une vieillasse feignasse ahlalalalala je me sens tout mou pas encore dans le coup…Ce Médicament est miraculeux deux ans de cystite chronique et là, plus rien… Avez-vous les brossettes vertes… Sa nana l’a quitté pour un macho poilu moustachu alors qu’il était féministe et délicat… je ne les trouve pas, il y a les bleues, les jaunes mais pas les vertes… et ça c’est pour la diarrhée ou pour la constipation, parce que moi j’y vais déjà trois fois par jour … Treize balles le croque non mais c’est dingue… Tu veux que je t’accompagne à la CAF ? 

#14 Et puis zut ! Suffit de zozoter pour que deux rouzes-gorzes s’égorzent dans un coupe-gorze où sont suspendus les quatorze soutiens-gorze de madame Forze …Sortant de sa forze, le forzeron se rengorze, vu que ces soutiens-gorze dégorzent dans son arrière-gorze comme s’il buvait directement aux seins de madame Forze… 

#13 Là-haut, un chat noir dans un tiroir se lèche le poil, patte gauche, patte droite, poitrail, pattes arrières, dos… stop, oreilles en pointes et regard périphérique, avoir à l’œil les dîneurs dès fois que…

#12 De tous petits dessous : un flash, une vision, une phrase à noter très vite et puis plus tard, extension, déploiement si tout va bien, peu à peu par strates successives, et le premier mot, le premier bout de phrase presque perdus de vue… ou alors quand ça vient plus long, en méandres méandreux cafouilleux obscurs qui peu à peu et à grand peine retrouvent un peu de lumière, cessent leur boitillement agaçant, se redressent et parfois courent.  Au final, il y aura toujours à retirer, rajouter, inverser, modifier…

#11 C’était déchiffrer les belles rondes sur le tableau noir au-dessus du tapotement de la règle en bois : B…A…Ba et c’était somnoler bercée par le ronron de l’ânonnement collectif et les calmants avalés contre la nervosité . Les lettres se floutent et dansent et disparaissent je m’endors B… A… la tête sur les bras croisés. Ba enregistré quand même  Plus tard c’était le gros livre : œuvres complètes de Victor Hugo dans le lit de malade et l’ennui infini alors regarder les photos, les funérailles nationales en noir et blanc, le beau visage de Juliette Drouet et l’Art d’être grand-père, n’ayant pas de grand-père, alors oui écrire comme lui, être Victor Hugo le grand-père pour soi-même la petite fille, ça parait tout naturel…C’était écrivez un poème sur… Tellement facile, comme si les mots pleuvaient depuis la plume et s’organisaient tous seuls en phrases, au moins dix en as écrit, ça coulait ça coulait, le professeur tout content félicitait… Ce vent de liberté inouï, les camarades beaucoup moins contents, bon prétexte pour te rouer de coups et t’apprendre à faire la prétentieuse puis le professeur inconscient téléphonant au père pour signaler cette pousse à  cultiver et le père ulcéré et sarcastique.  Et puis quoi encore ? Fin de l’histoire.

#10 Pendant que je tousse, je me demande toujours si ce n’est pas le cancer de la gorge.

Pendant que tu dors, j’élabore des stratégies pour te maintenir en éveil ma non troppo.

Pendant que je fume une cigarette au balcon, je me raconte ma vie.

Pendant que je fais le marché, je salive par avance.

Pendant que j’ai mal aux lombaires, je me découvre un corps.

Pendant que je remplis des puzzles sur mon smartphone, j’anesthésie mes pensées.

Pendant que tu mourrais, j’étais terrorisée à l’idée de t’apprendre que tu étais en train de mourir.

Pendant qu’elle délirait, je me mettais en mode je suis pas là.

Pendant que je lis, je meurs à moi-même et je me révèle à moi-même.

Pendant que j’écris, le monde s’élargit. 

Pendant que j’écris, je suis vraiment vivante.

Pendant que je prenais les transports en commun, je calculais le temps de vie que ça me volait.

Pendant qu’il m’engueulait, je retournais mon chagrin au plus profond de mon être.

Pendant que j’écoute de la musique, j’ai du mal à vraiment écouter.

