Puttu, appam, idiyappam, idli. Le petit-déjeuner au Golden Sands est servi à huit heure dans de grandes soupières en argent avec couvercles, sur des tables collées drapées de satin violet. Mon porridge est blanc. La clinique du docteur U est rouge. Ma chambre est jaune et à la plage, le bleu de la mer domine toutes les autres couleurs. Je déjeune à midi un ragoût de légumes au curry, du riz au curcuma, au citron ou au lait de coco. Une soupe pour le dîner. Je suis à Kovalam pour onze jours de cure ayurvédique, quatre heures de soin et deux consultations médicales par jour. La première consultation est menée par de jeunes femmes médecins, qui me demande comment j’ai dormi, si j’ai des douleurs, si j’ai bon appétit et si je suis allée aux toilettes et combien de fois. D’un côté, la joie d’être massée plus ou moins énergiquement à quatre mains ou avec les pieds par un homme se tenant à des cordes pour doser la pression et la force de son pied sur mon corps allongé dans une salle de brique rouge ajourée, protégée du soleil par un store en bambou sur un fin matelas noir à même le sol. De l’autre, la faim constante, avec un ventre ballonné et l’impossibilité de digérer quoi que ce soit.
Depuis hier le temple de Kovalam est en fête et, dès cinq heures du matin, l’hôtel est réveillé par des chants. Après mon cours de yoga sur le toit de l’hôtel à sept heures, je suis allée prendre mon petit déjeuner à huit heure. Ensuite, j’ai gardé la chambre pour écrire.
Les chants se succèdent en litanie, voix d’hommes, puis voix de femmes sans interruption. Kovalam est dans ce bain sonore depuis trois jours de cinq heures du matin à vingt-trois heures. Je ne suis pas allée au temple. Il fait trop chaud, je me sens trop lourde. Je quitte l’hôtel seulement pour me rendre à la clinique. Aujourd’hui j’ai l’impression d’être prisonnière d’une musique d’ascenseur. Les chants du temple sont un peu plus élaborés que la musique de l’actuel ascenseur de l’hôtel, qui m’a amusé au début et m’agace maintenant. Le but, j’imagine, serait de me pacifier et me faire attendre d’arriver à mon étage agréablement. Pourtant, ce bain sonore général et incessant dont il m’est impossible de me sortir ronge mes sangs. Je suis de méchante humeur. Je garde la chambre par fatigue, mais aussi parce que je m’en veux de ne pas avoir écrit plus tôt. Ma mémoire peine à retracer ce que j’ai pu vivre depuis mon arrivée dans ce pays. Je dois faire un effort pour me rappeler si on est vendredi ou samedi. Mon ambition en arrivant ici était d’écrire tous les jours et de tenir un journal scrupuleux de tout ce que je pouvais vivre. Mon journal est décevant de banalité :
Jeudi 15 janvier
J’ai quitté la Guadeloupe samedi soir. Arrivée à Paris le dimanche. Je suis repartie pour Abu Dhabi le lundi et je suis arrivée à Trivandrum le mardi à trois heures ou quatre heures du matin. Mon sommeil est difficile. J’ai l’impression d’être ici depuis un mois. Le temps s’étire.
Vendredi 16 janvier
J’ai envie d’écrire une nouvelle, mais je n’ai pas d’idée. Les patients du docteur U déambulent dans Kovalam en robes bretelle de facture rudimentaire marron, verte, bleu, violet ou noire comme si elles (ce sont principalement des femmes) appartenaient à un ordre religieux. Nous avons un lacet pour ceinture et la tête coiffée d’un tissus fruste qu’on nous attache toutes de la même manière à la fin des soins. Les hommes vont têtes et torses nus. Ils portent le mundu, une sorte de paréo autour de la taille, soit jusqu’aux chevilles, soit replié jusqu’aux genoux.
Samedi 17 janvier
Cure jour 3. Je retiens la distorsion du temps. J’ai envie d’écrire sur le temps et le silence.
Dimanche 18 janvier
Après la séance d’acupuncture, je me sens bien comme si on avait débloqué ma mâchoire.
Est-ce que je sais écrire ?
Lundi 19 janvier
Je n’ai pas pu me lever pour le yoga. J’ai oublié les rêves de la nuit. Je dors mal.
La douceur est dans les corps. Chacun sait ce qu’il a à faire et le fait avec un corps élastique sans tension en tous les cas pas comme dans les corps de ceux qui viennent se faire soigner ici. Nous venons pour leur médecine. Ils nous parlent anglais sans toujours nous comprendre et sans qu’on les comprenne non plus. Peut-être que je projette la santé de leur corps en comparaison du mien que je découvre jour après jour sous les pieds de Rohit qui m’offre le Chavutti Thirumal et me dit après avoir recouvert avec un grand rectangle de torchon mon corps saturé d’huile de sésame mélangé à des plantes : see you tomorrow. Je suis venu ici sans aucune idée du protocole de la cure. Je pense que j’imaginais vaguement un spa avec quelques massages et des médicaments comme ceux que je commandais au docteur U depuis deux ans que je m’étais mise à l’ayurveda. Je m’autorise à dire que je fais panchakarma, la cure ayurvédique, même si la convention voudrait que ce ne soit panchakarma qu’à partir de 21 jours de cure et non 11, comme j’ai programmé pour cette première expérience.
Je m’assois à une table pour deux au petit déjeuner sans appétit. Je suis du côté des filets tendus pour empêcher que les corneilles ne s’invitent et picorent dans les assiettes. L’autre côté est occupé par un groupe. Ils ont vu sur la piscine de l’hôtel. L’une des femmes y nageait ce matin avec son masque et son tuba. Quand j’ai passé une bonne nuit, je vais au yoga sur le rooftop de l’hôtel à 6h30. Quand je n’ai pas fermé l’œil, je commande le petit déjeuner dans ma chambre où je reste enfermée jusqu’à l’heure du repas. Tous mes rendez-vous à la clinique sont à 15h45. Je garde mes matinées quand j’ai la forme pour le yoga et, depuis trois jours, une séance d’acupuncture que je ne ferai pas aujourd’hui.
Raconter le temple le matin. Écrire la musique et le chant, rapportés à la musique de l’ascenseur. La comparer à celle des fêtes et de la musique qu’on trouve dans les restaurants et qu’on pourrait trouver partout dans le monde.
Faire des recherches.
J’apprends que lors d’une fête de temple à Kovalam, la musique n’est pas décorative :
elle invoque la divinité, rythme la procession et structure le temps sacré. La montée progressive de l’intensité est volontaire et hautement codifiée.
J’aimerais savoir parler de la musique. Je n’ai pas les mots.