#construire #04 | Perec, «tu traînes…»

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#04 | Georges Perec, «Tu traînes…»

Vous avez probablement déjà vu, une fois ou des tas de fois, le film Un homme qui dort de 1974, Perec impliqué sans réserve avec le réalisateur (ils signent le film ensemble) Bernard Queysanne. Si par hasard vous ne le connaissez pas, je vous propose d’attendre plutôt d’avoir tenté cette proposition d’écriture, et de vous confronter d’abord à la démarche initiale de Perec : un roman explicitement consacré à l’indifférence, en multipliant les figures jusqu’à l’impasse finale. Et si vous avez souvenir précis et rémanent du film (qui l’aurait vu sans garder à jamais cette confrontation obessive), vous voudrez bien tenter de le tenir provisoirement à distance ?

Parce que, trois ans après Les choses (et dans l’attente que va lui valoir son prix Renaudot), et alors même que La disparition, qui sera le socle de la célébrité de Perec, paraîtra à peine un an plus tard, donc probablement largement ébauchée, Un homme qui dort est d’abord le troisième livre de Georges Perec, paru en 1969, donc cinq ans avant le film.

Le film : une voix off, féminine, un montage découpage serré qui doit représenter un tiers du contenu du livre, apostrophe un personnage qu’on verra soit dans ses déambulations, soit dans les gros plans de ses intérieurs chambre. Ce que dit le texte, l’image l’explicite, le développe de façon si synchrone qu’on ne sait jamais si l’image illustre le texte en représentant ce qu’il signifie, ou si le texte suit au contraire l’image. En tout cas, un arrachement par rapport à notre position lecteur dans le silence du livre, où rien n’est image et tout seulement mots. Le «tu» de la narration livre est un tutoiement intérieur, en tout cas ambivalent, qui n’est pas un prononcé extérieur disposant de la corporéité même absente de la voix off du film : dans cette bascule l’autorité du livre.

Une forme rigoureuse : un «tu» donc, et un présent. Puis, de façon plus nette dans le livre que dans le film, où les chevauchements sont partie du dispositif narratif, une alternance des séquences chambres (ou couloir, en tout cas intérieur immeuble, et nombre des figures ici seront reprises dans La vie mode d’emploi) et déambulations urbaines, susceptibles de tendre jusqu’à l’allégorie (les rats), l’amplification des images villes, le surgissement de personnages ou témoins muets.

La thématique revendiquée et nommée, l’indifférence, coupe le narrateur de la collectivité et cela se retourne sur lui — dimension probablement amoindrie dans le film, mais ce n’est qu’un avis périphérique, en tout cas c’est ce qui donne son vertige à l’accélération progressive du livre.

Dans ces déambulations, sans doute une filiation revendiquée aussi à L’homme des foules d’Edgar Poe, et plus discrète aux dérives de Guy Debord, et l’anticipation, ou fidélité par avance, à ce que développera l’ami de Perec, Jacques Roubaud, dans son Poésie: ou son La forme d’une ville, hélas… que nous avons déjà croisés ici dans des cycles précédents.

Alors, la proposition. Dans la #03 précédente, on explorait et construisait un personnage qui n’intervenait que de façon extérieure à ce nos intuitions de développement, livre ou pas livre, en cours ou seulement possible ou rêvé, en tout cas ce qui nous rattache obscurément mais impérativement à l’écriture.

Et si on faisait un pas en arrière ? Manière de dire que vous pouvez vous lancer dans cette #04 et aborder la #03 ensuite, remplacer même la #03 par la #04, et, si vous rejoignez seulement maintenant ce cycle, commencer par cette #04 avant de reprendre les précédentes, et bienvenue !

Un «tu», un présent, un personnage, une déambulation. Dans un des paragraphes de l’extrait à télécharger (ci-dessus), le personnage s’arrête dans la considération d’un autre passant immobile. Lui, il ne peut s’empêcher de bouger les genoux, des pieds, le personnage qu’il regarde dispose d’une patience que lui n’a pas.

Ce que je souhaite vous proposer, c’est de partir de cette «indifférence» du narrateur de Perec, et le faire déambuler dans votre propre «maison d’écriture». Maison au sens large : ville, rue, lieu de travail, plage ou voyage. Vous invitez dans votre territoire d’écriture un personnage qui va y déambuler, le «tu» notera ce qu’il voit, perçoit, fait ou ne fait pas. Vous aurez construit, précisé, solidifié ce matériau vôtre, ce territoire qui sera celui de votre écriture, par un personnage qui, contrairement à la #03, n’interfèrera en aucune façon avec elle, y sera juste spectateur indifférent, mais mobile, mais dans une déambulation silencieuse et indifférente, presque fantôme (le mot est plusieurs fois présent chez Perec).

À vous !

Et j’insiste : dans la postérité de l’oeuvre Perec, le film a remplacé le livre, et c’est légitime. Nous, ici, on revient à cette indifférence première. Et pire : en plaçant ce narrateur témoin, marcheur, observateur, passif, privé de parole, dans un rôle à nous plus qu’égoïstement nécessaire, celui de nous révéler à nous-mêmes ce que nous ne savons pas encore de notre écriture à venir…

A propos de François Bon

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5 commentaires à propos de “#construire #04 | Perec, «tu traînes…»”

  1. hier je lisais la « leçon inaugurale » au collège de france de Wajdi Mouawad (je crois qu’il a fini son « enseignement ») qui faisait :
    {André Dhôtel, à qui l’on demandait pourquoi il s’entêtait à écrire toujours la même histoire, a répondu que le conteur, pour maintenir le feu autour duquel les mythes se rappellent à la tribu, jette régulièrement ce qu’il faut de bois. Chaque bois une histoire. Or le bois provient d’arbres qui appartiennent à la même forêt. Donc, nécessairement, ce sont toujours plus ou moins les mêmes histoires. Inventer du nouveau est une injonction stupide. Répéter la même histoire est un des premiers gestes, auquel aujourd’hui on attribuerait le label d’écologie durable, qui a été posé par l’humain. Ainsi en est-il des répétitions des mêmes scènes. Quelques mois plus tard, le 13 avril 1975, ce fut non pas un boucher mais des miliciens ; non pas une terrasse, mais un autobus ; non pas un agneau, mais des civils palestiniens ; non pas un couteau, mais des kalachnikovs. Ils répétèrent devant mes yeux la même scène. Écologie durable. Et au lieu du sang et du foie, ce fut un couteau planté dans la gorge qui devint le leitmotiv, cette écologie de la répétition par laquelle le destin a choisi de ressasser son martellement sur ma tête. Alors pour ressasser, j’ai ressassé, racontant encore et toujours la même histoire, hoquetant, hic ! hic !} – ça a quelque chose – ça peut peut-être aider – j’y retourne immédiatement

  2. Petite divagation à la lecture de ce texte qui par des détours pas très clairs, me renvoie à Michaux (cf texte d’hier) …

    « Signe réconfortant de tout ce qui est en voie de déplacement,
    de changement. Avenir. Image de ma vie, en progression plus
    souvent qu’en progrès, etc. »

    Ca s’en va et ça revient…
    Sans fin, autrement,
    La mémoire engrangée…

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