Pendant que je me douche, je me réjouis.

Pendant que j’attends des nouvelles, le pire envahit mon esprit.

Pendant qu’il a découché, tu t’es transformée en pierre.

Pendant que j’ai froid, je pense au moment où j’aurais chaud.

Pendant que je crève de chaud, je pense aux douches fraiches.

Pendant que j’insomnise, je récure la maison.

Pendant que tu me brutalises, je déploie une patience infinie.

Pendant qu’ils jouent les as de la compète, je gribouille sur mon bloc-notes.

Pendant que je cuisine, je vous aime 

Pendant que tu exploses de colère, j’imagine un couteau planté dans chacun de tes yeux.

Pendant que je dors, le monde est merveilleux.
Pendant que tu expliques, je scrute ton poireau dans le cou.

Pendant que je te regarde dans ton cercueil, je te supplie de me laisser en paix.

Pendant que tu agonises, je me dis : tout ça pour ça.

Pendant que je suis seule, je pense aux autres.
Pendant que je suis en compagnie, j’aspire à la solitude.

Pendant que je jardine, je me prends pour le printemps.

Pendant que tu couches avec une autre, je me raconte notre histoire d’amour sur un mode idéal.

#9 C’est que… on les dirait vautrés dans les décors de Noël, enguirlandées, les silhouettes à ras de bitume, abandonnées de tous, yeux baissés ou plantés dans les vôtres pour transmettre la honte comme dernier défi. Oui, c’est transmis, j’ai honte tous les jours un peu et j’oublie, et je peux fuir, moi je peux encore fuir ce cycliste qui me coupe la route sur le passage piétons et m’engueule encore, l’arrogance de ses seize ans, tacher d’en rire, je peux fuir ce que me renvoie du monde le JT, la honte encore de mon air contristé, de circonstance, vrai et faux car ne pas s’attarder, passer à autre chose, ruminer un peu, chasser les sales pensées comme des mouches mais ta peine océanique, ne pas m’y attarder, comme si je voyais pas, peur de l’amplifier, peur que tu te sentes ignoré, elle est là, épaisse et silencieuse, imprenable, puissante, intouchable et douloureuse, se mouvoir dedans, ne pas s’attarder non, survivre, impuissance et survie forcément égoïste, animale, sauvage, la survie, cette rage à vivre en dépit de tout, c’est ce qui reste quand tout fout le camp.

#8 les noms brûlent

#7Poissonnier à lunettes blond peau rose traits fins attristé à l’idée de retirer le corail des coquilles son couteau affûté si rapide et précis à dégager le mollusque de la coquille | blonde yeux clairs grande et puissante concentrée ses pesées au gramme près et petit cadeau pour fidéliser | cheveux à peine grisonnants trop tirés en arrière dents un peu poussées en avant mais bouche bien fendue pour sourire large bien que fatigué#8

#6 Personne d’autre que moi n’aurait remarqué ce changement d’humeur, les rougeurs à la base du cou, la goutte de sueur dévalant la tempe, la main passée et repassée sans cesse sur la bouche tordue par cette légère moue, de dépit ou de dégoût qu’allait confirmer la noirceur et la fixité du regard, personne d’autre que moi n’aurait remarqué les signes avant-coureurs de l’explosion. Inéluctable.

#51:00h le ciel n’a rien à dire, tendu comme une toile bleu jean, plat sur la lumière des réverbères. Rien. un ciel plat denim délavé.
9:47 le ciel encore ne dit rien de ce blanc sale parisien que les antennes et les cheminées piquent. Un oiseau passe au plus vite, le ciel ne lui dit rien non plus.
12:43 Il reprend vie. Vapeurs nuageuses dans son bleu. Deux avions tracent en lenteur des rainures blanches comme la queue d’étoiles filantes.

