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#construire #02 | bâtir des nuages, Tarkos
Ce cycle s’intitule donc «construire», à la différence des propositions du cycle «histoire» on sera plus dans un amont à l’élan du texte, à sa préparation (comme Barthes titrait son ultime cours «préparation du roman», et bien sûr on le croisera).
Après cette première proposition sur cette idée de dédoublement, scruter le «début» en amont et distinctement d’un départ même de narration, je voudrais proposer encore d’installer ici le prisme: effet prismatique d’accumulation de texte en amont de l’élan ou de la narration même.
Et pour cela, comme en météo ou en politique on dit que s’accumulent des nuages, mais pour nous ce seront de beaux nuages, travailler à l’établissement de nuages, bien sûr des nuages mots et des nuages images, en tout cas des nuages agrégation de texte, mais comme bulles séparées, sans suite, thématiques, qui ne peuvent grossir que dans l’intérieur de leur bulle même, s’y alourdir, ou bien convoquer la formation d’autres nuages encore, sans limitation préalable.
C’est vieux, vous le savez, comme les ateliers d’écriture eux-mêmes. Un des principes les plus solides de la genèse et de l’invention textuelle: rassembler les mots, les laisser s’accumuler, disposer de la réserve prête. Mais, bien en amont des ateliers, voir comment Baudelaire s’y prend pour préparer cette Élégie des chapeaux qu’il ne finira jamais : les mots des chapeliers à leur établi, les usages dans la foule et la société, et se planter devant une vitrine et la décrire.
Je voulais une nouvelle fois reprendre ici la piste du Anachronisme de Christophe Tarkos. Toujours dans cette idée que nous travaillons en permanence, même si c’est un objet mouvant, variable, à une bibliothèque des outils qui n’est pas notre bibliothèque de lecteur, ni même un exemple arbitraire parce qu’il convient bien à l’exercice, mais revenir traverser des titres, ou des oeuvres, qui s’inscrivent dès leur écriture dans cette idée qu’on peut en reprendre le processus pour soi, ou dans le «faire écrire» qui nous importe tant aussi.
Anachronisme est un livre massif, 220 pages serrées, fait d’approximativement 200 blocs monolithes en prose. Qu’il soit livre testamentaire, le dernier publié par Christophe Tarkos de son vivant, en rend évidemment la traversée très chargée d’affects.
L’enjeu reste le même que lors de nos précédents recours : comprendre, mais aussi exercer, le processus silencieux et inaccessible d’exploration mentale, simultané à l’écriture, qui nous offre à chaque instant de l’avancée linéaire un choix de possibles, qui ne fonctionnent pas comme un dictionnaire de synonyme mais plutôt le contraire, écarts, associations, renverses, déductions et aussi accumulations.
On est, dans ce processus, au coeur même de notre rapport au langage, le bassin des mots compris ou déjà croisés, que rassemblent à échelle variable les dictionnaires (des 50 000 mots du Petit Robert aux 120 000 du Grand, ou bien les 90 000 de nos chers vieux Littré, ou aux 40 000 des usuels), quand l’analyse d’oeuvres comme celles de Sendhal ou Flaubert s’établirait à 12 000 ou 14 000 mots, ensemble certainement plus restreint pour Beckett, élargi à 16 ou 18 000 pour Proust : et nous-mêmes ?
Mais je voulais revenir à Anachronisme sur un autre principe: parmi ces 200 blocs, à peine un tiers pour fonctionner sur le registre de l’accumulation, comme nous l’avons exploité jusqu’ici. On pourrait même définir les 200 blocs d’Anachronisme comme un répertoire des possibles registres de ces constructions de «nuages». Traversées de parcs urbains, personnage qui vous a pris en auto-stop…
J’ai sélectionné (PDF à télécharger) 8 de ces blocs qui peuvent nous aider aujourd’hui:
• deux blocs que nous avons déjà utilisés en travaillant sur les accumulations, l’un cette étonnante liste de toponymes, villes, villages, hameaux liés à l’enfance vosgienne, l’autre ce texte majeur où on passe de la liste des documents administratifs obligatoires à l’accueil d’amis étrangers chez soi;
• mais par exemple : ce texte comme par phrase infinie sur «le froid»;
• par exemple ce texte sur séquence fixe, «les rêves des enfants de», puis les «rêves des adultes de» où ce syntagme fixe vient croiser une liste d’âges croissants, nous conduisant intérieurement à une proximité troublante avec ces rêves dont rien d’autre ne nous sera dit, sinon qu’ils existent, et leur spécificité…
• par exemple aussi (dernier des huit extraits) ce qui pourrait être l’intérieur d’une chambre ou d’un bureau, soit de l’écrivain, soit de quelqu’un qui l’héberge au passage, avec des titres de livres, des fleurs, et des objets ou cartes postales;
• enfin deux «nuages» l’un depuis une liste de compositeurs de musique contemporaine, mais qui s’en va (les oeuvres composées par Giacinto Scelsi) vers une visualisation de noms précis d’instruments, ou de la poétique même de ces titres, l’autre en constituant ce «nuage» en tant qu’exploration monodique des quatre lettres du mot «rock»…
Donc, avant tout : écrire aujourd’hui restera en amont d’écrire ! Nombre de «nuages» non limitatif, mais des incursions, plongées, explorations qui seront autant de «bulles» bien définies, et non pas simplement bassin ou accumulation de vocabulaires, et partant de nuances, horizons, échappées, trappes depuis le texte de la proposition #01 : on se saisit d’un tout petit minuscule détail, et on construit cette bulle, puis cette série de bulles…
Le travail d’une attente, ou la construction d’une attente, vous savez, ce moment où les avions à l’orée du décollage, encore immobiles et tous freins serrés, montent la puissance des moteurs… (vous m’excuserez la métaphore, celui qui écrit ces mots ne bouge plus de sa pièce depuis plus de trois ans : mais, concernant une fabrique de nuages, c’est pertinent, non ?)