#4Je couperai un bidon sur votre bouche et vous me répondrez. La phrase flotte parmi des pensées floues, mon cerveau en roue libre se fout absolument de la question du sens et des directions, puis revient sur le rêve. Me demande toujours d’où viennent ces sentences entre veille et réveil et veille et endormissement, toujours à foison, un bouquet de pensées déréglées, un reliquat de la psychose familiale, l’inconscient aux commandes, les neurones agités par horreur du vide? ce sentiment de ne pas être là et d’assister à un fouillis de pensées ineptes, parfois poétiques. Parfois des images aussi, horribles et qui me laisse froide, déconnectée que je suis du travail cérébral en cours. Le rêve, ou ce qu’il en reste peut-être réorganisé par le retour de l’éveil : Dans un magasin très chic et cher d’ustensiles de cuisine, un gros bonhomme peu amène me toise, fier de ses choix et de ses produits. Je sors et découvre l’enseigne « les livres de cuisine » en effet, il y a des rayonnages remplis de livres de cuisine, envie d’y retourner pour demander s’il y a une recette de… ? un classique que je ne maitrise pas. Puis j’achète, ici ou ailleurs ? une bougie à cinq euros avec un sentiment de satisfaction… La lombalgie se rappelle à moi, je me lève dans un réel bien réel. 

#3 L’aurait fallu… L’aurait fallu quoi ? D’autres lieux, d’autres circonstances, d’autres rencontres, l’aurait fallu y croire sans doute, ne jamais regretter comme disent ceux qui n’ont pas de regret ou resignés peut être, l’aurait fallu une autre époque, un autre costume, d’autres parents, d’autres croyances peut -être, d’autres dés dans le jeu du hasard comme disent ceux qui n’ont pas de chance, l’aurait fallu vouloir comme disent ceux qui en ont trop l(es culs bordés de nouilles jamais à court de préceptes). L’aurait fallu d’autres paysages d’autres ciels d’autres gènes d’autres opportunités, l’aurait fallu force de vie et des désirs, désirs forts comme disent ceux qui n’ont pas connu le pire, ceux qui l’ont connu se taisent bien sûr, pas de leçon à donner, survivre est un art mal partagé, l’aurait fallu tant et tant d’autres…  mais y’a pas eu. Alors hein, quoi ? qu’est-ce que ça change qu’il aurait fallu. Rien.

#2« Vous autres » allait avec son parfum (l’eau de Cologne du mont Saint Michel, autre paradoxe) et les petites boucles en or suspendues à ses oreilles roses et fripées sous un frisotis de cheveux blancs, comme si “vous” pouvait être autre qu’un autre. Elle l’a dit avec l’assent, un o ouvert comme son cœur, elle était donc pour nous otres la maison dans la pinède sur laquelle lorgnaient selon elle les neveux de son mari, elle avait le sens de la tribu, nous otres, c’étaient pas les « estrangers du dehors ». Bien sûr j’y ai cru à son vous autres, je le pensais de marbre et indépendant de ma conduite, du nombre des visites rendues, j’y ai cru à la tribu avant que le temps ait tout dispersé. D’elle je me rappelle la petite jupe de poupée jaune d’or qu’elle avait cousue dans l’atelier où elle travaillait, et le ravissement que ce fut de découvrir qu’avec ses mains elle ait pu me coudre une telle merveille froufroutante, d’elle je me rappelle son logement parmi les caves d’un immeuble rococo, pour aller chez elle on ne montait pas l’escalier, on le descendait, et on trouvait ça drôle, comme on trouvait drôle d’aller et venir du jardin à cette pièce par le soupirail qui l’éclairait à peine, en se servant de son unique fauteuil comme d’un escabeau au grand dam des parents, nous on n’avait alors aucune notion de pauvreté ou de richesse, c’était la plus riche puisque la plus aimée, c’est infiniment plus tard, à sa mort peut-être qu’on a réalisé ce que cette pièce à peine plus grande que le lit conjugal, toilette sur le palier, pas de salle d’eau bien sûr, qu’elle a occupé toute sa vie et où s’entassaient son couple et leur énorme chienne, disait de sa condition. D’elle je me souviens les mines contristées qu’elle causait aux autres femmes de la famille, au motif qu’elle n’avait jamais eu de chance, orpheline à six ans, mari buveur et violent et son unique fils de dix ans mort du ver solitaire dont il vomit les anneaux… L’air presque gourmand qu’avait ma mère pour me raconter ces malheurs-là… ces malheurs qui avaient le mérite de n’être pas les siens. Pourtant d’elle je me rappelle la petite voix aigüe un peu criarde, son sourire constant, sa gaité indestructible… Enfin, elle s’ était enfin mariée à plus de cinquante ans à un ancien légionnaire, brave homme malgré tout (raciste, machiste, bourré d’idées préconçues et bien arrêtées) bon amuseur d’enfants, disait-on dans la tribu, qui semblait encastré dans son fauteuil face à la télé qu’il ne quittait pas des yeux jusqu’à la fin des programmes, maugréant sans cesse, lui faisant subir la nostalgie de son grand amour, une danseuse russe qui oeuvrait à Montecarlo, dont la perte l’avait envoyé à la légion, (cet homme sec comme un cep de vigne, on l’imaginait mal à ce point chagriné, au bord du suicide) et en se faisant servir par elle sans que ni l’un ni l’autre ne questionnent ce servage. Et ce fut le projet de leur vie, cette petite maison dans la pinède, construite de leurs propres mains pour le bonheur de tous ceux qui allaient y séjourner d’innombrables étés qu’elle passait, riante, à fourgonner dans sa cuisine pour ces nombreux commensaux qui critiquaient le mari mais n’en faisaient pas beaucoup plus.

#1Froid dehors, froid dedans, froid froid froid. Froide la mort du jeune homme orphelin, froid le vol à la tire, froide la chambre funéraire. Froide la crémation. Raide comme statue sous ma couverture. J’espère demain.

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement depuis dix ans, beaucoup plus sérieusement depuis trois ans avec la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

67 commentaires à propos de “# carnets individuels | Catherine Plée”

  1. ”Elle l’a dit avec l’assent, un o ouvert comme son cœur, elle était donc pour nous otres la maison dans la pinède” et immédiatement, on l’entend. Merci pour la mise en bouche de la compile, contente d’avoir trouvé la suite ici.

  2. J’ai vraiment l’impression que cette histoire de pinède n’est pas du tout “estrangère” à votre univers, je crois entendre une écorce qui gronde, un feuillage qui s’élève droit et fier, un murmure d’arbre sec, qui soutiendra le feu, qui ne penchera pas, qui fabrique ses mystères, merci tant Catherine…
    et oui, même émotion qu’Irène, votre évocation de l’accent, c’est très fort et vivant !!

  3. je me suis glissée entre tes paragraphes à la faveur de la nuit tombée et j’ai lu à rebours
    ai bien discerné “cette rage à vivre en dépit de tout…” qui peut nous pousser sans doute vers des extrémités non calculées… et la venue de l’explosion, et les ciels…
    merci Catherine

  4. je m’attarde sur la #10…
    frappée par le passage du je au tu dans “Pendant qu’il a découché, tu t’es transformée en pierre.”, terrible image tellement réelle pour celui ou celle qui a frôlé une séparation d’amour
    frappée aussi par ” Pendant que tu agonises, je me dis : tout ça pour ça.”
    ce sursaut de violence de la vie sur nous

    finalement je relis pour plus de douceur : ” Pendant que je cuisine, je vous aime”… si tendre

  5. Cette scène restera vive… Elle met tant de vie dans ces lieux froids, il ne vous reste plus qu’à lui porter un bon livre demain pour peaufiner le tout ! Un chat botté, ou un bon Colette, le choix est ample.

  6. Dans le 25, je me demande si je ressens les même choses pendant la douleur, et je me dis comme ça, que je ne suis qu’un enfant. quand j’ai ma: tout en moi est tourné vers l’autre, la personne qui peut m’écouter ou m’aider.
    il en faut du courage pour se sentir en vie quand on sent la douleur.

  7. la douleur a pris beaucoup de place pour la #25 dans de nombreux carnets
    oui le corps s’exprime dans cette sensation nommée douleur qui nous révèle la brutalité du vivre
    bien contente de mon petit tour chez toi et au moins de donner d’espoir de réveiller tes membres le plus doucement possible…

Laisser un commentaire